Genève

lyrique festival-2

Les Héroïnes du Léman Lyriques Festival

Vendredi soir au Bâtiment des Forces Motrices, le Léman Lyrique Festival offrait au public matière à découverte dans son concert intitulé Héroïnes, avec un Concerto pour cor et un chanteur dont la voix de mezzo-soprano en a fait frissonner plus d’un·e.

Texte: Katia Meylan

Le festival, né de la passion du chef d’orchestre Daniel Kawka, a eu pour postulat de départ de faire se côtoyer dans ses programmations répertoire romantique et créations contemporaines.

Ainsi, le concert débute par un Concerto pour cor du compositeur franco-libanais Bechara El-Khoury, une œuvre jouée pour la première fois en Suisse. Si l’on ne compte plus les œuvres au répertoire pour piano, violon ou violoncelle, les concertos où le cor se voit attribuer la partie soliste sont beaucoup plus rare – les quatre plus connus étant probablement ceux composés par Mozart. Belle découverte donc que le cor du musicien Guillaume Tétu au devant de la scène; son éclat semble réhausser toutes les teintes de des cuivres et suggère une écoute différente de l’orchestre. Présent depuis les débuts du festival, l’orchestre OSE! de Lyon séduit par sa versatilité.

Lenneke Ruiten, Adrian Angelico et Camille Schnoor

Après deux éditions dédiées successivement à Wagner et Mahler, c’est à Richard Strauss que Daniel Kawka fait honneur dans cette édition du Léman Lyriques. Ainsi, en deuxième partie, le public a eu la chance d’écouter la séquence de valse ainsi que des extraits lyriques de l’opéra Der Rosenkavalier. 

Les rôles de Sophie et La Maréchale sont interprétés ici par les talentueuses soprano Lenneke Ruiten et Camille Schnoor. En général, le rôle d’Octavian, dans la lignée des rôles de jeunes hommes à l’opéra tels que Chérubin ou encore Sesto, est joué par une femme; il est ici joué par Adrian Angelico, mezzo-soprano transgenre. Lorsqu’il entre en scène pour donner la réplique à La Maréchale, sa voix éveille instantanément un sentiment indicible, offrant les frissons que l’on recherche en concert. Elle ne devient que plus belle lorsque les trois solistes se répondent, dans un final chaleureux.

Un moment très plaisant en somme, pour ce troisième rendez-vous de l’édition 2021 du Léman Lyriques Festival. 

Prochain concert: Take a Walk on the “Wilde” Side  
Mardi 12 octobre à 20h au Bâtiment des Forces Motrices 
www.lemanlyriquesfestival.com  

Vous êtes ici, le début ©Isabelle_Meister

Vous êtes ici (1): Le début d’une longue histoire

La pluie a coupé court à l’été qui se prolongeait. Le froid s’est immiscé dans nos vies par surprise. J’ai les doigts froids en saisissant le billet qu’on me tend à l’entrée. Vous êtes ici. Moi je suis au Théâtre de l’Orangerie, un vendredi pluvieux de septembre et j’attends avec impatience de pouvoir gagner la chaleur des murs du bâtiment.

Texte: Maëllie Godard

Imaginer une série théâtrale: le pari est périlleux. Le théâtre a des codes différents du cinéma. Le temps s’y écoule autrement. Chaque pièce doit à la fois se suffire à elle-même et nourrir l’histoire. Mis en scène par Marion Duval à partir d’un texte de Claude-Inga Barbey, La chambre à lessive est le premier épisode de la saga théâtrale Vous êtes ici, un projet d’envergure.

L’histoire commence dans le sous-sol d’un immeuble genevois, où trônent des machines à laver et un système sophistiqué d’étendoir. Lukas veut y filmer son voisin Sandro pour une interview. Par la suite, les habitant·e·s, le concierge, et des gens de passage vont se croiser. On fait la connaissance de Lukas donc, papa et auteur de documentaire, Sandro, activiste et artiste genevois, Miguel, concierge dévoué de l’immeuble, Alice, la femme de Lukas, Mad, jeune étudiante kosovare, amoureuse de Joao, et trois jeunes engagés qui partagent un appartement au 6e.

On nous révèle peu à peu ce qu’il se passe au dehors. Des failles se creusent dans certains endroits de la ville, engouffrant des immeubles entiers dans le sol. La vie a pris un tournant imprévu, la Jonction n’existe plus.

La confiance brisée, comment vivre quand on n’est plus certain·e que le sol va continuer à soutenir nos pieds? Malgré ces cataclysmes, les préoccupations du monde d’avant les failles demeurent: comment créer, quoi créer quand on veut faire des images? Qu’est-ce que c’est être parent? Qu’est-ce que c’est être un·e bon·ne époux·e, un·e bon·ne amant·e? Qu’est-ce que c’est faire convenablement une lessive? Comment être acteur·trice d’un monde meilleur? Comment partager une chambre à lessive? Comment affirmer son identité? Comment lutter contre la violence? Comment apprivoiser la peur et la colère? Différentes générations, perspectives ou ambitions se confrontent et pourtant cohabiter est nécessaire.

Photo. Isabelle Meister

La pièce se termine avec des grands tremblements, l’effondrements des étendoirs. L’ingénierie scénographique de Sylvie Kleiber nous projette au cœur du drame. Les personnages vont-ils y survivre? Comment vont-ils s’organiser? Il faudra attendre le prochain épisode pour le savoir, ici c’est impossible de binge-watcher.

Prochain épisode:
Épisode 2: Les Ruines
Du 5 au 13 octobre
POCHE/GVE

Pour en savoir plus au sujet de Vous êtes ici:
Le site: www.vousetesici.ch
L’article dans L’Agenda: www.l-agenda.online/vous-etes-ici

Guillaume Paire

Festival des Bastions – les “Confidences Estivales” de Guillaume Paire

Les annulations dues à la crise sanitaire ont parfois eu comme un effet de geyser. Un exemple à Genève où frustration et envie d’agir se sont accumulées pour faire jaillir le Festival des Bastions: sept concerts gratuits dans un cadre informel, gourmand et idyllique, sont organisés par la société Stradivarius Art & Sound, l’agence musiKa et le Café Restaurant du Parc des Bastions. Les initiateurs du projet souhaitaient recréer des possibilités de concerts pour les artistes, tout en offrant au public de la musique pour accompagner leur été. À cette occasion, L’Agenda a rencontré le baryton Guillaume Paire, qui se produira en récital le mercredi 26 août.

Texte: Katia Meylan

En juillet, trois soirées ont déjà vu les Bastions s’animer de jazz (Marc Perrenoud Trio), de tango (Quatuor Terpsycordes et William Sabatier) et de musique klezmer (François-Xavier Poizat, piano, Damien Bachmann, clarinette et Anton Spronk, violoncelle). La programmation, imaginée par Fabrizio von Arx, continue sur quatre dates jusqu’en septembre.

Photo: ©Olivier Miche

Si l’on ne peut qualifier le concert du mercredi 26 août de “classique”, il fera pourtant la part belle à l’art lyrique puisque le baryton Guillaume Paire donnera un récital théâtralisé de sa création.

Nous avons voulu en savoir plus sur cet artiste protéiforme, membre de l’Opéra de Rouen, de la compagnie d’opéra Les Frivolités Parisiennes, de l’Académie du Festival d’Aix en Provence et ancien étudiant de la HEM Genève. C’est au Conservatoire de musiques populaires que nous le rencontrons alors qu’il prépare une version 2020 remaniée des Rencontres Lyriques de Genève, dont il est directeur adjoint.

L’Agenda: Pendant le confinement, avez-vous fait partie des hyperactifs sur les réseaux sociaux ou avez-vous préparé le retour aux arts vivants de façon plus “confidentielle”?

Guillaume Paire: Pour moi, le spectacle vivant c’est du spectacle vivant, et si on veut écouter de la musique, il y a des magnifiques disques qui existent, pareil si on veut regarder un film. Je suis un peu hermétique à ce qui s’est passé. J’ai vécu cette période comme un moment d’introspection. En tant qu’artiste, on a une responsabilité de proposer différentes visions du monde, mais ça demande un peu de temps. On ne comprend pas forcément le monde plus vite que les autres. Ça n’engage que moi, mais dans l’immédiateté on avait plus un rôle de citoyen à remplir qu’un rôle d’artiste. J’ai déjà tenté de comprendre et de vivre tout ça pour moi-même, c’était une bonne occasion de réfléchir sur soi avant d’essayer de changer le monde.

