Danse

Le Presbytère

Béjart et Queen – Oh yes!

Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat. Un constat intrigant, un titre un peu plus long que tacitement réglementaire.
La pièce, chorégraphiée par Maurice Béjart, est un hommage aux victimes du sida, une œuvre à la mémoire de Jorge Donne, ami et danseur de sa troupe décédé de la maladie deux ans plus tôt, et à la mémoire de Freddie Mercury, au travers de sa musique. Créée pour la première fois en 1996 à la salle Métropole à Lausanne, la pièce revit sur la scène du Rosey Concert Hall de Rolle en ces 9 et 10 mai.
L’Agenda a eu la chance de pouvoir se glisser dans le public et de témoigner de toute la beauté émanant de cette œuvre et des artistes du Béjart Ballet.

Texte de Katia Meylan
Photo d’en-tête: Ilia Chkolnik

Pourquoi faire cohabiter les musiques de Mozart avec celles de Queen? Parce que cela lui semblait logique, disait Maurice Béjart à la caméra de France 3 en 1997. “De temps en temps dans ce no man’s land où nous irons tous un jour, Freddie Mercury, j’en suis sûr, se met au piano avec Mozart”, avait-il écrit au sujet de sa pièce. L’image est forte.

Fortes aussi sont celles qui se succèdent dans les tableaux d’ensemble, de groupe et de soli, et qui restent imprégnées dans l’esprit une fois le spectacle terminé.

Je suis en suspens devant Radio Gaga, à suivre du regard ces hommes qui arrivent l’un après l’autre, comme écoulés d’un réservoir infini de danseurs, pour remplir un espace restreint… jusqu’à ce que l’un d’eux, enfin, passe sa route et laisse sa créativité s’exprimer hors du cadre. J’admire le solo sur la Musique Maçonnique de Mozart – créé par l’actuel directeur artistique du Ballet Béjart Gil Roman, qui a transmis ici son rôle au jeune Dorian Browne – dansé devant des radiographies géantes.

Je retiendrai longtemps aussi le délicat tableau inspiré du morceau A winter’s tale. Le duo central semblait pour un instant seul au monde, complice dans sa bulle de plumes, puis rattrapé par les incertitudes de la vie. Les deux interprètes, Mattia Galiotto et Chiara Poscia, y étaient bouleversants.

On aura aussi capté d’autres regards plus espiègles. Témoignant de l’un de ces sourires mutin, je suis tentée de m’assurer de sa sincérité… je regarde plus loin et mes yeux tombent sur un binôme à la connexion plus sérieuse. Oui! Ce sourire intercepté n’était donc pas chorégraphié, mais né d’une émotion insufflée par le mouvement, par la musique ou là aussi par une complicité.

L’expression des individualités est présente dans les divers aspects de la pièce, comme souvent – toujours? – chez Béjart. Danseurs et danseuses sont ici habillé∙e∙s ou dénudé∙e∙s par Versace, dont les costumes jouent sur cette diversité au sein du groupe. Les uniformes sportifs dans Show must go on deviennent des “pluriformes”, une rayure ou une longueur faisant toujours la différence. Un autre moyen d’expression, par moments surprenant et par moment évident, se révélait: la voix. C’est ainsi que les “OH YES!”, libérateurs lancés au public par différents personnages deviennent l’un des éléments du fil rouge.

2021 BBL Japan Tour

Salut de la troupe, 9 mai 2022 au Rosey Concert Hall
avec Gil Roman au premier plan.
Photo: Kiyonori Hasegawa

Entre vie et mort, joie et peine, la pièce crie son envie d’amour et de liberté, et inspire à l’expression de soi et à l’échange.

***

La pièce se rejoue ce soir au Rosey Concert Hall, mais la représentation affiche complet depuis longtemps. Il faudra donc retrouver ces sublimes artistes ailleurs

Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat
Les 9 et 10 mai 2022
Rosey Concert Hall, Rolle
roseyconcerthall.ch

Les prochaines dates du Béjart Ballet: bejart.ch

Chers©Josefina-Perez-Miranda

Danser l’absence de l’autre avec la chorégraphe Kaori Ito

Ce soir, la chorégraphe et danseuse japonaise Kaori Ito présente sa création CHERS au théâtre L’Octogone à Pully, dans les cadre des Printemps de Sévelin. Une pièce interprétée par cinq danseur·euse·s et une actrice qui revisitent, par la danse, notre lien aux absent·e·s et aux disparu·e·s. Un voyage poétique qui saisit par le mouvement les gestes désespérés de celles et ceux qui n’ont pas pu rester dans nos vies.

Texte et propos recueillis par Marion Besençon

En 2020, alors que la création CHERS était attendue à L’Octogone mais avait par la suite dû être reportée, la chorégraphe avait échangé quelques impression avec L’Agenda, par téléphone depuis Marseille.

Au départ de l’inspiration, il y a l’existence d’une cabine téléphonique au milieu d’un jardin dans son Japon natal servant à qui voulait continuer à communiquer avec les défunt·e·s. Avec la crise sanitaire, quand il était parfois impossible de rendre un dernier hommage aux personnes disparues et alors qu’elle se demandait à quoi servait le théâtre, Kaori Ito s’est souvenue avoir adressé “des questions lumineuses” aux gens et qu’en réponse elle avait reçu “d’énormes cadeaux”, c’est-à-dire des témoignages écrits extrêmement touchants à l’adresse des disparu·e·s, orientant sa création CHERS vers le genre épistolaire.
Et puis comme s’il fallait “faire disparaître les mots par la danse” et parce qu’en tant que chorégraphe elle trouve des réponses ainsi, elle a choisi de mettre en scène cinq danseur·euse·s et une actrice qu’elle fait à
leur tour écrire puis danser.

Chers©Josefina-Perez-Miranda-3

Chers ©Josefina Perez Miranda

Kaori Ito précise que les histoires poignantes des interprètes de sa chorégraphie ont irrigué son travail de création; ce qui a fait de sa rencontre avec l’équipe une rencontre très forte. Le lien vital au mouvement qu’entretient le jeune danseur Louis Gillard, lequel “cherche à comprendre par la danse le geste de son frère qui s’est donné la mort en sautant d’un pont” en est un exemple. Ainsi tous et toutes dansent tant le mouvement leur est nécessaire, et si l’écrit se mêle à la création et que la danseuse chorégraphe sait que “les
mots existent pour s’unir”, c’est par la danse que s’exprime ce “quelque chose de très très sincère”. À ce sujet, l’échange entre les danseur·euse·s professionnel·le·s et l’actrice Delphine Lanson pour qui le mouvement est moins technique qu’émotif a constitué un enchantement pour la troupe qui s’est trouvée énergisée par cette double approche.

Avec CHERS, Kaori Ito rend un hommage vibrant à la vie malgré l’absence ou l’indépassable perte des êtres aimés.

