Bryan_Cheng_avec_présidente_Amis©Anne-Laure_Lechat

Concours de Genève : un récit de l’intérieur

Chaque année, le Concours de Genève fait rayonner les virtuoses de la musique classique dans la cité de Calvin. Si les artistes tentent de décrocher les plus hautes distinctions depuis la scène, dans les coulisses, les liens se tissent entre les participant∙e∙s et leurs familles d’accueil. À l’occasion de la 80e édition, qui se déroulera du 6 au 13 novembre, échange avec Isabelle Gachon, qui ouvre les portes de sa maison aux jeunes talents depuis plus de 10 ans !

Texte et propos recueillis par Eugénie Rousak
Photos: Anne-Laure Lechat

Fondé en 1939, le Concours de Genève se distingue par son caractère pluridisciplinaire. Au fil de ses éditions, 26 disciplines ont déjà été mises à l’honneur, alors que la composition revient tous les deux ans pour susciter la création de nouvelles œuvres. Cette année, la compétition fait se rencontrer les virtuoses de la direction d’orchestre et de la composition. Ainsi, les six chefs demi-finalistes et trois compositeur∙ice∙s participeront aux dernières étapes du 6 au 13 novembre directement à Genève. Pendant que le public découvre ces talents sur les scènes de la ville, les familles d’accueil partagent avec eux un autre pan de l’aventure, loin des projecteurs. Isabelle Gachon et sa famille ont entendu parler du Concours il y a une douzaine d’années. Depuis, ils ont pris l’habitude d’héberger les candidats dans leur maison. Chaque édition est une nouvelle aventure humaine qui débute, qui, parfois, se prolonge bien au-delà de la compétition. Échange avec une famille qui vit le Concours de l’intérieur

L’Agenda : Vous avez découvert le Concours grâce à un flyer distribué au BFM il y a une douzaine d’années et avez directement décidé d’accueillir les candidat∙e∙s. Vous souvenez-vous de toute première personne accueillie ?

Isabelle Gachon : Notre toute première candidate était une cantatrice française, installée en Belgique et nous n’avions aucune idée du déroulement de la compétition ! Nous avions donc regardé le programme pour pouvoir la suivre dans son évolution et aller l’écouter aux épreuves. À l’époque, les artistes venaient à Genève pour toute la durée du Concours, donc elle était restée assez longtemps chez nous. Lorsqu’elle rentrait de ses épreuves, nous nous installions toutes les deux dans la cuisine pour discuter un moment. Les candidats viennent avant tout pour travailler, donc nous ne les voyons finalement pas beaucoup, mais ces moments d’échange entre deux portes sont toujours très agréables !

Qu’apporte aux candidat·e·s le fait d’être accueilli·e·s dans une famille plutôt que de loger à l’hôtel ?

Les candidats nous disent que cet accueil change leur expérience et facilite énormément leur séjour. Pour nous, leur mettre une chambre et une salle de bain à disposition, les inviter à se servir au réfrigérateur, leur donner quelques indications pratiques et leur demander s’ils ont besoin de quelque chose ne nous paraît pas extraordinaire, mais cela compte beaucoup pour eux. Je leur propose aussi de laver ou de repasser une chemise ou une robe, mais ils le demandent rarement pendant leur séjour. Leurs journées sont bien chargées et nos rythmes sont souvent décalés, donc nous nous croisons finalement assez peu, mais le fait de rentrer le soir dans une maison et de retrouver une atmosphère familiale est extrêmement important pour eux ! Pour la petite anecdote, il y a quelques années, nous avions accueilli un pianiste thaïlandais qui avait remporté le troisième prix. Alors que les candidats préfèrent généralement répéter dans les salles mises à leur disposition, lui s’installait au piano chez nous en tenue de gala. Au début, je ne comprenais pas, puis j’ai réalisé qu’il se mettait ainsi en condition, mais c’était assez drôle de le voir arriver apprêté tous les matins pour jouer sur notre piano !

Et pour vous, qu’est-ce qui change concrètement pendant le Concours ?