Vous êtes remonté sur scène en juillet dans un spectacle intitulé Les Fous Chantants avec la compagnie Les Frivolités Parisiennes. Qu’a généré comme émotions le premier concert après cette absence de musique en direct?

Au moment d’aller à la répétition, c’était comme quand il y avait la grève des profs à l’école, on espère que ce sera reconduit, parce qu’on s’est habitués habitués à rester à la maison. Après 4-5 mois, ça m’a fait peur de retourner sur scène. Je n’étais pas certains que j’allais retrouver mes réflexes, mes sensations. Et à partir du moment où la musique a commencé à se faire entendre, j’avais envie d’y retourner. Quand l’orchestre s’est mis à jouer, j’avais presque oublié ce que ça faisait d’entendre de la musique en vrai. On s’est regardés avec les deux autres chanteurs, et ça s’est passé de mot. Ça nous a fait du bien. Ça pourra paraître un peu romancé, mais dans cette période où notre environnement est aseptisé par les précautions sanitaires, c’était surprenant d’entendre le son naturel des instruments, qui prend tellement de place dans l’espace, venir le bousculer avec de la beauté.

Dans la préparation des événements pour la reprise, notamment le Festival des Bastions, est-ce que vous avez senti une différence dans les collaborations, dans la manière de procéder?

Si le Festival des Bastion peut avoir lieu c’est que rien n’était prévu. C’est ça qui est fou. Tout est renversé pour l’instant. Toutes les grosses machines, ce à quoi on est habitués dans notre milieu où tout est cadré au millimètre, dans le monde tel qu’il est en train de trembler, ça ne peut pas exister. En revanche, le Festival des Bastions, qui vient avec sa forme résiliente, peut se greffer à ce monde. Fabrizio von Arx m’a demandé début juillet si je voulais y participer. C’est un chamboulement pour nous aussi, quand on a l’habitude d’être prévenus des années en avance.

Si je devais trouver quelque chose de positif à la situation actuelle, ce serait que les cartes sont redistribuées. Ce côté spontané est agréable, les choses se créent à l’énergie. Peu importe qui est sollicité pour faire partie de cette programmation, tout le monde a envie d’y aller!

Photo: Marie-Clémence David

Vous allez présenter mercredi prochain un récital-monologue intitulé Confidences Estivales. Après les introspections de Papageno que vous avez écrites et interprétées dans votre spectacle Le Blues du Perroquet en 2019, ce sont vos propres confidences que vous livrez?

Je ne sais pas faire les récitals sans raconter quelque chose, juste pour la beauté de la musique. Il a fallu réfléchir… Que raconter à part ce que tout le monde a vécu? Le déclic a été un recueil de partitions retrouvé par mes parents. Des choses qui m’ont accompagné dans mon parcours, que je n’ai pas forcément eu l’occasion de chanter en récital. Je me suis dit “Et si on ne retourne jamais sur scène…?”. J’ai préparé ce récital en faisant comme si c’était la dernière fois. Et je me suis remis à rêver. Ça a eu cette incidence là aussi, ce qu’on a vécu. Devenir chanteur ou chanteuse d’opéra, c’est un rêve au départ. On s’imagine plein de choses, on fantasme. Et après, il y a la réalité du métier, et petit à petit, je crois qu’on oublie un peu le rêve de départ.

Ce recueil de partitions que j’ai trouvé, le Parc des Bastions, le Conservatoire en face, le Grand Théâtre juste à côté… forcément que ça déclenche quelque chose chez moi. J’ai tissé un fil conducteur entre les airs, qui reste cependant anecdotique. C’est la musique qui sera au centre de tout, mais je me dis que c’est sympa si le public sait pourquoi j’ai choisi ces airs-là et pourquoi ils ont du sens pour moi.

Peut-on déjà savoir de quels airs il s’agit?

(Il hésite)… Je crois que je vais m’autoriser quelque chose qu’on ne fait jamais: jauger sur le moment ce que je vais chanter et dans quel ordre. Mais il y aura Mozart, forcément un extrait des Noces de Figaro, Rossini, Poulenc… et le répertoire sera assez large: j’irai jusqu’à la chanson.

Le pianiste devra être réactif!

Très réactif. Adrien Polycarpe est le pianiste du Blues du Perroquet. Si je peux faire ça, c’est que je sais que j’ai cette liberté avec lui, qu’il sera dans la même bulle que moi à ce moment-là. Effectivement ce sera du sport! Mais j’ai envie de le tenter comme ça. J’ai envie de voir jusqu’où on peut pousser la résilience.

*****

Photo: ©Olivier Miche

Il est encore possible de s’inscrire sur liste d’attente pour manger au Restaurant des Bastions. Pour profiter de la musique uniquement, pas de réservation nécessaire, il suffit d’arriver au parc à l’avance car le nombre de places est limité!

Festival des Bastions, Genève
Mercredi 26 août à 19h: Guillaume Paire

Mardi 1 septembre à 19h: Gautier Capuçon et Fabrizio Chiovetta

Jeudi 3 septembre à 19h: Leonardo Garcia Alarcon et Sonya Yoncheva

Samedi 5 septembre à 19h: Fabrizio Von Arx and friends

Les organisateurs du Festival des Bastions: www.musika-agence.ch / www.stradivarius-artsound.com / www.bastions.ch
L’actualité de Guillaume Paire dans la région:
L’Auberge du cheval blanc à l’Opéra de Lausanne en décembre 2020
www.guillaumepaire.com

Plus pop et hétéroclite que jamais, Antigel souffle ses 10 bougies en grande pompe

Depuis 2011 déjà, le festival international de musique et danse genevois Antigel offre durant trois semaines un programme culturel fun et actuel. En tête d’affiche cette année, le spectacle Inoah d’une figure majeure de la danse contemporaine, le brésilien Bruno Beltrão à voir au Bâtiment des Forces Motrices le 13 février prochain. Avant cela, L’Agenda est allé découvrir la performance intrigante de Simon Mayer.

Texte: Marion Besençon

Questionnant ce qui nous rassemble, l’artiste protéiforme Simon Mayer convie son public à l’expérience d’une fusion des formes du folklore et de la danse contemporaine. Pour son solo, c’est nu qu’il s’est présenté sur la scène du Point Favre, dans ce “costume traditionnel de tous” comme il nous l’a expliqué à l’issue de sa représentation. C’est un pont entre le primitif et le moderne que tisse progressivement le danseur, dans le mouvement et par le chant, avec le son des différents objets aussi. Dans son spectacle SunBengSitting (Sunbeng, ce fameux banc en bois devant les maisons surlequel on s’assied pour prendre le soleil), celui qui est d’ailleurs originaire du monde rural autrichien livre une performance ludique et organique, une ronde qui convoque les éléments du monde par la danse folk et le yodel, entre patrie et ouverture au monde.

Il ne s’agit pourtant plus d’être en transe autour du feu, c’est le micro suspendu qui paraît aujourd’hui symboliser l’action féconde des cycles de mort et renaissance; et peut-être même incarner le prolongement de la lumière, c’est-à-dire l’illumination.

Le musicien sollicite donc la mémoire de la communauté humaine ainsi que l’imaginaire de nos sociétés contemporaines en se jouant de la bienséance et de la vraisemblance, exploitant sur scène des artefacts aussi classiques que subversifs: un violon, un fouet ou encore une trançonneuse. Jouant crescendo, la performance se clôt dans la jubilation du storytelling révélant, dans le même temps, la légende d’intrépide cueilleur d’edelweiss du personnage et sa fin logiquement tragique en bas d’une montagne. Subtile et drôle, une performance d’art vivant qui nous laisse penser que le festival genevois a sorti le grand jeu pour cette édition anniversaire…

Dans la catégorie de la danse urbaine et du hip hop, Bruno Beltrão présentera quant à lui dix jeunes hommes comme autant de figures de migrants. Réunis pour former d’éphémères duo ou trio de danse, ces déracinés manquent à dépasser ce qui les sépare pour bénéficier de l’aide et de la chaleur d’une communauté. Le spectacle Inoah agit en ce sens en électrochoc: par cette distance entre les corps qui dansent, sans cesse réétablie dans l’espace de la scène, c’est une difficulté de la migration qui se dévoile à nos sens. Portés par une chorégraphie virtuose, ces corps portent ainsi magnifiquement le message humaniste au public. Un moment époustouflant, ancré dans la réalité du monde présent, à vivre d’urgence à Antigel.