CHERS
Samedi 5 mars 2022 à 20h30
L’Octogone, Théâtre de Pully
theatresevelin36.ch

Site personnel de l’artiste
www.kaoriito.com

Happy Hype

Happy Hype à Antigel – on n’aurait pas dû mettre un pull!

*scan de QR code*… *scan de ticket*… “merci! Vous pouvez descendre, le spectacle Happy Hype sera debout et sur scène”. Sur scène?

Texte de Katia Meylan

Des personnages affublés de tulle, de perruques, de schlaps et de lunettes s’agitent dans les couloirs du Théâtre Saint-Gervais. Ils communiquent dans un langage d’exclamations et de gestes bouffons expressifs. On les croise, mais nous public, on se rend sur scène comme on nous l’a demandé. On se place sagement en cercle et, vivant leur vie aléatoirement entre les escaliers, les sièges et la scène, ils nous rejoignent peu à peu.

Alors, une intense DJ commence à les métamorphoser, on troque les schlaps en tissu pour des baskets, on tombe le jupon-armure et les corps se révèlent dans du lycra coloré, les mouvements commencent à se tonifier.

Happy Hype

Apparaissent les membres du collectif Ouinch Ouinch, à géométrie variable, composé ce soir de Marius Barthaux, Karine Dahouindji, Elie Autin, Adél Juhász et Collin Cabanis pour les danseur∙euse∙s. En personnage à part entière, la DJ Maud Hala Chami aka Mulah danse et chante à ses platines sur lesquelles elle alterne les styles, restant de le populaire et le festif; du rap français, des sons plus new-yorkais ou même quelque remix d’un air venu directement du Moyen-Âge.

On lance des jambes, des bras et des regards, on déconstruit les codes de l’espace artistique et des identités. L’énergie irradie le cercle tout autour, le public semble entre deux états, figé, presque hypnotisé par les mouvements captivants des artistes ou déjà atteint par la joie explosive qu’inspirent les chorégraphies de Happy Hype.

En refusant le quatrième mur, le collectif étend son esprit de groupe et son idéal d’horizontalité au public. S’exprimer, être magnifique, pouvoir choisir librement et joyeusement son identité n’est pas le privilège des artistes! Ici, c’est une incitation qui se partage ardemment avec toutes et tous. En s’approchant, touchant et incluant, les danseurs et danseuses passent le message. Cette idée, faite énergie pure, monte parmi le cercle… qui, le moment venu, était fin prêt à changer de forme pour se jeter dans la danse!

Antigel
Jusqu’au 19 février
Voir le programme sur antigel.ch

Happy Hype
Prochaines dates les 18 et 19 juin 2022 – Plateforme 10 – Lausanne
ouinchouinch.com

Des entités qui cherchent leur place dans le COSMOS

Les spectacles ont repris. Parmi ceux que j’avais noté dans mon agenda (au crayon, excusez le pessimisme qui heureusement n’a cette fois pas eu lieu d’être!), il y avait la création de la Compagnie Linga, intitulée COSMOS, jouée le week-end de la reprise à L’Octogone de Pully.

Texte: Katia Meylan

Pour cette nouvelle pièce, les chorégraphes Katarzyna Gdaniec et Marco Cantalupo explicitent, en clé de lecture, s’être inspirés notamment du concept du mandala pour imaginer un monde en quête d’une harmonie collective. Leurs pas s’interprètent dans la valorisation des différences individuelles, qui contribuent à la richesse de l’ensemble. Un idéal qu’instantanément je rapproche de celui de la compagnie ADN Dialect, voisine veveysane (que j’avais rencontrée quelques mois plus tôt pour le dossier de L’Agenda mars-avril). Toutefois, mon rapprochement est peut-être hâtif car si dans le ballet classique ou néo-classique là n’est pas la norme, et l’on voit souvent des interprètes réglés au millimètre près, de nombreuses compagnies contemporaines recherchent une forme d’expression de l’individualité.
Me glisser dans le public m’a fait découvrir l’univers de la Cie Linga, et a matérialisé en musique et en mouvement ces concepts libérateurs qui me parlent.

Photos: Gregory Batardon

Création originale non seulement par sa chorégraphie mais également par sa musique, COSMOS nous plonge d’abord dans le noir complet pour que vienne à nous les premières notes, composées pour l’occasion par L’Ombre de la Bête. Le duo que forment Mathias Delplanque et François Robin donne une couleur électronique aux instruments de ce dernier, la cornemuse et le violon. On a déjà perdu nos repères, le jour se lève lentement sur les musiciens qui créent une matière avec laquelle ils se connectent aux gestes lents des corps, qui finissent par apparaître eux aussi.

Les mouvements de chacun de ces corps se développent individuellement dans des reflets de lumière chaude; ils naissent au monde. Progressivement, une énergie couve alors que les entités semblent s’influencer. Peut-être n’est-ce encore que par mimétisme inconscient… jusqu’à arriver à la première séquence d’ensemble, explosive. Frissons. Neuf danseur∙euse∙s et deux musiciens. Cet ensemble n’est pas donné comme acquis, il prend son sens après nous avoir fait témoigner de l’évolution des individualités. Le son rugueux de la cornemuse ajoute à la frénésie du moment. Après ce moment de transe commune, les entités comment à interagir, à se toucher, à tester, à modifier les espaces individuels et les faire fusionner comme pour trouver une résonnance qui conviendrait à toutes.

Photo: Gregory Batardon

Les expressions des visages sont gommées par les interprètes et la pénombre; ce sont les mouvements, les distances, la place que prend chaque entité dans l’espace qui importent. Ont-elles trouvé un fonctionnement? Pas de fin pour COSMOS mais un délicat et inattendu recommencement.

COSMOS
Les premières ont eu lieu les 24 et 25 avril 2021.

Reprise les samedi 28 et dimanche 29 janvier 2022. La mise en vente est prévue le lundi 9 août 2021 dans le cadre de la nouvelle saison de l’Octogone.
www.linga.ch

Your Fault portrait ©MarySmith_Marie Taillefer

Culture estivale à Lausanne

La plateforme CultureDebout! recense toutes les actions et initiatives mises en place en un temps record par la scène culturelle lausannoise. Rivalisant de créativité, elle vous propose cet été un programme inédit et majoritairement gratuit dans des conditions respectueuses des normes sanitaires.

Texte: Sandrine Spycher

Un des rendez-vous phares de l’été lausannois est, depuis de nombreuses années, Le Festival de la Cité. Annulé à cause de la pandémie de coronavirus, il vous donne rendez-vous pour sa version revisitée, Aux confins de la Cité, qui se tiendra du 7 au 12 juillet 2020. Les différents lieux, choisis avec attention afin de respecter les normes sanitaires tout en garantissant une expérience de spectacle enrichissante, ne sont dévoilés qu’aux participant·e·s. En effet, les projets, in situ ou sur des scènes légères, ne sont accessibles que sur inscription. C’est donc après tirage au sort que les chanceux et chanceuses pourront profiter de spectacles de danse, théâtre, musique et bien plus encore Aux confins de la Cité!

