Tatiana Eva-Marie

Tatiana Eva-Marie – Une pirate le cœur aux quatre vents

Avril 2024, à l’issue de la première d’Eden Park au théâtre l’Oriental à Vevey, une jeune femme rejoignait le cast sous les applaudissements du public. Fébrile d’émotion, fière de témoigner du succès de cet opéra dont – on l’apprendra en sortant – elle a signé le livret. Tatiana Eva-Marie, chanteuse de jazz établie à Brooklyn, prisée par les clubs, admirée par la presse et le public, est un astre lumineux et enjoué ayant vécu toute sa vie sur scène. Aujourd’hui, elle est aussi une plume, à qui l’air lémanique insuffle une nouvelle trajectoire. En conteuse magnétique, elle nous embarque sans boussole dans ses histoires d’amour géographiques, dans la jungle du business musical new yorkais, dans ses écoles buissonnières manouches.

Interview: Katia Meylan

Lausanne t’a vue grandir, Paris devenir adulte et Brooklyn bâtir une carrière ; quelle essence tu gardes de chacun de ces lieux ?

C’est difficile à dire maintenant, mais plus jeune, je n’étais pas du tout attachée à Lausanne, je m’y sentais enfermée, avec les montagnes en prison métaphorique. Je voulais aller à Paris pour être comédienne, on pouvait pas me retenir ici. Alors je suis partie à Paris à 15 ans, toute seule. Ma mère a dit « pas question que tu ailles jouer à Arthur Rimbaud à Paris, tu vas t’inscrire à l’Université ». J’ai étudié la littérature médiévale anglaise – j’étais contente, ça m’allait bien car j’étais toujours le nez fourré dans les livres. Paris, c’était une libération. Ce que j’en ai retenu, c’est la vie de bohème totale. Le rêve, la littérature qui se transforme en réalité. Tout ce que j’espérais, je l’ai trouvé à Paris. Après une dizaine d’années, j’étais tellement amoureuse de Paris que je me suis dit « si je pars pas maintenant, je partirais jamais ». J’ai un passeport américain et je voulais faire du jazz… ça aurait été bête de ne pas aller à New York. C’était comme quitter un amoureux. Je suis arrivée à New York en pensant que j’y resterai un an ou deux, mais j’y suis restée quinze ans.

Nouvel amoureux…

… nouvel amoureux, mais en mode syndrome de Stockholm ! New York, c’est le toxic boyfriend, qu’on n’aime pas, mais c’est la passion alors on ne peut pas partir. Ce que j’ai retenu de New York, c’est que ce n’est pas la bohème. Du tout. C’est le business, c’est marche ou crève. Une course qui n’arrête jamais. Tu dois tout le temps faire tes preuves, tout le monde te rappelle bien que tu es remplaçable à n’importe quel instant. Tu vis dans une frénésie, tu es le hamster dans la roue qui tourne. C’est d’une injustice terrible, il n’y a aucune aide, mais en même temps, il y a cette liberté qui vient avec la loi de la jungle. On peut aller frapper aux portes et elles s’ouvrent, même si c’est pour se faire dire « casse-toi ». À New York, on peut être dans un boui-boui assis à côté d’un milliardaire qui va nous dire “je t’offre un boulot demain”. C’est pas un mythe, c’est vraiment comme ça que ça marche aux États-Unis. Les premiers six mois, c’était l’enfer – j’ai découvert par exemple que je ne savais même pas faire marcher une machine à café – mais peu à peu, j’ai rencontré les bonnes personnes : le gars dans la finance qui joue du piano en amateur et qui te donne un coup de pouce, le dealer de diamants géorgien qui aime la musique et t’introduit dans un club où il connait tout le monde… J’ai commencé par jouer dans des petits bars, j’ai travaillé, me suis donnée à fond, j’ai été frapper aux portes, j’ai décroché une place dans la plus grande agence de jazz américaine. À New York, il faut dire oui à tout – enfin non, pas à tout ! (rire). Mais il ne faut pas se méfier des gens par principe, car là-bas, ça marche beaucoup comme ça. Il faut faire confiance à ce qui nous arrive, utiliser son instinct d’araignée, observer : ce tigre-là a l’air repu, il ne va pas me manger ce soir. C’est des risques que je prendrais pas à Paris, parce que j’ai l’impression que là-bas, quand quelqu’un veut faire un écart, c’est pas forcément pour une bonne raison. Alors qu’à New York, tout est perpétuellement ouvert à l’imprévu. Ça m’a convenu parce que j’ai un esprit de pirate et d’aventurière, et que j’ai su jouer de ça. C’est intéressant, d’avoir vécu ça, ça m’a énormément appris.

Tatiana black suit

« D’avoir vécu ça », tu en parles au passé ?

… Oui… là, je me demande parfois si tout ça est nécessaire. Peut-être que c’est comme ça que ça marche seulement parce qu’on nous dit que c’est comme ça que ça marche. Je me détache un peu de cette industrie de la musique, qui d’ailleurs n’est plus très actuelle ! … C’est des vieux dinosaures, qui essaient de garder leur bout de gras en voulant nous faire croire que les choses marchent toujours comme il y a vingt ans, mais c’est pas vrai. Les choses ne marchent même plus comme il y a un an. Et moi je ne sais pas comment je vais changer avec ce monde qui change. Comme je fais ce métier depuis toujours, ça n’a jamais été un rêve, c’était déjà mon quotidien. Mes parents sont tous les deux dans le milieu du spectacle, alors dès qu’il y avait besoin d’une petite fille sur scène, j’étais là ! Je n’ai jamais associé le métier de la scène au succès. Pour moi, le succès c’est un outil pour arriver au public, c’est tout. Faire passer un moment de rêve, qui touche, qui fait rire, qui fait pleurer, c’est ça ma vocation.