Festival Antigel
Festival international de musique et danse

Communes genevoises
Jusqu’au 15 février 2020  

Inoah
Jeudi 13 février à 20h30 au Bâtiment des Forces Motrices (BFM), Genève

Programmation complète sur www.antigel.ch

La musique sacrée baroque s’offre une nouvelle jeunesse

Tout nouveau-né dans le milieu de la musique classique, l’ensemble vocal Thamyris donnait son premier concert intitulé Das ist meine Freude, samedi 18 janvier à Genève.

Texte: Léa Frischknecht

Il faisait froid ce samedi 18 janvier à 20h dans l’église genevoise Saint-Antoine de Padoue. Très froid. Mais si le public a gardé manteaux et écharpes, son cœur s’est réchauffé dès les premières notes de l’ensemble vocal Thamyris. Au programme ce soir-là, rien de ce qu’on qualifie habituellement de “tendance”: les maitres allemands de la musique sacrée baroque. On imagine facilement le concert donné par des retraités passionnés par la musique classique. Et pourtant…

L’ensemble Thamyris est composé de douze chanteurs et chanteuses âgé·e·s de 17 à 33 ans. Après plusieurs années à chanter ensemble dans différents chœurs et compagnies, ils ont décidé d’assembler leurs voix pour apporter fraicheur et dynamisme à un style de musique souvent considéré – à tort – comme poussiéreux et dépassé. Pour ce faire, le chœur a pour ambition de proposer, plusieurs fois par année, des concerts gratuits ou à petit prix. Les programmes seront variés, allant de la musique sacrée à l’opéra en passant par le répertoire baroque ou romantique.

Overbooké·e·s
La plupart de ces jeunes musicien·ne·s jonglent entre des études ou un emploi et une carrière musicale. C’est le cas d’Alice Businaro. Du haut de ses 21 ans, la cheffe de chœur combine un diplôme préprofessionnel en piano et chant lyrique ainsi qu’un Bachelor en Lettres. Par-dessus tout cela, elle prépare également les concours d’entrée de plusieurs hautes écoles prestigieuses de musique. Un agenda chargé donc puisqu’au-delà de la musique en elle-même, la gestion d’un chœur demande énormément de temps et d’énergie. “Il faut choisir le programme, trouver les partitions, trouver des lieux de concerts ainsi que des mécènes pour rentrer dans nos frais. Ensuite, il faut encore organiser le planning des répétitions, s’occuper de la communication, gérer la comptabilité ainsi que les relations avec tous nos partenaires”. Si Alice peut compter sur l’aide des autres membres du chœur pour l’aspect administratif, elle regrette que celui-ci soit si important: “C’est des fois un peu frustrant parce que ça prend du temps sur la musique. Mais il faut passer par là et le résultat en vaut vraiment la peine”.

Un pari réussi

Le défi était de taille pour une première. Il faut dire que la musique sacrée baroque, allemande qui plus est, peut sembler de prime abord réservée aux plus initié·e·s. De plus, en s’attaquant à des morceaux techniques de Bach ou Haendel, le chœur prenait un réel risque. Mais la douzaine de chanteurs et chanteuses, accompagnée à l’orgue, au violon et à la flûte à bec a su captiver leur public.

D’abord par sa formule: en alternant pièces pour chœur, solos, duos et trios, l’ensemble Thamyris nous dispense d’une monotonie qui mènerait à la lassitude. Mais le plus bluffant, c’est bel et bien le professionnalisme de ces artistes en herbe. Chacune des pièces présentées confirme la qualité et le travail acharné des choristes de Thamyris. On pourrait regretter que, pour des raisons d’acoustique, presque l’entièreté du concert soit donnée derrière le public, dans le chœur de l’église. Mais, transporté par la beauté des morceaux interprétés, le public se souvient qu’il est surtout auditeur. Et découvre avec plaisir les visages des douze interprètes pour le morceau final qui a donné son nom au spectacle: le motet de Johann Ludwig Bach, Das ist meine Freude.

Grâce au travail de l’ensemble Thamyris, le public peut (re)découvrir un répertoire varié et interprété avec qualité et la scène musicale genevoise, se réjouir de la naissance de ce chœur jeune et dynamique. Quant aux choristes, cette initiative leur permet de se produire dans des conditions presque professionnelles et de partager avec le public une passion contagieuse.

Ensemble Thamyris
Prochaine date le 26 janvier à 19h,

Temple des Eaux-Vives, Genève

www.facebook.com/ensemblethamyris/

Alors… Roman Frayssinet?

Le jeune humoriste parisien est venu jouer son spectacle Alors en terres genevoises vendredi dernier. Bref récit d’un phénomène humoristique d’à peine 25 ans.

Texte: Yann Sanchez

Par où commencer? Pour celles et ceux qui ne connaissent pas du tout le phénomène Roman Frayssinet, je m’occupe de faire les présentations. Humoriste parisien pas comme les autres, il a été professionnellement formé à l’humour de l’autre côté de l’Atlantique, au Québec. Diplômé de l’École nationale de l’humour de Montréal à 20 ans, il a fait ses armes au pays de Céline, puis est revenu s’installer à Paris suite à sa rencontre avec un certain Kyan Khojandi. Son style d’humour? Certain·e·s diront qu’il fait de l’absurde mais lui préfère dire qu’il essaie de repérer l’absurdité dans ce monde. Nuance. Il a un côté légèrement schizophrène, ils seraient trois dans sa tête à en croire sa capsule web Migraine et il adore placer son personnage de scène du côté de celui qui découvre, celui qui ne connaît pas. Ses points de vue sont souvent décalés, voire marginaux, son personnage semble totalement déjanté mais ses propos font toujours sens.

C’est à guichets fermés qu’il vient se présenter vendredi soir dans l’enceinte du Théâtre du Léman. Accompagné de deux premières parties, son compatriote Ahmed Sparrow et Nadim Kayne, humoriste made in Geneva, les premiers rires tombent rapidement et la salle se réchauffe gentiment. Roman entre en jeu et il est définitivement disposé à mettre le feu sur scène. D’emblée, il aborde le sentiment nostalgique de la liberté de l’enfance, puis la période traumatisante de l’adolescence et enfin la vie d’adulte qui, elle non plus, n’est pas un cadeau. Les thèmes sont universels, la vie, l’amour, le sexe, la mort, la jeunesse, la vieillesse, le monde, la nature, l’environnement et les animaux. Le parti pris est de parler au plus grand nombre, faire de l’humour intemporel pour toutes les générations et, à en croire le public autour de moi, le pari est réussi.

La prestation de Roman est hallucinante, sur scène il est aussi à l’aise qu’un poisson dans l’eau, on sent qu’il est fait pour ça et pour absolument rien d’autre. Son esprit est tourmenté et fasciné par des choses simples de la vie qu’il arrive à rendre complexes par les raisonnements les plus farfelus qui soient. C’est là que vient le rire et honnêtement l’audience doit souvent se demander “Mais comment a-t-il pu penser à ça?” et “Où va-t-il chercher tout ça?”. Son imaginaire semble illimité, il est totalement imprévisible et de fait, personne ne peut anticiper ses chutes. Effet de surprise garanti!

Photo: Nais Bessaih

Le garçon est extrêmement talentueux, un véritable technicien de l’humour qui détonne dans un paysage du stand up français souvent décrié pour sa tendance aux blagues communautaires un tantinet récurrente. Même si la nouvelle vague d’humoristes francophones se diversifie et promet un brillant futur à sa discipline, il sort du lot de par son originalité, son caractère et sa science du rire. Ses années montréalaises ont dû aider.