Pour ce qui est des arts de la scène, L’Agenda conseille, au cœur de cette riche sélection, la pièce Sans effort de Joël Maillard et Marie Ripoll. Déjà présenté à l’Arsenic en octobre 2019, ce spectacle est un joyau de texte et de créativité, qui explore les questions de la mémoire humaine et de la transmission entre générations. Côté musique, vous retiendrez notamment la pop velours de Your Fault, projet de Julie Hugo (ancienne chanteuse de Solange la Frange). Cette musique aux notes envoûtantes ne manquera pas de rafraîchir la soirée à l’heure où le soleil se couche. Enfin, pour apporter une touche grandiose dans ce festival, Jean-Christophe Geiser jouera sur les Grands Orgues de la cathédrale de Lausanne. Ce monument symbolique de la Cité où se déroulent les festivités contient le plus grand instrument de Suisse, que l’organiste fera sonner. Bien d’autres projets et spectacles seront présentés au public inscrit. En prenant soin de respecter les consignes sanitaires, on n’imaginait tout de même pas une année sans fête à la Cité !

Your Fault portrait ©MarySmith_Marie Taillefer
Your Fault, © MarySmith : Marie Taillefer

Les cinéphiles ne seront pas en reste cet été grâce aux différentes projections, par exemple dans les parcs de la ville. Les Toiles de Milan et les Bobines de Valency ont repensé leur organisation afin de pouvoir offrir un programme de films alléchant malgré les restrictions sanitaires. Les Rencontres du 7e Art, ainsi que le Festival Cinémas d’Afrique – Lausanne se réinventent également et vous invitent à profiter de l’écran en toute sécurité. La danse sera également à l’honneur avec la Fête de la Danse ou les Jeudis de l’Arsenic, rendez-vous hebdomadaires au format décontracté, qui accueillent aussi de la performance, du théâtre ou encore de la musique.

La plupart de ces événements sont rendus possibles grâce au programme RIPOSTE !. Selon leurs propres mots, RIPOSTE !, « c’est la réponse d’un collectif d’acteurs culturels lausannois pour proclamer la vitalité artistique du terreau créatif local ». L’Esplanade de Montbenon et son cadre idyllique avec vue sur le lac Léman a été choisie pour accueillir, chaque vendredi et samedi en soirée, une sélection de concerts, films en plein air et performances de rue. L’accès y sera limité afin de respecter les mesures sanitaires.

L’Agenda vous souhaite un bel été culturel !

Informations sur culturedebout.ch


 

Prix de Lausanne 2020

La finale de la 48e édition du concours international Prix de Lausanne, visant à mettre en valeur les jeunes danseurs et danseuses de 15 à 18 ans au début de leur carrière, a eu lieu le 8 février 2020 à Montreux. L’Agenda a saisi l’occasion de contempler la beauté des artistes et de suivre une compétition effrénée entre eux pas à pas.

Texte: Margarita Makarova

Marco Masciari © Gregory Batardon et Rodrigo Buas

Parmi les premiers délices de la danse classique, il y avait Kaito Matsuoka, candidat japonais, avec sa technique impeccable. Il s’est distingué notamment par son grand jeté (du niveau le plus élevé possible) après lequel le public a poussé des ha!

Il n’était pas le seul à avoir fait preuve d’une technique haut de gamme: la Chinoise Lin Zhang, le Brésilien João Vitor Santana et l’Italien Marco Masciari nous ont montré un bel enchaînement de jetés en manège. Marco Masciari en a effectué tant qu’il devait en avoir la tête qui tournait, à en juger selon sa position finale.

Les spectateur∙trice∙s avaient des vertiges, eux aussi, en regardant les costumes des filles coréennes brillants, tant au sens figuré qu’au sens propre. Le charisme des candidat∙e∙s fascinait également le public: de forts applaudissements à Vitor Augusto Vaz, danseur brésilien, en servaient de justification.

Bien qu’il fût difficile de sélectionner notre favori de cette partie classique, notre choix s’est finalement porté sur Kaito Matsuoka.

***

Après une série de vidéos présentant les entraînements de jeunes candidat∙e∙s, a débuté la deuxième partie, celle de la danse contemporaine.

Loin des exigences académiques, le ballet contemporain donne plus de liberté et permet d’interpréter le même morceau par la danseuse comme par le danseur. Il était donc curieux d’observer les différences dans la mise en mouvement des mêmes chorégraphies. Ainsi, Abstract de Jean-Christophe Maillot était dynamique chez Vitor Augusto Vaz et Chun Hung Yan mais douce chez Sophie Beaty. À notre avis, bien évidemment subjectif, c’est Ava Arbuckle, candidate américaine, qui a le mieux exprimé le dessein de J.-C. Maillot.

Ava Arbuckle © Gregory Batardon et Rodrigo Buas

Un véritable défi du point de vue technique était la chorégraphie Rossini Cards de Mauro Bigonzetti. La difficulté consiste à faire coexister deux facettes, la grâce et son antipode. L’équilibre final, le dos tourné, n’est d’habitude jamais parfait chez les finalistes. Cela n’a pas été le cas de Lin Zhang, son exécution était formidable et juste, sans déplacements ni hésitations.

L’Australien Jackson Smith-Leishman avec son interprétation de Furia Corporis de Mauro Bigonzetti a laissé la salle la bouche bée. Ayant dépassé João Vitor Santana, Marco Masciari (le plus âgé des concurrents) est devenu notre favori de la deuxième partie. Sa perfection et son élégance lors de la présentation de Chroma de W. McGregor n’a laissé personne indifférent∙e. Ce spectacle inoubliable était comparable à celui du candidat roumain Matei Holeleu. Le Japonais Kaito Matsuoka, par contre, ne semblait pas aussi sûr de lui que pendant sa danse classique.

L’Agenda n’était pas seul à apprécier la chorégraphie de Marco Masciari. Étudiant de la fameuse Académie Princesse Grace (d’où vient également le Premier Prix 2018 Shale Wagman), il a non seulement remporté le Premier Prix, mais aussi celui d’interprétation contemporaine.

Oak Foundation
Marco Masciari – Italie

Bourse Jeune Espoir
Ava Arbuckle – États-Unis

Donateur anonyme
João Vitor Santana – Brésil

Emile Chouriet
Lin Zhang – Chine

Fondation Coromandel
Chaeyeon Kang – Corée du Sud

Fondation Albert Amon
Matei Holeleu – Roumanie

Fondation Caris – Jeune Espoir
Vitor Augusto Vaz – Brésil

China Nobleness
Yuyan Wang – Chine

Autres Prix:

Nureyev Foundation
Prix du meilleur jeune talent: Ava Arbuckle – USA

Minerva Kunststiftung
Prix d’interprétation contemporaine: Marco Masciari – Italie

Donateur anonyme
Prix du meilleur candidat suisse: Matei Holeleu – Roumanie

Prix du public web: Yuyan Wang – Chine

Prix du public: Catarina Pires – Portugal

Il est à noter que, en dehors du concours principal, a eu lieu le Projet Chorégraphique avec la participation de 26 danseurs et danseuses du monde entier, dirigé par Mauro Bigonzetti. Une mise en scène digne d’être mentionnée car elle était la cerise sur le gâteau qui nous a suscité des émotions cathartiques.