Donc, tu es à un tournant ? Tu quittes New York ?

Quand la pandémie a éclaté, j’étais en tournée en Europe, et j’avais le choix entre retourner à New York dans une cage à lapin, ou rentrer à Chailly  chez maman, avec un petit jardin. Donc j’ai décidé de revenir ici. Pendant cette période, j’ai pu me promener dans la forêt et au bord du lac, je ne croisais personne. On était en tête à tête, Lausanne et moi, et là… Je tombe une nouvelle fois amoureuse. Ça me prend complètement par surprise ! Lausanne, c’est le voisin d’à côté que j’ai snobé toute ma vie parce que je me pensais trop bien pour lui ! (rire). Maintenant, je puise toute mon inspiration dans le Lac Léman. Il a quelque chose de magique, non ? J’avais peur de m’ennuyer ici. Et je me suis rendu compte que c’est à New York que je m’ennuyais, sans le réaliser car je comblais constamment cet ennui.

Tatiana Eva-Marie dans le film Swing rendez-vous (2022),
librement inspiré de sa vie à Brooklyn

Et ici comme ailleurs, tu trouves une voie. J’ai vu – et adoré! – l’opéra Eden Park, dont tu as écrit le livret, qui a rempli quinze dates en avril 2024.

Oui, on a été très touchés par ce succès, surtout pour un opéra original, en anglais sans sous-titres! L’idée de composer un opéra ensemble, avec Gérard Massini (nrdl, le compositeur de la musique d’Eden Park), on l’avait eue à quoi, douze, treize ans ? On a renoué pendant la pandémie et on l’a fait ! C’est entre autres cette expérience qui m’a donné envie de passer plus de temps ici, de contribuer à cette ville que j’ai voulu fuir et que j’aime à nouveau.

Tu as aussi intégré la scène jazz locale en rejoignant le groupe Echoes of Django. Comment tu trouves l’équilibre avec le Avalon Jazz Band, ton groupe à Brooklyn ?

C’est très différent, et c’est normal : ce n’est pas la même culture. En Amérique, je suis la chef de chantier. Avec les garçons d’Echoes of Django, on a un atelier de création. Ils ne jouent pas que du gipsy jazz, ils font de la pop, sont fous de chanson française. J’ai trouvé une communauté, j’ai l’impression de les avoir connus toute ma vie, que ce sont des anciens camarades de classe avec qui repartir en école buissonnière!

Ensemble vous avez enregistré un album, Django’s Tiger, à paraitre fin 2025. Un répertoire qui vous lie, que vous connaissez sur le bout des doigts…

… et avec lequel on a tout le temps des surprises ! Django Reinhardt a tellement écrit, et on l’a tellement entendu interprété de la même manière. C’est un immense compositeur, il nous offre de la matière tout le temps, si on veut bien oser écouter différemment. Ce que j’ai voulu faire, c’est le chanter, alors j’ai écrit beaucoup de paroles sur ses musiques. C’était un grand défi et j’avais un peu peur, car c’est un dieu sacré dans ce monde qui peut être assez fermé, codifié… Mais j’ai été extrêmement bien accueillie ! Ça donne envie d’explorer encore et encore, j’ai l’impression que c’est infini.

Quels sont les projets sur lesquels tu travailles en ce moment ?

Je sais pas si c’est une question d’âge, mais j’ai de plus en plus envie de passer de l’autre côté, c’est pour ça que je commence à écrire. J’aimerais faire de la mise en scène aussi, peut-être réaliser un film. Mon rêve absolu – que je partage avec Gérard [Massini] – c’est d’avoir un centre culturel, un lieu de création où on pourrait allier toutes les formes d’art et de fête. Pour l’instant, on prépare un nouveau projet d’opéra, inspiré de L’Écume des jours. On a déjà écrit et composé un tiers, on a commencé à faire le casting. On est allés rendre visite à Nicole Bertolt, qui s’occupe de la Fondation Boris Vian à Paris – elle est extraordinaire –, elle nous a fait visiter l’appartement de Boris Vian, sa terrasse qu’il partageait avec le Moulin Rouge. Pour moi qui suis une fan girl de Boris Vian depuis toujours, c’est encore plus stressant d’écrire une adaptation qu’un livret original ! C’est un beau projet… J’ai l’impression de faire un bébé avec Boris Vian, avec Gérard Massini comme mère porteuse (rire).

Comment tu t’imagines à 80 ans ?

À 80 ans ?! … Vivante, déjà… En fait, je m’imagine assez clairement. Je m’imagine en une sorte de marraine un peu folle, qui a un serpent dans une cage et un perroquet mort en guise de chapeau – un peu Tim Burton, tu vois ? Avec un espace pour accueillir les jeunes des artistes qui viendraient peindre, ou jouer du piano. Je ferais le café, j’amènerais les gâteaux, et on aurait des grandes conversations philosophiques.

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django tatiana chien

Petit questionnaire de Proust de Tatiana Eva-Marie

Un objet que tu emmènes partout
Mes clés… (elle cherche dans son sac) mais pour une raison particulière… (elle en sort son porte-clés, une petite cloche de vache aux motifs suisses). Maintenant que je me suis souvenue d’où je viens !

L’activité qui occupe le plus clair de ton temps
Réfléchir à mes prochains projets artistiques.

Ta madeleine
L’odeur du Lac Léman.

Un conseil que tu n’as jamais écouté
Fais attention.

Un conseil que tu donnerais à une petite Tatiana
Fais attention ! On a besoin de conseils qu’on écoute pas.

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