Au final, j’ai passé une heure et demie à rire et le reste des spectateur·trice·s aussi. En atteste la standing ovation immédiate qu’il a reçu à la fin du show. Roman a semblé apprécier la ferveur du public helvète puisqu’il a décidé de nous offrir en rab dix bonnes minutes de nouveau matériel qu’il commence à rôder en tournée. Ce grand enfant qu’il est quitte finalement les planches sur une chanson de son ami Antoine Valentinelli, dit Lomepal, au refrain qui sonne comme une devise: “Prends cette putain de vie comme un jeu, je suis encore un môme (…) môme jusqu’à la mort, y a aucun remède”.

Prochaines dates:

Mercredi 1er avril à 19h au Théâtre de Beausobre, dans le cadre du festival Morges-sous-rire.

Il nous a annoncé en exclusivité qu’il sera de retour le 8 octobre 2020 à Genève. Affaire à suivre!

 

Black Movie, vingtième, action!

La 20e édition du Black Movie Festival s’est ouverte ce jeudi 16 janvier à L’Alhambra de Genève, avec la projection du film Talking about trees de Suhaib Gasmelbari. En présence d’un large public constitué notamment de conseiller∙ère∙s communaux∙ales et de responsables culturelles de la ville de Genève, cette première séance a été accompagnée par un discours inaugural très engagé. 

Photo: Miguel Bueno

En effet, les organisateur∙trice∙s du festival ont signifié leur soutien à l’occupation du centre culturel du Grütli par le collectif Lutte pour les mineurs non-accompagnés et ont dénoncé le silence du Conseil d’État sur le sujet. Un message de S.O.S. Méditerranée a aussi été diffusé avant le film. Mais le discours d’ouverture a surtout permis aux organisateur∙trice∙s d’évoquer leur enthousiasme quant à la popularité toujours plus grandissante des festivals à Genève. Enfin, la prise de parole s’est close sur une déclaration d’amour pour le cinéma de tous horizons et sous toutes ses formes. Un message qui fait écho au choix du film d’ouverture, Talking about trees, un documentaire suivant quatre amis réalisateurs cherchant à faire revivre une salle de cinéma au Soudan. Une quête qui va s’avérer kafkaïenne face aux obstacles que le gouvernement islamique leur oppose.

Talking about trees, de Suhaib Gasmelbari, Soudan, 2019

Avec comme toile de fond le Soudan et sa gouvernance militaire et théocratique, Suhaib Gasmelbari met en scène la passion et l’amour inconditionnel pour le cinéma de quatre réalisateurs vétérans pétris d’humour et d’ironie, animés d’une détermination dont on rêve presque qu’elle arrive à faire plier la Charia toute puissante qui contraint le pays. On est emporté par l’amitié et la légèreté de ces artistes devenus activistes en voulant simplement exercer leur art, on les écoute philosopher et plaisanter avec délices, on espère avec eux. Et c’est finalement ça le plus grand message d’espoir de ce documentaire, peu importe l’issue de leur combat, leur amour et leur foi continue de vivre avec eux, et ils persévéreront encore. Un soir, constatent-ils tous ensemble, “ils sont plus forts que nous, mais nous sommes plus intelligents”. Cette phrase sonne comme la promesse d’une victoire à venir. Et lorsqu’on visionne les dernières images, on ne peut que se réconforter de savoir que 30 ans après sa prise de pouvoir, Omar el-Bechir a été destitué en 2019.

Texte: Victor Comte

Black Movie
Du 17 au 26 janvier à Genève
www.blackmovie.ch/2020

Le Roi est mort, Vive le Roi!

Jusqu’au 19 janvier, le Théâtre de Carouge joue Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco. Forte d’une scénographie ébouriffante et d’une distribution talentueuse, la version du metteur en scène Cédric Dorier revisite avec panache ce grand classique du théâtre moderne.

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Photo: Alan Humerose

Confortablement abrité dans son palais, un roi décadent apprend subitement qu’il ne lui reste que quelques instants à vivre. Malgré la vieillesse et la maladie, malgré ses quelques 300 ans d’existence et son royaume qu’il a laissé tomber en ruines, le roi Bérenger se débat, refuse son sort, affirme qu’il n’a pas suffisamment vécu encore, qu’il lui faut plus de temps. Mais nul ne peut négocier avec la Mort lorsqu’elle vient le chercher…

Adapter Le Roi se meurt à la scène pourrait être comparé à un travail de chimiste, tant le dosage du comique et du tragique est délicat à manœuvrer. Du rire aux larmes, il n’y a qu’un pas et peu de dramaturges parviennent à nous le démontrer aussi finement que Ionesco. On traverse sa pièce comme sur une corde raide, se sentant constamment happé tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Dans la réalisation, la nécessité de réconcilier cette dualité se traduit par un impératif somme toute assez simple: il s’agit de ne verser complètement ni dans la farce, ni dans le pathos.

Cédric Dorier relève brillamment ce défi, laissant pleinement l’occasion au public de s’amuser comme de s’émouvoir. L’absurde est savoureusement cultivé, au travers d’un jeu appuyé, de costumes bigarrés, d’une scénographie farfelue qui tourne sur elle-même comme une horloge mal réglée, et même d’un intermède musical et dansant diablement réussi. La troupe se distingue avec éclat – à peine regrettera-t-on quelques répliques trop précipitées, qui font perdre çà et là au texte une partie de son mordant. Les artistes semblent se plaire à interpréter chacun·e son allégorie, de Nathalie Goussaud, fantasque reine Marie cherchant à tirer son époux vers la Vie, à Anne-Catherine Savoy, qui campe une reine Marguerite pince-sans-rire et décidée au contraire à le préparer à la Mort, en passant par le médecin – la Science incarnée – interprété par un Raphaël Vachoux à la diction remarquable.

Mais le tragique n’est jamais oublié, et marche main dans la main avec le burlesque. Denis Lavalou fait merveille en roi condamné, pris en étau entre ses deux féroces épouses, Eros et Thanatos, la pulsion de Vie et la Mort inéluctable. On rit de sa pusillanimité – et on s’attendrit de sa vulnérabilité. Forcé de renoncer au rêve de l’immortalité et de contempler sa propre fin, Bérenger cesse d’être roi pour devenir l’Humain dans ce qu’il a de plus viscéral. Les questions qu’il pose à mi-voix sont celles que nous portons toutes et tous au fond de nous: Qu’est-ce que cela signifie de disparaître? Comment accepter de ne plus être? Que restera-t-il de moi lorsque je ne serai plus?

Le Roi se meurt est un Memento Mori jovial et acéré, une œuvre à la fois cruelle et d’une tendresse infinie. On en ressort étrangement troublé·e, mais avec un sentiment diffus de gratitude envers la vie, sa finitude et l’infini de ses possibilités.

Le Roi se meurt
Théâtre de Carouge, La Cuisine – Rue Baylon

Jusqu’au 19 janvier
www.theatredecarouge.ch

Invisible: Fauteurs de micro-troubles à Plainpalais et à la Ferblanterie

Un sentiment de puissance – de beauté. Une gêne – une excitation – une réflexion…
Pêle-mêle selon les personnalités, les impressions ressortent alors qu’assis
 autour d’une table à La Comédie de Genève, on débriefe Invisible.

Texte: Katia Meylan

Invisible, ce n’est pas un spectacle mais une performance participative imaginée par Yan Duyvendak, co-écrite par 32 auteur·trice·s et testée dans différents contextes sociaux et culturels. Y ont participé La Manufacture, l’Arsenic et La Comédie de Genève où elle est encore au programme jusqu’en mars 2020, mais aussi des théâtres et fondations en Hollande, en Inde et en Serbie.

En m’y inscrivant, je m’attendais à devoir sortir de ma zone de confort. Heureusement, j’ai avec moi un allié.
“Hors les murs”, indique le billet, et je ne spoilerai rien si je dis que le but de ce jeu est d’effectuer, par groupe de 7 à 12 et en feignant de ne pas se connaître, trois micro-actions en 2h pour troubler imperceptiblement l’espace public. Ces Actions ne constituant pas la surprise en elle-même mais plutôt son déclencheur potentiel, nous découvrons nos missions dès notre arrivée à La Comédie, en même temps que nous rencontrons nos complices d’un soir – également venu·e·s par paires. Valérie, Corentin, Rébecca, Gaëlle, Valentin et moi-même recevons donc trois Actions à effectuer, modes d’emploi à l’appui.

