Le concert du vendredi 22 mai 2026 au Victoria Hall sera fait de rendez-vous. Rendez-vous entre les artistes Nikolay Khozyainov et Philippe Cassard, dans une configuration inédite pour ces amis de longue date ; rendez-vous avec deux œuvres précurseures de leur temps, le Concerto pour piano n°4 de Beethoven et la Symphonie n°40 de Mozart ; et rendez-vous entre êtres humains aux potentiels différends transcendés par la beauté de la musique, selon les valeurs que porte l’Orchestre Philharmonique de la Paix.
Interlocuteurs : Nikolay Khozyainov et Philippe Cassard
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
L’année dernière, nous avions interviewé le pianiste et chef d’orchestre Nikolay Khozyainov qui vivait sa première saison en tant que fondateur et directeur de l’Orchestre Philharmonique de la Paix à Genève (interview du 1 avril 2025). À quelques jours de son prochain concert, nous l’avons retrouvé autour d’un café près de la Gare Cornavin.
Katia : Bonjour ! Comment vous êtes-vous rendu à notre interview ce matin ?
Nikolay Khozyainov: À pied. J’aime bien marcher ! Et je n’habite pas loin.
Est-ce que vous avez écouté de la musique ?
Non.
Est-ce que vous aviez la musique en tête ?
Bien sûr ! J’ai toujours de la musique en tête. Aujourd’hui, puisque vous me demandez, c’était le troisième mouvement de la 8e Symphonie de Chostakovitch.
Tout juste rentré d’une tournée en Chine, notre interlocuteur a fort bonne mine, un mouchoir en soie dans sa poche de veston et le rire prompt. Il nous raconte, à notre demande, le programme qui l’a fait voyager de Chengdu à Wuhan devant un public conquis : les Années de pèlerinage et la Rhapsodie espagnole de Liszt et, en deuxième partie, quelques pièces de Tchaïkovski, dont une transcription personnelle de la Symphonie n°5, ainsi que la 7e sonate de Prokofiev. Sans oublier les nombreux bis, qui sont presque devenus une marque de fabrique du musicien. « Si le public veut m’écouter, je peux jouer toute la nuit ! » affirme-t-il en riant. « Ça m’arrive à chaque fois, que ce soit en Chine, au Théâtre des Champs-Elysées, au Carnegie Hall ou au Victoria Hall : en coulisses, on me dit « Maestro, on doit fermer le théâtre… ». Même s’ils sont flexibles, il y a des horaires à respecter… alors parfois je choisis des bis plus courts, car j’aime bien garder un peu de temps aussi pour discuter avec le public à la fin du concert! »
On devine une réelle ouverture à l’autre chez Nikolay Khozyainov – pourquoi apprendre à parler onze langues si ce n’est pour échanger avec les gens ? Sa carrière de soliste l’a mené jusqu’ici sur les plus grandes scènes internationales, et tout en poursuivant son activité de pianiste, il nous confie son souhait de consacrer désormais une bonne partie de son temps à développer son Orchestre Philharmonique de la Paix. « J’aime contribuer à créer ce monde de beauté avec l’orchestre. Depuis qu’on a parlé l’année passée, il me semble qu’il y a encore plus de guerres… malheureusement ça reste actuel de rappeler qu’on joue pour la Paix. Qu’on peut vivre ensemble, malgré nos différences. C’est un appel à l’humanité qui j’espère peut inspirer ». L’orchestre ne s’est pour l’instant produit qu’à Genève, mais Nikolay Khozyainov espère s’exporter, et a déjà pu témoigner de l’intérêt par le monde pour la saison prochaine… !
Nikolay Khozyainov lors du concert du 14 avril 2026 au Victoria Hall
Avant cela, le programme du dernier concert de cette saison, le 22 mai au Victoria Hall, s’annonce réjouissant, avec en invité le pianiste Philippe Cassard, ami de longue date de Nikolay Khozyainov. Le premier avait remporté le Concours de Dublin dans les années 80 et, une trentaine d’années plus tard, en 2012, avait été subjugué en tant que membre du jury par la prestation du second. Lorsque l’on écoute Philippe Cassard parler de Nikolay Khozyainov dans son Portrait de famille de juin 2024 sur France Musique, on entend au rire dans sa voix que le souvenir est toujours vif : « […] comme tous mes collègues, j’avais été fasciné par sa virtuosité aérienne, grisante, électrisante, d’un niveau stratosphérique. Mais Nikolay Khozyainov était aussi un vrai poète du piano, hypersensible, possédant un instinct musical et un goût très sûr, une élégance rare et puis, déjà, une culture du son, de l’écoute intérieure et un amour du chant, du phrasé vocal qui avait transporté jury et public […] ». Depuis, chacun suit avec respect, admiration et amitié le parcours de l’autre.
