« Je joue donc à moi seul bien des personnages. » La citation, empruntée au Richard II de Shakespeare, fait joliment écho à la carrière de Camila Piccinini, tant son caractère et son parcours l’éloignent des voies linéaires. Entre ses origines latines (espagnoles et argentines) et ses influences anglo-saxonnes, l’artiste genevoise construit un univers qui lui ressemble, à l’image de son premier spectacle Broadway Jazz, dans lequel L’Agenda a eu la chance de la découvrir.
Texte et propos recueillis par Sophie Moretti
Une photo, la fillette a 6 ou 7 ans. À côté, une question de la maîtresse, « Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grande? », à laquelle on a répondu: « Actrice ». « Je suis retombée dessus il y a peu, je ne m’en souvenais pas! », rigole Camila Piccinini alors que nous l’interrogeons sur sa vocation. « J’ai toujours rêvé de ce métier, c’est une envie qui a grandi petit à petit, je ne pouvais pas faire autre chose. » Promesse tenue: à 28 ans, la jeune femme est actrice, musicienne, chanteuse et tant d’autres choses: « Aujourd’hui ce n’est plus un rêve, j’ose me définir en tant qu’artiste. »
Camila chante depuis qu’elle est toute petite. Sa mère, son premier et plus important soutien, décide de l’inscrire à l’académie du Simply Theatre où elle apprend les bases de la comédie musicale et se produit dans les spectacles annuels de l’école programmés au Casino-Théâtre. C’est sur cette même scène que le public genevois la découvrira en drolatique meneuse de revue lors de l’édition 2023 de la Revue genevoise. Mais pour le moment, Camila a 17 ans et des envies d’ailleurs.
Elle passe plusieurs auditions et est retenue à Mountview pour une année préparatoire, avant de passer en 2018 un Bachelor en comédie musicale à l’Institute of Arts de Barcelone. Le métier lui tend les bras: elle joue dans un premier court-métrage, obtient ses premiers rôles au théâtre à Londres, passe des castings prometteurs… En 2020, tout s’arrête avec le Covid. Camila rentre à Genève avec la ferme intention de vite retourner à Londres où le secteur est plus dynamique. Elle obtient une bourse de la Fondation Barbour qui lui permet de suivre une année à la Royal Central School of Speech and Drama. « Cette expérience a changé ma vision du théâtre. Jusqu’alors, j’avais été cantonnée à des rôles de latinas ou de femmes fatales. Dans cette école, les professeurs voyaient les élèves comme des individualités et ne cherchaient pas à nous mettre dans des cases. Et j’ai aussi élargi ma culture, j’avais une vision de la comédie musicale très West End and Broadway et j’ai découvert d’autres styles plus underground. »
Au-delà de sa passion pour son métier, Camila cherche à être actrice de sa propre vie, en étant dans un mouvement de création constante et en refusant les étiquettes. Elle crée sa propre compagnie de théâtre physique, Tabou Théâtre, un collectif de femmes qui veut s’exprimer sur les thèmes encore tabous dans notre société. Pour Camila, l’art se veut engagé et relié aux changements sociétaux: « Mes professeurs de la Royal m’ont fait comprendre que les artistes ont des voix et qu’il faut les utiliser pour inspirer, changer, motiver, partager. » Camila se nourrit de ces inspirations féministes, à commencer par sa mère et sa grand-mère, mais évoque également Patti Smith, la militante pakistanaise Malala Yousafzai ou le personnage de Carmen, autour duquel elle aimerait créer un spectacle.
Du point de vue artistique, la jeune femme souhaite renouveler le genre de la comédie musicale en Suisse, inspirée par ses apprentissages à Londres. Des projets ambitieux qu’elle entend réaliser et produire: « En tant que femme, c’est hyper motivant et encourageant de produire ses propres projets. » En attendant, elle met le pied à l’étrier avec son premier spectacle, Broadway Jazz, joué au P’tit Music Hohl à Genève. Entourée des musiciens Cédric Schaerer (piano), Pierre Balda (contrebasse) et Nathan Triquet (batterie), elle recrée l’ambiance d’un cabaret et rend hommage aux chansons qu’elle aime, de Grease à Mack and Mabel en passant par Cabaret. Le point commun de tous ces titres? L’amour! « C’est peut-être inconscient… J’ai choisi des chansons que j’aime et qui racontent une histoire. Quand je suis sur scène, j’ai envie de partager et de transmettre des émotions, comme si j’emmenais les spectateurs dans un voyage. »
Qu’elle chante en anglais, en français ou en espagnol, chaque titre est l’occasion de se fondre dans un rôle et de transmettre une émotion, explorant une riche palette de jeu.