Action #8, S’aligner: Arriver de manière successive dans une rue commerçante. S’arrêter sur une même ligne qu’une personne qui attend. Jouer avec la durée, la visibilité et la mobilité de la ligne. […]
Action #6, L’amour à deux? S’installer par couples dans un bar. Commander à boire. Rester ensemble sans échanger la moindre parole. Communiquer normalement avec les serveur
·euse·s.
Action #3, Monte le son: [Toujours par couples ] choisir un sujet de conversation. Faire monter puis descendre le volume des conversations en synchronie avec les autres couples, via Whatsapp. Chercher à contaminer les usager
·ère·s du lieu […].

D’apparence simple, le concept n’est banal ni dans la vie de tous les jours ni au théâtre. Il ne fonctionne en réalité qu’en équilibre entre ces deux univers. Si l’action est identifiée comme artistique par les passant·e·s, l’effet serait neutralisé, nous prévient Laura Spozio, une des créatrices du jeu, car notre acceptation de l’étrange est plus souple en connaissance de cause.

Plus ou moins confiant, déjà hilare ou curieux, notre petit groupe de six sort alors dans la rue pour aborder Plainpalais et sa première mission. Avoir des consignes me rassure, mais voulant bien faire – ou disons-le, ayant carrément peur de mal faire –, je m’inquiète sans cesse du fait que notre ligne n’est pas bien droite, que personne ne nous remarque… La fête foraine brouille les pistes, on semble passer inaperçu, mais la situation est surréaliste et une étrange excitation empêche l’ennui, ne serait-ce qu’une seconde. On offre une magnifique ligne à une jeune homme, mais tout occupé qu’il est sur son portable, il ne la remarque pas.

Une demi-heure plus tard, lorsque l’on entre successivement à la Ferblanterie pour attaquer l’Amour à deux, la situation redevient pour moi presque confortable. Nous restons dans nos binômes rassurants et ne jouons pas beaucoup la comédie. Lors du débriefing, on regrette presque de ne pas s’être imposé ce challenge supplémentaire. Chaque groupe choisit sa manière de communiquer, les unes par Whatsapp interposés, les autres au crayon gris sur des vieux tickets de caisse, Valentin et moi préférons les gestes et les regards. Là aussi, passe-t-on inaperçu? Ce sont surtout les paires qui s’observent entre elles.

Cela pour mieux prendre de l’élan pour notre troisième mission. Monte le son se profile et on s’accorde sur Whatsapp. J’appréhende. Se mettre à hurler dans le bar, ne va-t-on pas déranger? Et va-t-on nous juger sur le contenu de nos conversations? On rit beaucoup, mais je doute de l’effet sur notre environnement, qui semble une fois encore imperméable à tout trouble.

Je sors du bar avec la forte impression que “ça n’a pas marché” et la tête pleine de réflexion au sujet de ma personnalité et de celle des autres. De retour à La Comédie en présence de deux organisatrices pour le débriefing, pourtant, les discussions avec le groupe renversent aussitôt mon ressenti.

Corentin a remarqué pendant la première mission des spectatrices que je n’avais pas vues, cela me rassure et me réjouit. Mais au-delà de notre réel effet sur les autres, c’est bien les différents comportements, les difficultés, les sensations engendrées, partagées ou non et les discussions qui me marquent dans cette expérience, encore plus que le fait d’être sortie de ma zone de confort et d’avoir osé brailler des bêtises avec un accent vaudois qui se transforme tout à coup en accent portugais.

Valérie avait déjà participé, et avait donc réalisé trois des six autres actions qui se jouent quant à elles le samedi après-midi, dont certaines demandent des interactions directes avec des inconnu·e·s. Son expérience contribue à alimenter le sujet, qui s’étend.

Invisible. Est-on l’espace d’un instant spectateur·trice du “normal”? Doit-on jouer un rôle pour troubler cette normalité? Ou au contraire, ces actions nous poussent-elles simplement, en restant nous-même, à dépasser nos limites dans un espace public qui nous voit habituellement restreint·e·s à un comportement neutre et inattentif·ve·s aux autres?

Conseils aux futur·e·s invisibles:

– S’habiller chaudement (environ 30 minutes statiques en extérieur pour les Actions du mercredi soir)
– Prévoir minimum 3h pour tout le déroulement
– Pas de Whatsapp? Pas de soucis, quelques appareils sont à disposition

Invisible
Samedi 21 décembre 2019
Les 15, 18, 22, 25 et 29 janvier 2020
Les 1, 5, 8, 19, 22, 26 et 29 février 2020
Les 4, 7, 11, 14, 18, 21 et 25 mars 2020
(les mercredis à 19h, les samedis à 14h30)
La Comédie de Genève
www.comedie.ch

Pour des dates futures et découvrir le travail de Yan Duyvendak:
www.duyvendak.com

Humour (dans le) noir 

Inspiré par les soirées NOIR lancées à Paris, Jokers Comedy propose depuis quelques temps au Caustic Comedy Club des stand-ups d’un genre un peu particulier. Avec ses Jokers Blackout, la production fait découvrir au public 4 humoristes et leurs enchaînements de sketchs tout en étant plongé dans l’obscurité totale! Un format qui a le mérite de décomplexer tant les artistes… que le public!  

Texte: Mélissa Quinodoz 

Mardi soir, la salle du Caustic Comedy Club affichait quasi complet pour sa 2e soirée dans le noir de la saison. Il faut dire que le concept a de quoi susciter la curiosité du public qui semblait plutôt impatient de voir les lumières s’éteindre. Et immédiatement, cette obscurité a su créer une atmosphère un peu particulière dans la salle, une sorte d’intimité entre les personnes présentes ce soir-là.  En silence, les spectateur·trice·s ont donc attendu l’arrivée sur scène de la première artiste et des premiers mots qui signaleraient sa présence. Rapidement, on se rend alors compte que pour les artistes l’exercice n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Certes, en étant ainsi dans le noir les humoristes s’affranchissent de l’auditoire, du trac et des regards posés sur eux. En contrepartie, les comiques ne peuvent toutefois compter que sur la réactivité du public et les rires. Il faut ainsi gérer les moments de silence un peu gênants et les flops de certaines blagues dans une situation où On réalise que l’interaction avec les spectateurs·trice·s ne peut évidemment pas être la même que lors d’un stand-up classique et que les humoristes doivent trouver un nouveau moyen d’impliquer leur public. Au fil des sketchs certain·e·s vont ainsi réagir au rire atypique d’une spectatrice alors que d’autres préféreront toucher la tête d’un homme au premier rang.  

Du point de vue du public l’expérience Jokers Blackout est également particulière. Dans le noir on rigole plus fort, on ne se soucie pas de savoir si la blague a fait rire le voisin ou du politiquement correct. Sketchs après sketchs on a ainsi pu entendre certain·e·s partir dans des fous rires incontrôlables alors que d’autres se montraient beaucoup plus réservé·e·s. À ce sujet, il est d’ailleurs surprenant de voir les libertés que peut prendre un public lorsqu’il est plongé dans le noir. Décomplexé·e·s, quelques spectateur·trice·s n’ont pas hésité à interpeller les artistes et ont parfois tenté, avec plus ou moins de succès, de faire eux aussi un trait d’humour. Plus provocante, une spectatrice est même allée jusqu’à reprendre Kevin Eyer sur son niveau de français. Une attitude pas toujours agréable qu’on peine à imaginer dans une salle éclairée mais à laquelle l’humoriste a su parfaitement réagir.  

