Peacephil Photo Antonio Gambuzza

Nikolay Khozyainov, saisir ce qui peut l’être

Pianiste virtuose, chef d’orchestre, compositeur, improvisateur, il construit ses interprétations en étudiant les manuscrits originaux, parle onze langues, discute poésie avec l’empereur du Japon et porte le titre de Chevalier Commandeur, décerné en 2022 par la famille royale d’Espagne. En 2010, il était le plus jeune lauréat à remporter le Concours Chopin à Varsovie. À l’approche du second concert que donnera son Orchestre Philharmonique de la Paix, le 11 avril au Victoria Hall, Nikolay Khozyainov s’est rendu disponible pour L’Agenda.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Photo: Antonio Gambuzza

L’Agenda : Vous avez fondé l’Orchestre Philharmonique de la Paix à Genève en tout début 2025. Qu’est-ce qui vous a mené à le faire ?

Nikolay Khozyainov : En tant que pianiste, j’ai donné beaucoup de récitals pour la paix, notamment lors de la première mondiale de ma composition « Pétales de la Paix » commandée par les Nations Unies en 2022, ou lors d’un concert en hommage à Mandela à l’Université de Genève en 2023. J’ai toujours cru au pouvoir pacificateur de la musique. Je dirais même que ce n’est que pendant les moments de musique que nous sommes véritablement unis. Avec l’orchestre, ça prend une nouvelle ampleur : malgré les religions, les nationalités et les ethnies différentes, les musiciens et le public sont réunis par la musique.

Selon vous, toute musique est-elle porteuse de paix, ou doit-elle avoir des caractéristiques spécifiques ?

… C’est une bonne question. La musique, en général, nous réunit. Je parle bien sûr de la haute musique, de la musique classique. Je respecte qu’on aime d’autres musiques, mais après avoir entendu Mozart, Chostakovitch et Rachmaninov, je ne peux plus revenir à quelque chose de plus simple. Dans la salle de concert, j’apprécie aussi le silence. C’est le silence qui fait l’union.

Vous consultez régulièrement les manuscrits originaux des œuvres que vous interprétez. Qu’est-ce qui vous interpelle le plus dans ce processus ?

C’est surtout l’atmosphère. En touchant un manuscrit, on touche au compositeur. Je vous donne un exemple avec la dernière composition de Chopin, la Mazurka en fa mineur, qu’il a écrite à Paris dans son dernier appartement. À l’époque, Chopin ne pouvait même pas marcher, il était trop faible pour se mettre au piano, alors il écrivait cette Mazurka dans son lit. La partition imprimée ne nous dit pas ça. Mais en regardant son écriture est cassée dans le manuscrit original, on saisit à quel point il a souffert physiquement. Après avoir vu ce manuscrit, on ne joue plus jamais de la même façon.

Avez-vous pu consulter le manuscrit de la Symphonie « Les Adieux » de Haydn que vous allez jouer le 11 avril ?

Oui – je consulte toujours les manuscrits lorsqu’ils existent et n’ont pas été perdus – et là c’est le cas, il se trouve à Budapest. On apprend beaucoup des petites phrases notées à la main, des parties que le compositeur a modifiées, etc. Là, tout est bien précisé et indiqué, comment chaque musicien sort de scène, par exemple. Quelle idée géniale, d’inventer une œuvre où les musiciens partent l’un après l’autre ! On ressent tout le génie de Haydn.

Comment intégrez-vous ce que vous avez vu à votre interprétation ?

Quand je découvre un manuscrit, la musique commence à sonner dans ma tête, et ce que je n’oublie jamais, c’est l’esprit de l’œuvre. Je note des idées pour l’interprétation, et si je veux vérifier un détail technique plus tard, je peux consulter des copies. Assez souvent, ces choses sont imprimées, mais pas toujours. Une fois que le compositeur a transmis son manuscrit, c’est l’éditeur qui décide. Très souvent, il fait des fautes. Sur les premières éditions, lorsque le compositeur était encore vivant et avait en avait l’occasion, il faisait les corrections à la main – c’était par exemple le cas de Liszt ou Schumann, dont il existe des éditions imprimées corrigées de la main du compositeur. Ça aussi, c’est très intéressant à regarder, car on y voit non seulement des corrections mais aussi des nouvelles idées ajoutées après-coup. Tout ça enrichit l’interprétation.

Est-ce qu’il y a eu des fautes dans l’édition de votre pièce « Pétales de la Paix » ? (Clin d’œil)
Non ! (Rire). J’ai passé beaucoup de temps à vérifier !

À quels éléments avez-vous pensé en composant cette pièce ?

J’ai été inspirée de l’image des pétales pour parler de quelque chose qu’on a du mal à saisir. Je crois que j’avais en tête les fleurs de cerisiers, qui ne sont là qu’un instant, presque comme un mirage. Quand je compose, j’ai des idées qui viennent, je m’assois au piano, je commence à improviser, et je choisis les parties qui me plaisent pour mettre sur papier. J’écris à la main, jamais à l’ordinateur. Si je simplifie, c’est à peu près ça.

C’est peut-être une question un peu personnelle, mais est-ce que le temps se distend différemment pour vous, qui réussissez à apprendre onze langues et tant de choses au sujet de la musique ?

Comme vous dites, le temps n’est pas toujours suffisant pour faire tout ce que nous voulons. Mais j’essaie quand même, alors je dors moins (sourire). Je prépare mes programmes de concert, je lis, je garde une vie sociale, je prends toujours le temps d’apprendre de nouvelles choses : des nouvelles œuvres au piano ou à la direction, des nouvelles langues… Je voyage beaucoup pour mes concerts, et je profite de parler avec mes ami·e·s dans leur propre langue. Cette recherche de l’original est liée à ma passion pour les manuscrits ! Pour moi, lire des haïku, Baudelaire ou de la poésie chinoise en langue originale me procure un plaisir incroyable. La musique et la poésie sont des sœurs : la sonorité originale tient une grande part dans l’intention du poète, et sans elle, la traduction n’est jamais vraiment exacte.

Quelle sera votre douzième langue ?

Le coréen. Et la treizième, le turc.

Que vous réjouissez-vous de faire écouter au public le 11 avril ?

Le Concerto pour clarinette de Mozart a été composé dans la dernière année de sa vie, la plus mûre. Une grande profondeur musicale est attendue du soliste, et le clarinettiste Adrien Philipp a cette qualité. C’est un musicien extraordinaire qui ressent la musique au fond de lui. Ce qui me frappe chez lui, c’est sa sonorité très douce, très sensible.
[L’Agenda a interviewé Adrien Philipp: lire l’interview ici]

Nous jouerons aussi l’ouverture d’Apollo et Hyacinthus, un opéra de Mozart très peu joué qu’il a écrit lorsqu’il avait 13 ans. Je voulais le faire connaitre au public !

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Prochaines dates de concert :

  • Orchestre Philharmonique de la Paix
    Mozart :
    Apollo et Hyacinthus, K. 38 – Ouverture
    Concerto pour clarinette en la majeur, K. 622
    Haydn :
    Symphonie n° 45 en fa dièse mineur, « Les Adieux »
    Vendredi 11 avril 2025 à 19h30
    Victoria Hall, Genève
    www.peacephilharmonic.org