Quant aux représentant∙e∙s de la Suisse, deux personnes, la Portugaise Catarina Pires et le Roumain Matei Holeleu, font partie des écoles suisses Tanz Akademie Zürich et Ballettschule Theater Basel respectivement. Catarina Pires a remporté le Prix du public, tandis que Matei Holeleu le Prix du meilleur candidat suisse. En espérant en retrouver davantage l’année prochaine, nous félicitons les gagnant∙e∙s de cette 48e édition du Prix de Lausanne et leur souhaitons bonne chance!

www.prixdelausanne.org

Plus pop et hétéroclite que jamais, Antigel souffle ses 10 bougies en grande pompe

Depuis 2011 déjà, le festival international de musique et danse genevois Antigel offre durant trois semaines un programme culturel fun et actuel. En tête d’affiche cette année, le spectacle Inoah d’une figure majeure de la danse contemporaine, le brésilien Bruno Beltrão à voir au Bâtiment des Forces Motrices le 13 février prochain. Avant cela, L’Agenda est allé découvrir la performance intrigante de Simon Mayer.

Texte: Marion Besençon

Questionnant ce qui nous rassemble, l’artiste protéiforme Simon Mayer convie son public à l’expérience d’une fusion des formes du folklore et de la danse contemporaine. Pour son solo, c’est nu qu’il s’est présenté sur la scène du Point Favre, dans ce “costume traditionnel de tous” comme il nous l’a expliqué à l’issue de sa représentation. C’est un pont entre le primitif et le moderne que tisse progressivement le danseur, dans le mouvement et par le chant, avec le son des différents objets aussi. Dans son spectacle SunBengSitting (Sunbeng, ce fameux banc en bois devant les maisons surlequel on s’assied pour prendre le soleil), celui qui est d’ailleurs originaire du monde rural autrichien livre une performance ludique et organique, une ronde qui convoque les éléments du monde par la danse folk et le yodel, entre patrie et ouverture au monde.

Il ne s’agit pourtant plus d’être en transe autour du feu, c’est le micro suspendu qui paraît aujourd’hui symboliser l’action féconde des cycles de mort et renaissance; et peut-être même incarner le prolongement de la lumière, c’est-à-dire l’illumination.

Le musicien sollicite donc la mémoire de la communauté humaine ainsi que l’imaginaire de nos sociétés contemporaines en se jouant de la bienséance et de la vraisemblance, exploitant sur scène des artefacts aussi classiques que subversifs: un violon, un fouet ou encore une trançonneuse. Jouant crescendo, la performance se clôt dans la jubilation du storytelling révélant, dans le même temps, la légende d’intrépide cueilleur d’edelweiss du personnage et sa fin logiquement tragique en bas d’une montagne. Subtile et drôle, une performance d’art vivant qui nous laisse penser que le festival genevois a sorti le grand jeu pour cette édition anniversaire…

Dans la catégorie de la danse urbaine et du hip hop, Bruno Beltrão présentera quant à lui dix jeunes hommes comme autant de figures de migrants. Réunis pour former d’éphémères duo ou trio de danse, ces déracinés manquent à dépasser ce qui les sépare pour bénéficier de l’aide et de la chaleur d’une communauté. Le spectacle Inoah agit en ce sens en électrochoc: par cette distance entre les corps qui dansent, sans cesse réétablie dans l’espace de la scène, c’est une difficulté de la migration qui se dévoile à nos sens. Portés par une chorégraphie virtuose, ces corps portent ainsi magnifiquement le message humaniste au public. Un moment époustouflant, ancré dans la réalité du monde présent, à vivre d’urgence à Antigel.

Festival Antigel
Festival international de musique et danse

Communes genevoises
Jusqu’au 15 février 2020  

Inoah
Jeudi 13 février à 20h30 au Bâtiment des Forces Motrices (BFM), Genève

Programmation complète sur www.antigel.ch

“J’aime tout” Dixit Maurice Béjart

Depuis mardi, le Béjart Ballet danse “Dixit”, un spectacle danse-théâtre-cinéma en hommage à Maurice Béjart, créé en 2017 et remonté cette année pour six dates au Théâtre de Beaulieu, avant les grandes rénovations qui demanderont à la troupe de temporairement changer de “maison”.

Texte: Katia Meylan

©Ilia Chkolnik

“D’où vient l’inspiration?” c’est cette question qui a été la matière première du spectacle imaginé et mis en scène par Marc Hollogne. Ce dernier, inventeur du cinéma-théâtre, fut en 1989 l’assistant de Maurice Béjart et l’avait suivi caméra au poing durant une année. À travers ces images, à travers des interviews, des mises en scène de l’enfance de Béjart tournées pour l’occasion, et enfin à travers les chorégraphies du maître et de son successeur Gil Roman, on retrace la vie du chorégraphe, de la culture qui l’a entouré si naturellement dans son enfance, sa capacité hors-norme de créer, à l’envie qu’à sa troupe de perpétuer son œuvre.

©Gregory Batardon

Le cinéma est un double moyen d’entrer dans la danse: d’abord en donnant une forme 2D à l’amour de Béjart pour le théâtre. Théâtre avec un grand “T” qui a “forgé la théâtralité de ses visions chorégraphiques”, analyse Marc Hollogne. On voit donc ce dernier, poudré et perruqué en comédien du 17e siècle, essayer de défendre la noblesse du texte alors que son interlocuteur voit déjà dans la danse la puissance des mythes. Les chorégraphies prennent alors le dessus; les archives et les vidéos des danseurs filmés, projetées sur huit écrans apparaissant de cour, de jardin ou des cintres, entrent en dialogue – mots et mouvement – avec les danseurs de chair, d’os et de plumes.

Aux côtés de l’inspiration se tient la transmission: dans “Dixit” se mêlent les chorégraphies de Béjart et celles de Gil Roman, directeur artistique de la compagnie depuis douze ans déjà. Et ce dernier prend la main de Mattia Galiotto, danseur de la compagnie qui interprète le jeune Béjart, en dialogue avec lui-même.

De ce ballet de deux heures que je voyais pour la seconde fois, je redécouvre certains tableaux presque totalement effacés de mon esprit, ou j’attends avec impatience que se rematérialisent devant mes yeux les souvenirs vifs de certaines images.