Au terme de ce spectacle d’environ 1h, ne restait finalement plus qu’une chose à faire, découvrir les 4 artistes de la soirée et associer, enfin, visages et voix. Un moment d’autant plus sympathique que durant toute la prestation on essaie forcément de deviner à quoi ces artistes peuvent bien ressembler. Aussi, on regrettera que la seule femme humoriste de la soirée ne se soit pas donné la peine de rester jusqu’à la fin du spectacle pour se présenter*. Malgré tout, c’est avec plaisir que nous avons découvert ses collègues qui ont pu eux aussi voir pour la première fois ce public mystère qui leur faisait face et les personnes avec lesquelles ils ont interagi.  

Au final, cette expérience humoristique s’est révélée plutôt plaisante. L’événement reste original et mérite qu’on y assiste au moins une fois. Pour les curieux·ses, le prochain rendez-vous dans le noir est ainsi fixé au mardi 21 janvier 2020 au Caustic Comedy Club. L’occasion de voir, ou plutôt d’entendre, de jeunes humoristes tout en faisant des économies d’énergie. Une soirée bonne pour le moral mais également pour la planète donc à découvrir très vite.  

Jokers! Blackout
Caustic Comedy Club, Carouge (GE)
Prochain spectacle le mardi 21 janvier 2020 à 19h30
Toutes les informations sur www.causticcomedyclub.com 

 

*note a posteriori: Le Caustic Comedy Club nous a informé que Cinzia Cattaneo (qui pour des raisons de programmation remplaçait une autre humoriste ce soir-là) serait restée avec plaisir mais jouait dans un autre spectacle aux 4 Coins à 20h. Elle a donc dû faire son set la première afin de pouvoir filer sur l’autre scène.

“Trop courte des jambes”, un huis-clos familial autour du tabou de l’inceste

Pour sa première moitié de saison, le Poche/ GVE a décidé de mettre à l’honneur des auteur·trice·s germanophones. Après Viande en boîte de l’auteur autrichien Ferdinand Schmalz c’est donc au tour de Trop courte des jambes de la zurichoise Katja Brunner d’être présenté au public. Une pièce qui a été primée par le prestigieux Prix d’écriture dramatique de Mülheim en 2013 et qui ne peut définitivement pas laisser indifférent. Il faut dire que le thème abordé est sans doute l’un des sujets les plus tabous de nos sociétés puisque c’est l’inceste qui est au cœur de ce huis-clos familial. Face au public se construit ainsi un amour impossible entre un père et sa fille, une relation charnelle que la mère préférera ignorer, peut-être pour se préserver de l’indicible et de l’immoral.

Texte: Mélissa Quinodoz

Photo: Samuel Rubio

Lundi soir, malgré la pluie, de nombreux·ses curieux·ses sont venu·e·s assister à la première de Trop courte des jambes qui était proposée dans une version inédite en français. Dès les premiers échanges entre les comédien·ne·s on est frappé par la dureté du texte de Katja Brunner. Les mots sont incisifs, abrupts et nous plongent immédiatement dans une ambiance très particulière où le malaise et la curiosité s’entremêlent. Au fil de la représentation on comprend ainsi pourquoi, pour la metteuse en scène Manon Krüttli, Trop courte des jambes fait partie des pièces qu’on souhaiterait ne pas avoir lues tant “elle hante l’imaginaire et s’insère dans des recoins de notre pensée qu’on espérait ne jamais visiter”. Il faut dire que certaines scènes sont assez dérangeantes. C’est le cas par exemple quand on comprend comment la mère a découvert cette relation incestueuse entre sa fille et son mari et comment elle a préféré ignorer cet amour interdit plutôt que de devoir l’affronter. Ou, plus loin, lorsqu’on réalise que pour cette mère s’installe peu à peu une sorte de jalousie à l’encontre de cette fille qui ose ainsi s’approprier l’amour d’un mari, d’un père, d’un homme. Difficile pour le public de rester impassible face à la réaction de celle qui devrait naturellement vouloir protéger son enfant et condamner l’adulte incestueux. On aimerait lui demander “pourquoi elle ne crie pas, quand elle voit ça, pourquoi elle n’appelle pas tout le voisinage à la rescousse”. De même, lorsqu’elle amène sa fille chez le médecin qui suspecte quelque chose, on aimerait qu’elle réagisse, qu’elle profite de l’occasion pour demander de l’aide, mais en vain. Et puis de l’autre côté, il y a une enfant qui revendique cet amour paternel et ce même s’il est inconcevable, interdit et abject. Une fillette qui explique qu’elle a sa part de responsabilité dans cette relation et qu’on ne peut pas la lui retirer par simple jalousie, parce qu’on n’a jamais connu un tel amour. Découvrir Trop courte des jambes c’est donc d’abord et surtout se confronter à une réalité située en marge de nos sociétés, hors de la morale et des codes sociaux habituellement admis, une réalité où l’enfant revendique un droit à l’amour, où l’abuseur défend une relation impossible et où le témoin préfère fermer les yeux.

Photo: Samuel Rubio

Au final, il est donc difficile de rester indifférent face au texte proposé par Katja Brunner et ce même si la pièce se révèle par moment compliquée à appréhender. Malgré l’excellent travail des quatre acteur·trice·s choisi·e·s par le Poche/ GVE et une mise en scène qui interpelle immédiatement, il faut tout de même admettre que certains dialogues restent assez obscurs, notamment à la fin, ce qui pourrait peut-être surprendre certain·ne·s spectateur·trice·s. On n’est pas toujours sûr de ce que sont ou de qui sont ces quatre protagonistes qui semblent tantôt exprimer la pensée de la mère, parfois celle de la fille et de temps à autres celle du père. Dans cette pièce, “il n’y a ni victime ni coupable, pas de bien ni de mal. Toutes les voix prennent la parole justifient leurs action et leur inaction, expriment leur point de vue, sous influence ou non, librement ou pas”. Au terme de la première représentation, lorsque les lumières se sont rallumées plusieurs mines étonnées semblaient ainsi se démarquer dans la salle. Malgré cela, on peut saluer l’audace du Poche/ GVE qui en proposant une œuvre comme celle-ci ose offrir au public une pièce résolument à part dont le thème et la forme ne peuvent qu’interpeller, que ce soit dans le positif comme dans le négatif.

Trop courte des jambes, une pièce à découvrir jusqu’au 15 décembre au Poche/ GVE.

www.poche—gve.ch

Triomphale Aïda

Nul ne savait trop à quoi s’attendre, en se rendant à la première d’Aïda, vendredi dernier. Depuis quelques jours, la presse relayait des échos catastrophés, où il était question d’une inondation du Grand Théâtre de Genève à quelques jours de la générale, de scène immergée, de décors détrempés, de matériel électronique endommagé et de répétitions les pieds dans l’eau dans un climat de panique. On peut imaginer l’angoisse de la troupe, et le courage qu’il a fallu pour maintenir la première représentation à flots (tout mauvais jeu de mots mis à part). C’est avec une appréhension visible que le directeur du Grand Théâtre monte sur scène pour récapituler les infortunes qu’a subies la malheureuse Aïda (l’alarme anti-incendie, mal réglée, s’est déclenchée par deux fois à l’improviste, immergeant la scène et ses dessous, et noyant une partie des décors, costumes et infrastructures). Le sourire crispé, il semble solliciter d’avance l’indulgence de son public.

Répétition pré-générale d’Aida du 9 octobre 2019. Photo: Samuel Rubio

Texte: Athéna Dubois-Pèlerin

Il semblerait qu’il se soit inquiété à tort. Dès les premières notes, Aïda nous emporte sans mal dans son univers d’intrigues et de passions, de loyautés déchirées et de dilemmes cornéliens, auxquels la splendeur de l’Egypte antique sert de caisse de résonnance. La magie opère en grande partie grâce au solide trio de chanteur·euse·s: on se laisse aisément émouvoir par le timbre délicat de la soprano russe Elena Stikhina, dans le rôle-titre, qui démontre toute sa maîtrise vocale dans le célèbre aria O patria mia. Marina Prudenskaya, dramatique mezzo-soprano, fait merveille dans le rôle de la jalouse Amneris, qui cherche à arracher à Aïda son amant, le vaillant Radamès. Ce dernier est interprété par le ténor coréen Yonghoon Lee, dont la voix puissante n’a pas manqué de faire trembler le parterre. On a toutefois l’impression que la première partie (actes I et II), faste et opulente, sert surtout d’introduction et il faut attendre la seconde moitié du spectacle pour profiter pleinement du talent des chanteur·euse·s, davantage mis en valeur dans les scènes intimistes et les duos enflammés des actes III et IV. Ajoutons encore que la superbe musique de Verdi est impeccablement servie par l’OSR, sous la direction du Sicilien Antonino Fogliani.

