The Wall - Felipe Machado

The Wall – leur pierre à l’édifice

« Another Brick in the Wall », « 99 Luftballons », « Wind of Change », comme des cailloux semés sur la route, tracent toute une période de l’Histoire en espérant nous rappeler que nous sommes déjà passé∙e∙s par là. Avec le spectacle The Wall, deux compagnies de danse évoquent au fil de ces titres iconiques près de quarante ans de guerre froide, entre désespoir et bouffées de joie.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Photos: Felipe Machado

Du 29 octobre au 1er novembre 2026
Théâtre de la Madeleine, Genève

On ne change pas une formule qui gagne

The Wall, vu au Théâtre Barnabé début octobre, vient confirmer que Fabrice Martin et sa Martin’s Tap Dance Company ont trouvé leur marque de fabrique : les drames historico-musico-dansés aux reflets humoristiques. On se souvient de Swing Gum, créé en 2022 et sacré meilleur spectacle musical à Avignon en 2023, écrit d’après l’histoire d’amour entre un Américain et une Française séparés par la guerre en 1944 et réunis 75 ans plus tard.

Pour cette nouvelle création, Fabrice Martin choisit de s’inspirer d’une autre période historique forte, celle qui aura vu planifier, construire, haïr et détruire le mur de Berlin. Son matériau narratif : les claquettes… mais pas que ! En effet, sa troupe de claquettistes hors-pair est rejointe par la MDC Company, dirigée par Sabine Gross-Collé et pointure dans le milieu de la danse jazz, et par les chanteur∙euse∙s Wassila Benaïssa et Victor Dantas, qui prêtent leur voix aux titres d’Aretha Franklin, Pink Floyd, Nena ou Scorpions. Le chorégraphe parisien Anthony Despras, quant à lui, est venu travailler avec la troupe sur un week-end, signant en guest-star la chorégraphie finale de la destruction du mur.

Roxane Gray, autrice, historienne et passionnée de claquettes

Danse virtuose et chant live auraient probablement déjà suffi à offrir un spectacle explosif. Mais l’idée ne s’arrêtait pas là. Plus qu’un simple enchaînement de tableaux chorégraphiés, The Wall se rêvait narratif.

Pour ce faire, un profil était tout indiqué : Roxane Gray, autrice de plusieurs spectacles musicaux (Toutes pour une, Blanche-Neige ou presque), historienne, et élève en claquettes à l’école Planet Dance. Lui est revenu le travail d’écriture du spectacle : dialogues, fil rouge, mais aussi théâtralisation du chant et des chorégraphies, veillant à ce que tous les arts soient liés au service de ce qui est raconté. « En comédie musicale, ce sont principalement le théâtre et le chant qui font avancer l’histoire. La danse – et d’autant plus les claquettes ! – est souvent de l’ordre du divertissement, de la pause spectaculaire. C’était un challenge de s’en servir comme premier mode de narration », atteste notre interlocutrice.

Roxane Gray, retrouvée à Planet Dance pour parler de The Wall (entre deux entrainements en vue des championnats de claquettes à Prague auxquels elle a participé).

Retour aux sources

Si ses études ne se spécialisaient pas sur la guerre froide, Roxane Gray a toutefois su mettre à profit son expérience de chercheuse. « J’ai remis en question certaines de mes idées spontanées, que je soupçonnais être fantasmées. Le fait que les personnages communiquaient par lettres interposées passées sous le manteau, par exemple. En me renseignant, j’ai lu que les lignes de téléphone étaient effectivement coupées ou surveillées. Le mur, sur beaucoup d’aspects… c’était vraiment ce qu’on imagine que c’était. Des personnes, séparées du jour en lendemain, sans moyen de passer, qui devaient ruser pour communiquer ». L’autrice tenait à ce que la pièce, bien que romancée, relate certains faits exacts. Dans la bouche de la chanteuse, au début du spectacle, elle met un discours politique officiel réellement prononcé en 1945. Sur les pancartes brandies par les danseur∙euse∙s, elle reprend des slogans vus sur des photographies d’époque. « Certaines images m’ont inspirée plus librement, comme celle, assez célèbre, de cet homme qui a couru à travers les barbelés pour traverser d’Est en Ouest ». Sur scène un mur, en briques factices. Un mur que la mémoire fait redevenir étonnement tangible, lorsqu’y sont projetées des vidéos d’archives de sa chute, 37 ans plus tôt…

Raconter l’histoire

Roxane nous raconte s’être vu confier, en plus de son rôle d’autrice, celui de co-metteuse en scène. À cet endroit, elle s’est progressivement rendu compte de la force émotionnelle qui résidait dans le fait d’exprimer les différentes expériences vécues. « D’abord, on avait prévu des costumes très « léchés », mais on a vite réalisé qu’il fallait au contraire les dépareiller, suggérer des individualités ». Au sujet des personnages, elle continue : « Les personnages qu’on suit dans l’histoire n’ont pas réellement existé. Le passeur, par exemple, est inspiré à la fois de l’énergie solaire de Nyoman Selamet, le danseur qui l’interprète, et de différentes histoires qui ont eu lieu à l’époque. Pour les personnages principaux Hannah et Lukas, je ne voulais pas que leur histoire soit cataloguée uniquement comme une romance, j’avais envie qu’elle puisse représenter les différents types de relations qui ont été séparées par le mur, qu’elles aient été amicales, fraternelles ou amoureuses ». Dans la même optique, Roxane et l’équipe étaient conscientes de l’importance de relater les moments graves comme les moments de fête et de rires partagés. « Il y avait la guerre, mais aussi tous ces moments où – heureusement – on continuait à vivre », rappelle notre interlocutrice. On pense notamment à cette scène dans laquelle une file de Berlinois et Berlinoises attendant des vivres est tirée de sa morosité par un rock diffusé à la radio, ou encore à ce très bel élan d’espoir où un dialogue se crée entre l’Est et l’Ouest grâce à un garde resté humain.

Photos: Felipe Machado

Roxane nous raconte encore un petit moment de grâce, vécu lors d’une représentation au Théâtre Barnabé : « La grand-maman d’une danseuse, qui est Allemande et a vécu le mur quand elle était petite, est venue voir le spectacle. À la fin, elle m’a dit : « c’était ça ». L’historienne en moi a été tellement heureuse ! », rayonne la jeune artiste.

The Wall
Du 29 octobre au 1er novembre 2026
Salle Centrale Madeleine, Genève

Les 16 et 17 janvier 2027
Théâtre du Chêne, Baulmes/VD

www.martinstapdance.ch/the-wall

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