Pour ce concert du 22 mai à venir, les deux hommes ont choisi une configuration dans laquelle ils n’ont encore joué ensemble, soit Philippe Cassard au piano et Nikolay Khozyainov à la direction d’orchestre. La soirée les verra interpréter le Concerto pour piano n°4 de Beethoven et la célébrissime Symphonie n°40 de Mozart.
Au sujet des œuvres, Nikolay Khozyainov nous fait remarquer que même si Mozart, à l’été 1788 durant lequel il composa sa symphonie, était dans une difficulté financière qui l’obligeait à être constamment productif, aucune routine ne s’en ressent : « La 40e Symphonie commence sans introduction, directement avec la mélodie. C’était novateur, impensable jusqu’ici, et ça a beaucoup influencé l’histoire de la musique par la suite ». Et de relever le même avant-gardisme dans le Concerto pour piano n°4 de Beethoven, le premier à ouvrir avec le piano seul, avant toute introduction par l’orchestre.
Entendre les deux artistes parler des œuvres est un régal ! Alors, profitant d’avoir Philippe Cassard au téléphone le jour suivant, nous l’avons questionné sur le lien qu’il cultivait avec cette œuvre en particulier. Nous laissons les deux paragraphes ci-dessous à sa voix radiophonique volubile de souvenirs :
« Le 4e Concerto de Beethoven est une des œuvres que j’ai le plus écoutée quand j’étais enfant. Mes parents avaient le fameux enregistrement de Wilhelm Kempff dans lequel il avait couplé le 4e et le 2e concerto, un vinyle Deutsche Grammophon, joué par l’orchestre Philharmonique de Berlin dirigé par Paul van Kempen. Je l’ai écouté, écouté, écouté… je trouvais la musique de ce concerto absolument sublime. Je n’étais pas en mesure d’en détailler l’interprétation, mais elle a nourri mon enfance. Par la suite, quand j’ai été en âge d’aller à des concerts et de découvrir d’autres versions, mon instinct de musicien – un instinct d’enfant – me disait que rien n’était jamais aussi beau que ce vinyle que j’écoutais. En devenant adulte, je me suis rendu compte que cette version de Wilhelm Kempff était tout simplement l’une des plus belles choses du monde. Pour moi, c’est à emmener sur une île déserte! Si j’ai à citer dix enregistrements qui m’ont marqué, celui-là en fait partie. » Ça c’est pour le disque, dit-il, et on attend qu’il poursuive, happée. « Je suis entré au Conservatoire de Paris à 13 ans, en 1976. J’ai appris ce concerto quelques années plus tard, avec Dominique Merlet – qui est d’ailleurs connu des Genevois, car il a gagné le Concours de Genève en 1957, la même année que Martha Argerich, et a ensuite été professeur au Conservatoire de Genève. Je l’ai joué en concert pour la première fois dans ma ville natale, à Besençon, en 1980 ou 1981; une de mes premières expériences avec orchestre. C’est un concerto qui m’accompagne, en vérité, depuis soixante ans! »
Philippe Cassard. Photo: Bernard Martinez
« Ce que j’aime surtout, c’est ce Beethoven avec le sourire, détendu, heureux, plein de fantaisie. Toute la partition est notée cantabile, chanté, et dolce, doux. Ce n’est pas du tout le Beethoven colérique, hargneux, révolutionnaire, masculin,… non. Le premier mouvement est comme une grande fantaisie, avec des passages presque improvisés. Les cadences sont absolument sublimes. Le mouvement lent, énigmatique, désespéré, est la lutte du bien et du mal, de David contre Goliath, le piano comme une prière contre l’orchestre impérieux. Peu à peu l’orchestre s’éloigne, devant le chant qui sauve le monde. Le final est plein de charme, d’humour, de gaieté, très brillant. Et ça, ce ne sont pas toujours – presque jamais d’ailleurs – des mots qu’on met souvent sur Beethoven! Pour moi, c’est un des plus beaux concertos de tout le répertoire ».
L’enthousiasme de Philippe Cassard et de Nikolay Khozyainov à l’idée de jouer ensemble, de jouer au Victoria Hall, de jouer ces œuvres, de jouer pour la paix, est palpable et le concert s’annonce un très beau moment…
On y sera, et vous ?
Orchestre Philharmonique de la Paix, Nikolay Khozyainov et Philippe Cassard
Vendredi 22 mai 2026 à 19h30
Victoria Hall, Genève
Réservations sur ce lien


Magnifique article ! Bravo Katia