©Gregory Batardon

Même depuis le fond de la salle, je vois celle qui, depuis, a dansé le rôle-titre de “Tous les hommes presque toujours s’imaginent”, création de Gil Roman présentée pour la première fois en avril dernier qui se voit d’ailleurs insérée à “Dixit”. Jasmine Cammarota est l’une des danseuses de la troupe dont il est difficile de détacher les yeux tant la présence sur scène est forte. Ici elle prend à l’écran le rôle de Juliette, et réalise notamment le pas de deux de “Dibouk” (Béjart), ballet inspiré des danses traditionnelles juives.

Parmi les autres images fortes, la scène de “Syncope” (Gil Roman) qui précède le “Boléro” final: elle réunit les danseurs et danseuses de toute la troupe dans une course effrénée, et suscite une émotion viscérale même à qui la pour la troisième fois. Sans oublier le tableau magistral où, sous l’œil du petit Maurice qui tourne les boutons de la radio, sept ballets aux inspirations diverses s’alternent, campés sur un spectre audio. Piaf, la musique grecque, Mahler, Mozart, Bartok, la musique indienne ou Queen: “J’aime tout!” dixit Maurice.

Avec une telle curiosité, une capacité de s’imprégner et de transmettre si puissantes, on comprend pourquoi il touche au plus profond d’eux-mêmes tous ces gens qui étaient dans le public ce soir-là!

Dernière représentation ce soir, dimanche 16 juin à 18h. Aux dernières nouvelles il restait moins d’une dizaine de billets!

www.bejart.ch

Du hip-hop en béton

Cela fait maintenant quelques années que la culture hip-hop renaît de ses cendres en Suisse romande. Nombreux·ses sont les artistes qui osent se lancer sur la scène artistique francophone et deviennent de flamboyant·e·s représentant·e·s urbain·e·s made in Switzerland. Le Festival Transforme, qui aura lieu le 27 juin au Centre de Formation Professionnelle de Ternier à Lancy, est un projet alliant une participation active des jeunes apprenti·e·s qui l’organisent et la culture dont ils se rapprochent le plus, le hip-hop new school.

Texte: Giovanna Santangelo

Qui n’a jamais entendu le principe traditionnel et endurci qui disait que les grandes études valaient mieux que tout le reste, sous prétexte qu’elles seules permettaient d’ouvrir les meilleures portes de la vie laborieuse. Transforme constitue la clôture d’un projet plus général de valorisation de l’apprentissage dans le canton de Genève, qui tend  justement à lutter contre ces préceptes archaïques.

L’aspect participatif est ce qui est le plus mis en avant. Les nombreuses créations des apprenti·e·s réalisées tout au long du semestre ont une fonction concrète lors du festival. Le flyer est confectionné par des étudiant·e·s en graphisme et design, l’enseigne “TRANSFORME” est taillée dans le bois par les apprenti·e·s en menuiserie, et le bar en béton est réalisé par celle et ceux en maçonnerie. Cet événement est créé pour eux et géré par eux. L’autre but, c’est d’intéresser les plus jeunes, les 12-15 ans, qui à l’heure du choix pour déterminer leur futur parcours, auront l’occasion d’être plus informé·e·s sur l’amplitude de formations professionnelles existantes et indispensables dans la vie de tous les jours. En mettant en scène l’offre culturelle dans un projet open-air consacré au hip-hop, on attire un public dynamique composé des futur·e·s protagonistes du monde professionnel de demain.

Cette année, un programme paritaire est annoncé. Il y aura autant d’artistes féminines que de rappeurs masculins qui se produiront sur la scène musicale. De plus, la tête d’affiche du festival est une femme, elle aussi. IAMDDB incarne le nouvel espoir  de l’urban jazz anglo-saxon et à seulement 23 ans, elle compte déjà trois albums à son actif. En restant dans le même répertoire de genre mais de manière plus régionale, seront présentes aussi Women At Work, un collectif pluridisciplinaire prônant notamment le rap engagé dans leurs textes, et aussi Ella Soto, la star suisse polyvalente de R’n’B lo-fi.

Issus de la scène française cette fois-ci, on retrouvera 13 Block, quatuor masculin constituant un phénomène explosif de la trap francophone actuelle et Dosseh, figure immanquable du rap qui enchaîne les collaborations avec des grands noms tels que Booba, Seth Gueko ou encore Youssoupha. La petite touche locale sera amenée par Rouhnaa & Gio Dallas, deux jeunes artistes de la nouvelle génération du rap genevois.

En plus de l’aménagement d’un skatepark et de démonstrations de parkour qui avaient déjà fait fureur l’année passée, d’autres nouveautés sont prévues pour la deuxième édition de Transforme. Il sera possible d’assister à un défilé fusionnant mode streetwear et danse et à un open mic libre rythmé et organisé par le collectif La Ruelle.

Rendez-vous à Transforme pour célébrer le début de l’été dans une atmosphère débordante d’artistes underground prometteur·s·es.

Festival Transforme

Le jeudi 27 juin au centre de formation professionnelle de Ternier de Lancy, Genève

https://festival-transforme.ch

Eugénie Rebetez dans son habitat naturel, entre authenticité et espièglerie

Dans son troisième spectacle, l’artiste jurassienne Eugénie Rebetez, en résidence à la Grange de Dorigny, nous convie chez elle. On y découvre son “moi protéiforme”; un cocktail survitaminé dont elle a le secret, à la fois généreux, incongru et plein de finesse!

Texte: Julia Jeanloz

Photo: Augustin Rebetez

Dans “Bienvenue”, sa dernière création, Eugénie Rebetez, mise en scène par Martin Zimmermann, son compagnon à la vie comme à la scène, invite le public à entreprendre un voyage dans son univers intime. Ce spectacle est ponctué de nombreuses scènes, tantôt cocasses, tantôt déroutantes, tantôt maladroites, tantôt gracieuses. Mais toujours poétiques. Le corps de l’interprète y est envisagé comme une maison qui accueille des souvenirs, des émotions, un langage. Non sans fantaisies, Eugénie manie l’art des contradictions dans ce seule en scène étonnant, à la croisée du numéro de clown tragi-comique et de la danse contemporaine.

La scène représente un intérieur, le sien. Dans ce dernier, chaque pièce de mobilier, porte ou fenêtre est autant d’opportunités de jeu pour l’artiste. En femme de ménage, Eugénie aspire, astique, panosse, spraie, avec énergie. Soudain, Rihanna retentit: “Shine bright like a diamond”. L’occasion pour la comédienne-chorégraphe de redoubler d’efforts dans son intention de faire reluire cet intérieur. Avec une redoutable maîtrise de son corps, elle transforme l’exercice du ménage en une farandole de mouvements savamment chorégraphiés. Ce personnage, c’est vous, c’est moi, c’est nous.