Nous parlons beaucoup de ce que nous leur apportons, mais les candidats nous apportent énormément aussi. Ce sont de jeunes musiciens extraordinaires, souvent promis à un bel avenir, et c’est incroyable de les découvrir à ce moment de leur parcours ! La période de la compétition est finalement assez courte, entre dix et quinze jours, mais change complètement l’ambiance à la maison et nous sort de la routine. Nous nous prenons facilement au jeu en famille et c’est exaltant ! Nous attendons les épreuves, allons les écouter pour les soutenir, leur donnons parfois notre ressenti après leurs prestations. Le jour des résultats, nous surveillons le site pour suivre les étapes ! Sans vouloir être pesants, nous sommes vraiment pris par l’événement, il y a toujours beaucoup d’émotions et c’est très stimulant ! Et c’est aussi l’occasion de découvrir les artistes sous différentes facettes. Par exemple, en 2025, nous avions a accueilli un jeune altiste américain, qui avait remporté Premier Prix ex æquo. Quand il montait sur scène avec son instrument, il se métamorphosait complètement ! Pour nous, c’était fascinant de découvrir ses deux côtés vraiment différents, à la maison et devant le public.

Au Victoria Hall © Anne-Laure Lechat

Tous les candidat∙e∙s ne remportent pas forcément de prix. Comment cela se vit-il à la maison sur le plan émotionnel ?

Nous n’avons jamais vraiment vécu d’échec retentissant, d’autant plus que depuis la pandémie, les candidats arrivent à Genève uniquement pour les demi-finales. Ils ont donc déjà beaucoup travaillé et ont atteint une étape très avancée de la compétition. Bien sûr, ils viennent tous pour obtenir un prix, mais lorsqu’ils ne le gagnent pas, le monde ne s’écroule pas pour eux. Et ceux qui le gagnent ne considèrent pas cette victoire comme l’aboutissement de tout. Je trouve que, dans les deux cas, ils font preuve d’une grande maturité et sensibilité. Ils restent surtout focalisés sur ce qui suit. Ils profitent du moment, puis font leurs valises pour repartir rapidement vers autre chose.

Avez-vous vécu une expérience particulièrement difficile avec un∙e candidat∙e ?

Oui, il y a quelques années avec une cantatrice allemande qui s’est qualifiée pour la finale. À quelques jours de l’épreuve, elle s’est rendu compte qu’elle avait oublié de prendre sa robe de gala ! Tout le monde cherchait une solution, jusqu’à ce que je réalise qu’elle n’avait simplement pas le temps de s’occuper de cette partie et devait vraiment se concentrer sur sa finale. Je lui ai donc proposé d’essayer mes robes de soirée et elle en a finalement trouvé une qui lui allait.  Le problème était donc réglé et elle pouvait se recentrer sur le Concours. Malheureusement, le lendemain, elle s’est réveillée avec une extinction de voix, un refroidissement et une forte fièvre ! Elle a été envoyée aux HUG pour se faire soigner et a tout de même décidé de chanter, malgré son état. Elle n’a finalement obtenu aucun prix, ce qui nous a laissé un profond sentiment d’injustice, car elle avait réalisé un parcours remarquable. Elle est rentrée très fatiguée et déçue. Au moment de quitter notre maison, je lui ai offert cette robe. Nous avons perdu contact durant quelques années, jusqu’à ce qu’elle nous écrive récemment pour nous inviter à venir la voir à Lyon, où elle se produit pour deux saisons !

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Jaehyuck Choi, lauréat 2017 © Anne-Laure Lechat

Avez-vous vécu d’autres imprévus ou situations inattendues ?

En 2017, nous avons accueilli Jaehyuck Choi, un compositeur coréen, qui avait remporté le premier prix de composition. Nous avions beaucoup échangé avec lui et le jour de son départ, il nous a offert une partition qu’il avait composée pour nous pendant son séjour, inspiré par notre maison. Sa musique était très contemporaine, alors que cette petite pièce avait plutôt un style mozartien. Nous avons encadré l’original et c’est devenu un souvenir très précieux. Nous l’avons revu cette année, à l’occasion de son retour pour le Concours de direction d’orchestre. À notre première rencontre, il avait un peu plus de 20 ans, mais était déjà très mûr et on sentait qu’il y avait un véritable travail derrière lui. Dix ans plus tard, c’était un autre homme ! Revoir les candidats et constater leur évolution fait également de la beauté de cette expérience !

La partition composée par Jaehyuck Choi

Concours de Genève
Du 6 au 13 novembre 2026
Divers lieux, Genève

https://www.concoursgeneve.ch

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