Répétition pré-générale d’Aida du 9 octobre 2019. Photo: Samuel Rubio

Phelim McDermott ,dans sa mise en scène, n’hésite pas à rehausser les saveurs de l’orientalisme verdien en usant d’effets visuels réussis: voiles éthérés, coiffes exotiques, ballets sensuels et marches aux flambeaux viennent parer la tragédie comme autant de somptueux atours, pour mieux la faire vibrer de toute sa puissance. La gamme chromatique vient répondre à la fureur des sentiments, dans une mise en scène où prédomine l’écarlate, du pourpre sanglant de la pyramide qui s’épanouit sur le rideau tandis que l’orchestre entame l’ouverture, au rouge ardent de la tenue d’Aïda, jusqu’au carmin funeste des silhouettes de la grande prêtresse et des suivantes d’Amneris, dont les robes, par un subtil jeu de costumes, tournent au blanc virginal à mesure qu’elles suivent la princesse dans ses dévotions.

On s’étonnera seulement du goût très en vogue des metteurs en scène contemporains pour l’anachronisme, qui pousse Phelim McDermott à transformer le chœur des guerriers de l’Antiquité égyptienne en fantassins tout droit sortis du Soldat Ryan (ou du Pont de la Rivière Kwai, comme l’avoue sans fards le programme). C’est ainsi que la traditionnellement dansante marche triomphale se change en parade militaire moderne, avec cercueils, drapeaux et officiers en treillis. Ceci offre un contraste surprenant avec les décors et la mise des personnages principaux, et on cherchera en vain un lien entre la tragédie des amants verdiens et le sort des prisonniers britanniques dans les camps japonais de la Seconde Guerre mondiale. Est-il nécessaire d’établir des parallèles avec la géopolitique contemporaine pour prouver qu’une œuvre d’art reste d’actualité? Car il semblerait que, Sous l’élégant vernis historique, ce sont les passions humaines – intemporelles, elles – qui constituent le cœur d’Aïda. Le public ne s’y trompe pas, lui qui frissonne lorsque le rideau tombe sur les amants maudits, enlacés dans leur tombeau commun, tandis que les dernières notes de l’orchestre s’étiolent, suaves, comme un dernier adieu à la vie.

Répétition pré-générale d’Aida du 9 octobre 2019. Photo: Samuel Rubio

Aïda
Jusqu’au 22 octobre 2019
Grand Théâtre de Genève

www.gtg.ch/aida

Tous des oiseaux

Le festival La Bâtie, 43e du nom, bat son plein depuis le 29 août. Une édition qui compte 36 partenaires institutionnels et qui invite les spectateurs et spectatrices à la rencontre d’une cinquantaine de projets pluridisciplinaires. Coup de projecteur sur la pièce “Tous des Oiseaux” de Wajdi Mouawad, qui a ouvert le festival, alors que d’autres créations sont encore à découvrir jusqu’à dimanche.

Texte: Julia Jeanloz

Que diriez-vous de monter dans un bus, direction la mer, ou d’être transporté·e en plein milieu d’un cabaret baroque? Peut-être préférez-vous folâtrer dans la nature?

Musicalité, famille, itinérance, tels sont les grands axes de La Bâtie-Festival de Genève, qui a commencé le 29 août et continue jusqu’au 15 septembre. Aussi nombreuses qu’alléchantes, ces propositions culturelles permettent au public de prendre la mesure des tendances scéniques actuelles, de confronter sa propre vision du monde à celles des artistes invité·e·s, dans plus d’une vingtaine de lieux, de l’agglomération genevoise à la France voisine, en passant par le canton de Vaud.

Ayant eu la chance d’assister à “Tous des oiseaux”, pièce magistrale, écrite et mise en scène par le canado-libanais Wajdi Mouawad, directeur de La Colline – théâtre national, à Paris, nous ne résistons pas à vous partager nos impressions. Cette création parle de quête identitaire. Eitan, jeune scientifique allemand, israélien d’origine, rencontre Wahida, une doctorante américaine d’origine arabe. Ils tombent éperdument amoureux, mais les choses tournent mal sur le pont Allenby, à mi-chemin entre Israël et la Jordanie, alors qu’Eitan, victime d’un acte terroriste, tombe dans le coma. Dès lors débutent des règlements de compte féroces entre parents, grands-parents et Wahida.

Photo: Simon Gosselin

La question de l’appartenance culturelle et la fidélité à cette dernière est la trame de cette saga. Elle apparaît sous les traits de secrets de famille, imbriqués dans des conflits religieux pluriséculaires. La pièce montre que l’identité, loin d’être figée, est en perpétuelle construction et reconfiguration, un processus qui s’étend tout au long de la vie.

L’un des tours de force du metteur en scène est d’avoir réussi à signer un spectacle d’une telle intensité à l’aide d’acteur·trice·s polyglottes et à renfort de sous-titres, sans que cela ne soit indigeste. En effet, chaque personnage appartient à plusieurs cultures, qui s’entremêlent dans l’histoire. Wahida a le rôle de catalyseur, celui de la rencontre entre deux univers antagonistes. En réponse à cela, elle ne récoltera que mépris et violence. Une violence d’une force inouïe, cruelle, à la fois verbale et physique. Le jeu d’acteur, époustouflant, n’est aucunement entravé par la barrière de la langue. Au contraire, l’habile maîtrise des comédien·ne·s de ces différentes langues n’a pour effet que de le renforcer.

Photo: Simon Gosselin

Du point de vue du travail scénique, on apprécie particulièrement le caractère sobre et dépouillé du plateau, souvent sombre, qui permet d’autant plus d’apprécier l’hexis corporelle des acteur·trice·s, mise en avant par un astucieux jeu de lumières. Soudain, avec une fluidité impressionnante, la table à manger se transforme en table d’opération, qui permet d’apprécier l’intelligence de la mise en scène. L’ensemble est rythmé par des chapitres qui s’ouvrent par la figure de l’oiseau, dont le vol traverse toutes les frontières.

Une tragédie puissante, de plus de quatre heures et qui a été couronnée du Grand Prix de la Critique à Paris.

La Bâtie-Festival de Genève
Du 29 août au 15 septembre 2019
Programmation sur www.batie.ch

“La Mère”, enfermée dans un palais des glaces

Le Théâtre Alchimic présente en ce moment la dernière pièce de sa saison 2018-2019, “La Mère” de l’auteur français Florian Zeller, mise en scène par Pierto Musillo et portée par quatre comédien·ne·s qui reflètent au public de multiples facettes de l’être humain.  

Texte: Katia Meylan

Photo: Rebecca Bowring

Des rires fusent alors que devant nous, comme sur un ring , une femme affronte son mari, sa vie, ses démons. L’humour est propre à chacun, mais même si le noir n’est pas notre tasse de thé, si un regard acéré sur les méandres de l’esprit humain nous pince le cœur plus qu’il nous fait rire, on doit reconnaitre à Florian Zeller son talent pour les répliques fortes, allant du tranchant à l’absurde. Un talent d’ailleurs déjà largement reconnu puisque l’auteur parisien est comparé par la presse française à Yasmina Reza, et qu’il prépare en ce moment l’adaptation cinématographique de sa pièce “Le Père”, 2e volet de la trilogie familiale comprenant “La Mère” (2010), “Le Père” (2012) et récemment “Le Fils” (2018).

À l’Alchimic, quatre comédien·ne·s et le metteur en scène Pietro Musillo se penchent sur “La Mère”.