– Eugénie, tu viens?
– J’arrive

La narration explore les multiples manières de provoquer des rencontres entre monde intérieur et monde extérieur, à l’aide de bruitages, de borborygmes et d’autres sons. Comment être en relation avec les autres, avec la société, tout en restant dans son jardin intérieur?

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Le spectacle qui s’est donné à la Grange de Dorigny a connu un succès retentissant auprès des spectateurs et spectatrices présent·e·s. Il avait pour particularité d’être le fruit d’une collaboration avec l’association Écoute Voir qui vise à favoriser l’accès aux arts vivants des personnes en situation de handicap sensoriel. Effectivement, il a mobilisé les services d’une audio-descriptrice qui avait en amont étudié la captation, tout en imaginant des images à convoquer pour mieux décrire les scènes qui se déroulaient, au point de rendre suffisamment curieuses des personnes parmi le public pour les pousser à emprunter le casque d’audio-description. Il s’est clos sur une rencontre avec le public, à la fois composé de voyant·e·s, de malvoyant·e·s et d’aveugles, qui ont montré un grand intérêt pour le travail de l’audio-descriptrice, Séverine Skierski. Eugénie Rebetez, questionnée au sujet de cette collaboration, s’est dite très satisfaite de celle-ci car elle lui a permis de redécouvrir son propre travail, par une relecture artistique de l’audio-descriptrice.

https://wp.unil.ch/grangededorigny/spectacles/

Dans le cadre de sa résidence à la Grange de Dorigny, Eugénie Rebetez présentera son nouveau spectacle, “Nous trois”, en novembre 2019.

L’artiste chorégraphie également le défilé du canton du Jura pour la Fête des Vignerons 2019.

Deux expériences sensorielles aux Swiss Dance Days

La semaine dernière a été riche en danse à Lausanne. Cantonnée à mon bureau pour cause de relectures et de bouclage du numéro 78, mon grand regret est de ne pas avoir pu me rendre au Prix de Lausanne durant les journées ouvertes au public – et je dois avouer qu’une certaine page de streaming Arte Concert me faisait de l’œil depuis ma barre d’onglets. J’ai eu l’occasion par contre de me rendre aux Swiss Dance Days lors de deux soirées, la première mercredi dernier au Théâtre Sévelin 36 pour “Actéon” de Philippe Saire, et samedi à l’Arsenic pour “VR_I” de Gilles Jobin.

Texte: Katia Meylan

Drapeaux “Swiss Dance Days” @Pont Chauderon

Les Swiss Dance Days battaient leur plein, difficile de réserver une place pour “VR_I” qui affichait complet pour la plupart des sessions, et Sévelin 36 était en effervescence pour “Actéon”. De nombreux·ses professionnel·le·s et programmateur·trice·s étaient au rendez-vous de cette biennale qui promeut depuis 1996 la scène chorégraphique actuelle. Le public lausannois, accoutumé à une offre culturelle variée, n’était pas en reste et a accueilli chaleureusement les 15 pièces de danse contemporaine qui faisaient partie de la sélection 2019.

L’événement a pris place dans des lieux réputés pour une programmation tournée vers les artistes de demain et pour proposer des résidences d’artistes, soit le Théâtre de Vidy, Arsenic, Sévelin 36 et La Manufacture, ainsi que l’Octogone, qui a régulièrement à son affiche de grands ballets internationaux.

Nos impressions sur deux pièces, “Actéon” et “VR_I”.

Tableaux de chasse

Photo: Philippe Weissbrodt

Dans “Actéon”, Philippe Saire se réapproprie le mythe grec du chasseur transformé en cerf par une déesse. Ici, explique-t-il, la métamorphose est “le choix d’un chasseur qui ne supporte plus la violence inhérente à la chasse”.

Les tableaux, forts, font plusieurs fois appel à une réaction animale. Quatre danseurs arrivent chacun leur tour sur scène, le regard droit sur le public, le sourire heureux et fier. On sent en eux une fraternité, une mentalité partagée, une soif d’aventure. Les mouvements des uns découlent de ceux des autres.
Actéon fait mine de courir contre le public, durant une demi seconde notre instinct de fuite prend le dessus. Plus tard, il se fait traquer dans la lumière. Un corps qui représente une enveloppe sans vie est soulevé, examiné, la musique est sourde, les chiens aboient. Inquiétude, les poils se dressent sur les sièges des spectateur·trice·s. Puis le chasseur prend la décision de rejoindre le camp des traqués, en “héros défendant ses convictions”.

Certains passages sont chantés par les protagonistes sur une mélodie monocorde. Ils ajoutent une dimension à la trame narrative, mais les artistes sont bien des danseurs et non des chanteurs: qu’ils soient alliés ou ennemis, fusionnels ou opposés, on préfère les voir l’exprimer par le mouvement que par la voix.

Figée d’admiration

Pour cette virée dans une réalité virtuelle, cinq participant·e·s sont admis·es toutes les vingt minutes. Peu d’explications, dès notre arrivée dans le Labo de l’Arsenic on nous équipe d’un sac à dos, de capteurs aux membres, de casques visuel et audio.
Tout à coup, je suis dans une grotte. Je regarde mes mains, ma peau est noire. À mes pieds, des chaussures de sport. En voyant les personnages autour de moi, pas moyen de lier les avatars aux participan·te·s que j’ai rapidement aperçu avant de commencer la VR. Qui est cette fille au pantalon de cow-boy ou cet homme qui commence tout de suite à nous serrer la main et à explorer les lieux?

Sélection finale Gilles Jobin “VR_I” @Arsenic

Le décor est superbement réalisé, les échelles déstabilisantes. Tantôt, des géants nous observent et décident de quel sera notre décor, tantôt nous devenons nous-même des géants, qui voient de petits êtres se mouvoir sur une plateforme. On oublie totalement le décor nu du Labo pour explorer la grotte, qui devient appartement, qui devient parc.

La partie observation est vite acquise. Mais nous sommes dans un festival de danse, et les personnages virtuels, par leurs mouvements, semblent nous donner des indices… Notre groupe est-il trop timide? Quelques gestes s’effectuent dans la retenue.

La réalité virtuelle crée par Gilles Jobin est une expérience unique, intrinsèquement impressionnante. L’expérience peut tout de même dépendre beaucoup des participant·e·s. Faite pour ne pas “forcer” à s’exprimer, elle propose, on dispose. Les contemplatif·ve·s contempleront, les audacieux·ses pirouetteront ou s’aventureront à être tactiles. Je tente une arabesque et suis rattrapée par mon équilibre, et ma timidité. Mais le côté passionnant de l’immersion, rapidement addictif a agi: on n’a qu’une envie, retenter l’expérience et imaginer tous ses possibles!

www.swissdancedays.ch

www.philippesaire.ch

www.vr-i.space

VR_I sera à la Comédie de Genève du 28 mars au 14 avril 2019

Aller voir Béjart et ressortir avec des souvenirs dans le cœur

Il est de ces moments qui ramènent tous nos sens au Noël de l’enfance – le Noël qui était un voyage en soi – lorsqu’on prend le temps pour eux au milieu de cette course effrénée pour finir l’année à temps. Bricoler ensemble un cadeau pour les grands-parents, boire un thé au marché, chanter à l’église ou aller voir “Casse-Noisette”. C’est ce qui nous est arrivé hier soir à Beaulieu, devant le “Casse-Noisette” de Béjart. Sa version diffère entièrement de l’originale, mais on y retrouve la musique de Tchaïkovski, un pas de deux, les souvenirs d’enfance. Celles et ceux qui allaient déjà voir la compagnie il y a vingt ans ont pu retracer des gestes dans leur mémoire, puisque la création avait été dansée pour la première fois en 1998.

