Sous la direction de son fondateur Nikolay Khozyainov, l’Orchestre Philharmonique de la Paix interprètera le Concerto pour clarinette de Mozart et la Symphonie « Les Adieux » de Haydn, vendredi 11 avril au Victoria Hall de Genève. Le clarinettiste soliste, Adrien Philipp, est encore peu connu dans nos contrées ; pourtant, il est le seul Suisse à avoir été sélectionné au Concours Tchaïkovski de St-Pétersbourg en 2019, lors de la première édition du concours à intégrer des instruments à vent.
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Dans le petit café du quartier des Pâquis où nous avons fixé rendez-vous, la conversation, influencée par sa modestie ou par déformation professionnelle d’enseignant, se dirige rapidement sur l’histoire des œuvres plutôt que sur lui-même. En écoutant Adrien Philipp, on regrette que notre médium ne soit pas le podcast, tant le clarinettiste se révèle plaisant conteur. Sa réserve, qui d’abord joue des coudes avec son enthousiasme, s’envole après quelques minutes à évoquer Mozart et Haydn, laissant l’amour de la musique seul en pole position.
L’Agenda : Vous avez déjà joué dans l’Orchestre Philharmonique de la Paix lors du concert inaugural en janvier 2025. Comment décririez-vous la « personnalité » de l’orchestre ?
Adrien Philipp : Jeune, avec un grand enthousiasme et une volonté de bien faire. L’atmosphère de travail est idéale ! Moi qui ai fait beaucoup de remplacements ici et là, surtout à l’étranger, j’ai pu remarquer que ce n’est pas toujours le cas : quand les gens sont assis dans le même orchestre toute l’année depuis des années, un climat de lassitude peut parfois se faire sentir. Pendant le concert inaugural, tout le monde était très attentif. Non seulement car ce projet est unique, mais aussi car Nikolay a pris des initiatives musicales personnelles, inhabituelles par rapport aux enregistrements qu’on connait de ces œuvres.
Au cours de différentes interviews, on a souvent pu entendre Nikolay Khozyainov dire que ce n’est qu’à travers le partage de la musique que nous sommes sont véritablement uni·e·s. Dans votre parcours de musicien, quelles expériences vous l’ont confirmé ?
En 2016 au Schleswig-Holstein Musik Festival en Allemagne puis en 2019 à Sapporo au Japon, j’ai eu la chance de participer à deux académies d’orchestre, fondées à l’origine par Léonard Bernstein pour favoriser la paix et le dialogue entre les peuples. La musique est le véhicule idéal pour ce genre d’initiatives car elle est le même langage pour tout le monde. C’est ça que font Nikolay Khozyainov et Bozena Schmidt [ndrl, la présidente de l’association des Amis de Nikolay Khozyainov] avec l’Orchestre Philharmonique de la Paix : rassembler des personnes de différentes nationalités, qui parlent la même langue universelle qu’est la musique. Un contrebassiste américain partage le même pupitre qu’une contrebassiste russe, et chez les violons, le Konzertmeister russe joue côte à côte avec des Urkainiens, malgré les contextes politiques qu’il peut y avoir dans le monde.
Le Concerto pour clarinette de Mozart, que vous jouerez le 11 avril, est une pièce centrale pour les clarinettistes : que représente-t-il pour vous ?
Évidemment, je l’ai beaucoup travaillé – c’est un peu notre Everest à nous – mais c’est la première fois que je le jouerai en entier en concert. D’ailleurs, est-ce que vous connaissez l’histoire de ce concerto ? [Non. Non?] Il a été composé en 1791, dans un climat bouillonnant en Europe, deux ans après la Révolution française, l’année de la mort de Mozart. Quand on écoute ce concerto, on a l’impression qu’il nous embrasse, qu’il nous prend dans les bras… et dans certains passages, qu’il nous dit même aurevoir. À 35 ans, Mozart est débordé de travail. Il écrit en même temps La Clémence de Titus, une commande pour le couronnement de l’empereur, et La Flûte enchantée, un opéra populaire en allemand qui doit faire du chiffre – et qui va être le succès qu’on connait. Alors qu’il a déjà deux opéras sur le feu, il écrit un concerto inhabituellement long pour l’époque, qui apparait de nulle part en quelque sorte, à une période où il n’écrivait presque plus que des œuvres vocales. Ce concerto ressemble à un petit opéra d’une demi-heure, où l’instrument est traité comme un chanteur. Comme deux chanteurs, même ! Car Mozart joue avec les caractéristiques de la clarinette en la, qui a un côté sombre dans les graves, et un côté plus aigu. On entend deux voix qui se répondent, comme une prima donna et une basse qui lui donnerait la réplique.
Mozart compose cette œuvre pour le clarinettiste Anton Stadler, son frère franc-maçon avec qui il jouait beaucoup, dans les cérémonies maçonniques ou pour récolter des fonds pour des frères dans le besoin. La fraternité est une valeur centrale chez les francs-maçons, et elle est un fondement pour la paix, par ce qu’elle implique de solidarité, d’amitié, de bienveillance envers ses congénères humains.
Je ne connais pas non plus l’histoire de la Symphonie de Haydn ! [Non? Non…]
À l’époque de cette œuvre, en 1772, Haydn est au service du prince autrichien Esterházy. Ce prince, qui vit à Eisenstadt, au sud de Vienne, a une résidence secondaire en Hongrie actuelle. Il s’y rend chaque été quelques mois avec tout son orchestre, qui compte une trentaine de musiciens et pour lequel Haydn compose. Cette année-là, le prince n’a apparemment pas l’intention de rentrer à Vienne, deux mois passent, puis trois, puis dix… Les musiciens, des jeunes gens pour certains fraichement mariés, commencent à se plaindre à Haydn de ce séjour qui s’éternise. Haydn réfléchit, et par solidarité avec ses musiciens, compose une espèce de « grève musicale ». Dans le dernier mouvement de cette Symphonie « Les Adieux », les musiciens arrêtent de jouer, éteignent la bougie et sortent de scène, les uns après les autres. Seuls deux violons – l’un était Haydn – terminent la symphonie. Le lendemain, sans même en avoir parlé car tout le monde avait compris, l’orchestre rentre à Eisenstadt.
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On quitte Adrien Philipp avec l’impression d’avoir voyagé une petite heure au 18e siècle, reconnaissante aux musicien·ne·s d’aujourd’hui de porter, par leur passion et leur talent, les voix des compositeurs de génie d’hier. Nul doute que le Victoria Hall s’emplira d’un esprit pacifique en ce prochain 11 avril.
Orchestre Philharmonique de la Paix
Vendredi 11 avril à 19h30
Victoria Hall, Genève
www.peacephilharmonic.org/fr/concerts