Ce qui fait rire, c’est un couple face à face dont le dialogue absurde tourne en boucle. On croit vite déceler des types. La mère, qui a tout donné pour ses enfants, passe ses journées à ne rien faire maintenant qu’ils ne sont plus à la maison. Elle les regrette, surtout Nicolas, son fils tant aimé, son amour, qu’elle espère voir revenir habiter à la maison. En attendant, elle est face à son mari, assise sur le canapé depuis lequel elle l’a attendu des heures. “Tu as passé une bonne journée”? Elle soupçonne que son retard n’est pas dû à une réunion. “Alors, tu pars en séminaire demain matin?”. Elle sait qu’il n’ira pas en séminaire. “Et ta journée, comment c’était?”… “c’est bien demain que tu pars en séminaire”?
Rapidement le ton et le menton de la mère montent, les questions obsessionnelles se transforment en propos hargneux. Folle, et aigrie, cette mère… se dit-on.

Ce qui fait rire, c’est la mollesse du mari. Il ne reçoit rien, il ne donne rien. Répond avec calme comme si sa femme avait encore des lubies, avec condescendance. Le personnage est aussi bon comédien que le comédien. Quel lâche, se dit-on, ce mari…

Mais on ne peut juger plus longtemps car la lumière s’éteint, pour se rallumer sur la mère assise sur un autre canapé, apparu en face. La même scène est rejouée, la véhémence de la mère est remplacée par un profond désarroi, et la froide indifférence du père par une autre indifférence, teintée d’un vague reste de tendresse distillé par habitude.

Photo: Rebecca Bowring

Des scènes en alternance, comme deux mondes possibles? On croit d’abord que le schéma va se répéter, mais c’eût été trop simple. Très vite, au fil des scènes, tout se brouille, on ne sait plus bien si ce qu’on voit s’est passé, aurait pu se passer, ou est imaginé par l’esprit endolori de la mère.
Quand Nicolas revient à la maison, la mère n’a plus qu’une idée: le garder et éloigner sa petite amie coûte que coûte. Peut-on abandonner quelqu’un qui nous a tout donné? Peut-on empêcher quelqu’un de vivre sa vie, en invoquant l’amour? La mère dégoûte presque, indigne… ou alors émeut. Elle nous émeut aux larmes, on retrouve dans ces blessures quelque chose de connu. Ses yeux aussi balancent, tantôt tueurs, tantôt si perdus. La comédienne Isabelle Bosson est impressionnante dans ce personnage fragile et toxique.

Pour le public, la scène est miroir, pas un miroir dans lequel on choisir de se regarder en face, plutôt un palais des glaces avec des reflets qui apparaissent tout autour, où partout on risque de se retrouver face à soi-même.

Après le spectacle, devant un public ébranlé qui s’est trouvé pendant 1h30 témoin d’une crise terrible de la vie quotidienne, le directeur de l’Alchimic prend la parole. Des troupes comme celle-ci qui se produisent dans les théâtres de Genève ne peuvent le faire que si elles obtiennent des soutiens financiers. Pour annoncer sa programmation 2018-2019, l’Alchimic avait avancé avec l’insécurité de possibles obligations d’annuler.
Quelques jours avant le vote pour une politique culturelle cohérente entre le canton, les villes et les communes, il lance un appel à aller votre ce dimanche 19 mai.

Photo: Rebecca Bowring

La Mère
Théâtre Alchimic
Jusqu’au dimanche 26 mai

mardi et vendredi à 20h30
mercredi, jeudi, samedi et dimanche à 19h

Avec Isabelle Bosson, Marie-Eve Musy, François Florey et Simon Labarrière

www.alchimic.ch/la-mere

Kimono et Années folles

Alors que les motifs asiatiques font depuis quelques décennies partie intégrante de notre culture, la Fondation Baur rappelle les influences de l’Asie sur la mode occidentale des Années folles dans une élégante exposition intitulée “Asia Chic”, du 10 avril au 7 juillet 2019.

Texte: Katia Meylan

Vue de l’exposition

L’exposition est une occasion de présenter la large collection de tissus japonais et chinois que possède la Fondation Baur tout en abordant une part de l’Histoire du point de vue de ces textiles. Estelle Niklès van Osselt, commissaire de l’exposition “Asia Chic”, a choisi la période spécifique et bien délimitée dans le temps qu’est l’entre-deux-guerres, qui a connu un enthousiasme pour ce qui provenait d’Asie. En effet, dès le début du 20e siècle naissent deux mouvements artistiques qui s’inscrivent dans cette vague d’influence: d’abord l’Art Nouveau, puis l’Art Déco apparu dans les années 1920. Notre vision a tendance à être européano-centrée, nous dit la scientifique, et l’exposition est une occasion de faire ressortir les influences qu’a eu l’Asie dans les arts occidentaux; opéra, théâtre, cinéma mais surtout ici dans la mode. Elles font partie de ce qui nous entoure aujourd’hui sans qu’on le relève comme étant asiatique – ici un motif kikko, là un motif asanoha (que la commissaire désigne sur mon sac, que j’arbore depuis trois ans et dont je n’ai appris le terme qu’en allant chercher sur internet par la suite).

Estelle Niklès van Osselt a donc imaginé mettre en résonance dans les vitrines les textiles asiatiques et la mode des Années folles. Les plus belles pièces de tissus de la collection de la Fondation Baur en tête, elle se rend dans les archives de la  Bibliothèque d’art et d’archéologie des Musées d’art et d’histoire, sur les archives de la BNF en ligne, et parcourt des centaines de magazines. Dans les pages de La Gazette du Bon Ton, de Vogue ou du Harper’s Bazaar, elle trouve les planches couleurs présentant des similitudes avec les kimonos et robes chinoises de la collection. L’influence devient indubitable.

Vue de l’exposition

Le côté occidental est majoritairement représenté sous forme de reproduction de magazines et illustrations – plus une petite incartade dans le cinéma et le théâtre avec des extraits de vidéo et des costumes de spectacle. Les sources sont diverses, mais on retrouve pour notre plus grand délice un grand nombre d’illustrations de robes de soirées et d’accessoires imaginées par le grand couturier Paul Poiret, et gravées par le peintre et illustrateur Georges Barbier, icône de l’Art déco.

Le côté asiatique assemble également différentes provenances, notamment des robes chinoises de la collection Baur avoisinant de magnifiques kimonos. La Fondation Baur a eu la chance de recevoir, ces dernières années, deux impressionnantes collections de kimonos offertes par mesdames Sato Mariko et Sugawara Keiko. Descendante d’une lignée de samurai de Kyoto, Sato Mariko , à présent décédée, était arrivée en Suisse avec son mari diplomate. Sugawara Keiko, quant à elle, est fille d’une famille aisée de Tokyo.
La collection de kimono, au Japon, se constitue au fil des événements d’une vie: Fête des 7-5-3 ans (shichi-go-san), cérémonie de majorité (seijin shiki), mariage… et se perpétue avec les héritages familiaux. Les deux femmes n’ayant que peu l’occasion de porter ces précieux habits à Genève, elles décident de les confier à la Fondation Baur. Un véritable trésor, que les conservatrices nous avouent avoir été saisies en découvrant: les kimonos de trois générations traversant la fin de l’ère Meiji (1868-1912) et les ères Taishō. (1912-1926) et Shōwa (1926-1989), dans deux styles légèrement différents puisque provenant les uns de la région du Kansai et les autres du Kantō.

La curatrice et la scénographe retransmettent la beauté et l’émotion de ces objets chargés d’histoire dans cette exposition où dessins de mode et textiles se répondent et se mettent mutuellement en valeur, en racontant l’histoire d’une fascination pour une culture.

L’un des temps forts de l’exposition aura lieu mardi 11 juin, où le musée invitera Sugawara Keiko à faire une démonstration d’ajustement du kimono et du obi.

Asia Chic – L’influence des textiles chinois et japonais sur la mode des Années folles
Fondation Baur – Musée des Arts d’Extrême Orient, Genève
Jusqu’au 7 juillet 2019

Visites commentées publiques:
8 et 22 mai
5 et 19 juin
3 juillet à 18h30

Visites de la commissaire:
7 mai et 13 juin à 14h30

Conférences:
– “L’Asie dans la musique et le cinéma des années 1920”, par Didier Hagger, le 7 mai à 18h30

– Démonstration de l’ajustement du kimono et des nœuds du obi par Sugawara Keiko, le 11 juin à 18h30

www.fondation-baur.ch/fr/expositions

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