Texte: Katia Meylan

Casse-Noisette ©BBL – Gregory Batardon

En 1998, Maurice Béjart rend hommage à Marius Petipa plus de cent ans après la création de la pièce “Casse-Noisette” sur l’œuvre de Tchaïkovski. L’histoire raconte les souvenirs d’enfance du chorégraphe, les souvenirs de sa mère, qui avait quitté le monde alors que le petit Maurice avait 7 ans. La chorégraphie d’origine est mise de côté au profit d’une nouvelle interprétation contemporaine. Marius Petipa est toutefois présent tout au long de la trame narrative; il apparaît dans de nombreux tableaux, associé au personnage de Méphisto de Faust – puisque le rêve sait souvent confondre tout naturellement deux personnages. Il est un brin impressionnant mais aussi dessiné avec humour. “Marius, montre-nous ce qu’est une cinquième position…” . Le maître est également présent à travers son célèbre pas de deux du deuxième acte: en effet, le pas de deux est annoncé au micro par Petita/Méphisto dans sa version originale, Béjart n’ayant pas souhaité le modifier.

Le travail, l’humour et la bienveillance enrobent la pièce de leur regard.
En offrant tant de beauté, on prend à certains moments le temps de nous rappeler que “si tu veux danser, il faudra travailler. Travailler. Travailler. Travailler” .

Casse-Noisette ©BBL – Philippe Pache

L’humour nous arrive par petites touches: un écran nous permet notamment de rencontrer la grand-maman de Maurice Béjart qui, interviewée, trouve tout naturel et “très bien” que son petit-fils parcourt les scènes du monde. “Il a toujours aimé ça Maurice, se déguiser et faire du théâtre” . Amusants dans un autre registre, les personnages des Anges, en costumes jaune et rouge à paillettes, apportent une touche effrontée dans des mouvements extravagants, qui semblent presque spontanés dans leur amplitude.
À la richesse des chorégraphies sorties de l’imagination de Béjart se mêlent tantôt la grâce classique, tantôt le burlesque, la sensualité parisienne (dans une magnifique scène où l’on retrouve du vocabulaire de valse et de tango), et le caractère unique de l’accordéon de Lisa Biard, qui rêve “Sous les ponts de Paris” aussi bien qu’il épouse Tchaïkovski.

Casse-Noisette ©BBL – Gregory Batardon

Et enfin la bienveillance couve dans la présence de la mère; il y a cette grande statue, le “Casse-Noisette”, “la madeleine” de Béjart, sous laquelle se dansent toutes les scènes. Il y a les gestes de la danseuse Elisabet Ros – qui reprend son rôle de 1998 – de la mère réapparue pour lui faire un cadeau et l’accompagner dans ses souvenirs, ceux du cirque, des Scouts, et bien sûr de Noël…

Casse-Noisette
Théâtre de Beaulieu
Jusqu’au 23 décembre

www.bejart.ch

Gender Cubicles par le collectif Woman’s Move

Les 21 et 26 novembre dernier, six danseuses et danseurs sont venus chambouler les habitudes du hall d’Uni-Mail, à Genève. À travers trois tableaux de dix minutes chacun, les artistes nous intriguent, d’abord, puis nous embarquent dans un univers qui questionne le genre sous des rythmes breakbeat. C’est le dernier projet du collectif Woman’s Move, qui, à travers la puissance du corps, cherche à bousculer l’ordre établi et éveiller les réflexions.

Texte: Jennifer Barel

Photo: Varvara Vedia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les locaux du Projet – H107 pour la création en danse contemporaine, j’ai le privilège d’assister à l’une des dernières répétitions avant le jour J. Devant la petite assistance, les danseuses et danseurs présentent leur spectacle, concentrés et énergiques, avant que la chorégraphe et responsable du projet, Iona D’Annunzio, propose que nous donnions nos avis et d’éventuelles recommandations. Une ouverture à la collaboration avec le public qui traduit bien la volonté d’accessibilité dont m’a parlé Iona. “Gender Cubicles” veut questionner le genre, mais surtout provoquer la réflexion chez le spectateur. Pour cela, elle a créé un spectacle accessible tout en restant subtile.

Un spectacle pensé spécialement pour le hall d’Uni-Mail. Lorsque la musique commence, la fourmilière universitaire s’étonne et ralentit. Les curieux regardent et s’approchent. Certains sourient ou sortent leur portable pour filmer, d’autres se penchent depuis les étages pour observer le spectacle et les plus motivés osent même quelques pas de danse au rythme de la musique. les danseuses et danseurs jouent avec l’architecture du lieu, chaque tableau se déroulant sur une scène différente. Une première fois sur les grandes marches aux allures de gradins d’amphithéâtre, ayant chacun·e sa marche et sa couleur de tenue sportive, les danseur·seuse·s nous offrent un véritable tableau en trois dimensions sur un bon rythme tapant. Puis, en face, sur les deux escaliers formant un triangle, ils·elles montent, descendent, changent de côté, mais surtout transmettent leur énergie à travers des chorégraphies belles et dynamiques. Pendant un court moment, le temps est suspendu et une succession de chorégraphies questionnent les gestuelles féminine et masculine; qui les fait, qu’est-ce qu’elles signifient? Enfin, au centre du hall, au niveau du sol, ils·elles détonnent et s’abandonnent à leurs danses dans un dernier souffle explosif.

Un interlude qui vous prend par surprise, une bonne dose d’énergie qui met du “punch” dans la journée, une coupure captivante qui invite subtilement à la réflexion sur le monde et sur soi-même. Par des danses et musiques aux mouvements et sonorités actuelles, cette performance pousse à se questionner sur la place de son propre corps et de ses gestes et, plus loin, remet en question les normes de genre dans la société d’aujourd’hui.

Mis en mots lors d’une table ronde accueillant deux acteur·trice·s de la scène artistique de la région et une doctorante à l’université de Genève, les questionnements liant le genre et les pratiques artistiques sont, dans ce spectacle, traduits en gestes et surtout en émotions, offrant une autre manière d’aborder ce thème et d’éveiller les consciences. Cette performance est une alarme qui veut retentir autrement que par les mots.
À la fin, des danseur·seuse·s essoufflé·e·s et satisfait·e·s, une chorégraphe contente, des applaudissements et cris d’encouragements de spectateur·trices·s touché·e·s viennent clore ce beau spectacle. Parmi le public, les discussions concernant le genre se prolongent, objectif atteint? En tout cas pour certain·e·s, reste à convaincre les autres! Pour cela, le collectif Woman’s Move prévoit déjà un deuxième round lors de la semaine de l’égalité en mars, peut-être à Uni-Mail, peut-être dans un autre bâtiment universitaire de Genève. Car c’est cela l’intelligence de cette performance, pouvoir s’adapter à tout type de lieux, et être adaptée à tous les publics.

Pour suivre le travail du collectif Woman’s Move: www.womansmove.com

W.A.Y.T. ou Who Are You Thelma de Pauline Raineri

Une fiction chorégraphique qui nous interroge sur la figure complexe de la femme fatale dans le film noir des années 1930-40. À l’occasion d’une soirée-débat avec la chorégraphe et le duo de danseurs·euses, une étudiante en études genre, Estelle, et un philosophe, Damien, nous éclairent sur ce personnage.

Texte: Nesrine Ghulam

Il faut tout d’abord mentionner le caractère sombre de la pièce qui incarne parfaitement l’ambiance du film noir américain. De forts contrastes marquent les jeux de lumières, nous laissant par moments complètement plongé·e·s dans l’obscurité. Le décor, très sobre, traduit un espace assez restreint duquel il semble impossible de s’échapper. Les acteurs·trices nous jaugent et se scrutent eux/elles-mêmes, sans cesse. Dès le début de la pièce, une forte tension se ressent, qui ne fera que s’amplifier au fil des scènes. Cette ambiance noire teintée de méfiance est intensifiée par la brutalité de certains volets qui mettent en scène une femme et un homme. Même si l’univers est spécifique à l’époque que la chorégraphe a voulu représenter, certaines scènes résonnent au fond de nous et nous amènent inévitablement à nous questionner nous-mêmes sur les rapports de genre qui constituent notre société.

C’est d’ailleurs ce que la chorégraphe, Pauline Raineri, nous mentionne. Inspirée par l’esthétique des films noirs et plus particulièrement par la protagoniste de “The File On Thelma Jordon”, elle a voulu s’attarder sur la figure de la femme fatale. En 2016-2017, elle crée alors une première pièce, plus courte, intitulée “Thelma”. C’est par la suite qu’elle décide de traiter de ce thème de manière plus profonde en créant cette pièce, “W.A.Y.T”, en reprenant les mêmes acteurs·trices. La figure de la femme fatale est une forme de féminité qui est mise en scène ici dans un univers particulier, celui des années 40. Or, la chorégraphe nous explique s’être rattachée à des situations qu’elle-même, en tant que femme, a vécu. D’une manière subtile, la pièce est donc teintée par une certaine volonté dénonciatrice très actuelle.

Mais qu’est-ce qu’une femme fatale? Estelle nous explique que “La femme fatale est avant tout une femme, dans le sens où c’est un personnage genré qui prend place dans un système social où les rapports de genre sont hiérarchisés”. Cette figure émerge dans le contexte de la Deuxième Guerre mondiale, au moment où des femmes occupent des postes à responsabilité laissés vacants par les hommes. En accédant à des positions hiérarchiques qui leur étaient inaccessibles auparavant, les femmes s’empower, prennent du pouvoir, et sont alors perçues comme des menaces par les hommes. La femme fatale n’incarne donc pas l’archétype de la femme passive et soumise; elle s’y oppose, en affirmant sa sexualité active et libérée. Elle use alors de son pouvoir de séduction érotique comme une arme, d’où le terme de “fatale”. Son charme, sa sensualité lui permettent de manipuler les hommes. La femme fatale est donc une femme puissante, mais complexe. C’est de la manipulation et de son caractère mauvais qu’elle semble tirer son pouvoir. Damien nous explique le paradoxe de cette figure: la femme fatale est une femme puissante mais qui reste produite par un regard masculin. Cette figure est donc ambivalente. De plus, l’enjeu de l’émancipation serait-il de rester dans une forme de domination?

La pièce résonne en nous car elle questionne les rapports de genre en explorant différentes formes d’émancipation. La chorégraphe joue avec les figures genrées féminin-masculin, en les renforçant et en les effaçant par moments. Au fil de la pièce, les catégories sont brisées puis remodelées; on s’aperçoit que les rôles genrés ne sont qu’une construction et qu’ils peuvent donc être détruits. De plus, on pourrait penser que la femme fatale est un produit du système masculin, ce qui fait de cette personne un être incapable d’une émancipation “complète” et donc inévitablement aliéné. Or, la pièce permet de s’interroger à ce propos: se construire en tant que femme fatale, active, sexuelle, n’est-il pas déjà un acte de révolte en soi? Se réapproprier un rôle défini par le système ne contribue-t-il pas à le subvertir, et à en casser les catégories qui le fondent en y imposant son propre système de valeurs?

https://galpon.ch/spectacle/w-a-y-t/

Cinquième réalisation pour The Music Video Contest

The Music Video Contest est un concours pluridisciplinaire imaginé par Mei Fa Tan, réalisatrice free-lance. Depuis 2013, elle propose aux musiciens de soumettre un titre via la plateforme musicale suisse Mx3, avec à la clé la réalisation d’un clip. Le concept tient d’une collaboration de la cinéaste avec des techniciens du cinéma, des musiciens, des chorégraphes, ainsi qu’avec le festival Les Hivernales à Nyon qui propose au vainqueur une place dans sa programmation.

Backstage du tournage. Photo: Anne Gerzat

Cette année, parmi 90 candidats, c’est l’artiste Fabe Gryphin, “songwriter des temps modernes” comme il se décrit lui-même, qui remporte The Music Video Contest. Son nouvel EP “Pain” est un projet hybride aux influences hip hop, soul, rock, electro et du monde jazz des musiciens dont il s’entoure. De là est tiré le titre “PTTFLR” pour lequel Mei Fa Tan a réalisé une vidéo.

Un espace confiné, un contre-jour, des mouvements et un visage expressifs alternant agitation et calme soudain: difficile de ne pas penser à “Chandelier” de Sia devant l’ambiance et la chorégraphie de Pauline Raineri (de la compagnie genevoise Wave) exécutée par la jeune Shayna Vernacchio. La narration est toutefois développée autour des sentiments que le personnage de la petite fille exprime à son grand-père, tous deux dans l’incapacité de sortir. La caméra qui se balade dans l’espace, dynamisant les gestes, permet aussi de voir Fabe Gryphin interpréter le morceau.

Découvrir la vidéo: Fabe Gryphin – PTTFLR (The Music Video Contest)

Découvrir Mei Fa Tan                                                                                             Découvrir Fabe Gryphin

Texte: Katia Meylan