Eden Park

Eden Park, A Prohibition Opera

Interpellé par un newsie, le public de l’Oriental-Vevey lève la tête vers l’escalier menant du vestibule à la scène et, instantanément, se fait happer dans les années folles. Le richissime couple George et Imogene Remus, la procureure Mabel Willebrandt, l’inspecteur Franklin Dodge lui font fièrement face, bretelles, châles et bandeau dans les cheveux. Fièrement… avant les désillusions, avant le féminicide acquitté. A Cincinatti, la prohibition fait rage, mais chacun∙e croit encore pouvoir tirer son épingle du jeu.

Texte de Katia Meylan

L’énergique vendeur de journaux (Aurélien Frey) sautant in and out de la fiction sa guise, se fait narrateur tout au long de la pièce Eden Park, A Prohibition Opera et le public appréciera la compagnie de ce complice – ainsi que celle du petit livret de salle – comme support pour suivre la trame, chantée en anglais dans un registre lyrique.

Tirée d’un fait divers, l’histoire de George Remus, contrebandier fortuné dont les fêtes défiant la prohibition étaient réservées aux initié∙e∙s, et de sa femme Imogene, d’abord vénérée puis tuée par jalousie en plein jour à Eden Park, inspire le compositeur lausannois Gérard Massini… à tel point qu’elle est l’impulsion qui le lance dans la composition d’un opéra original. Pour l’écriture du livret, il s’adresse à une amie de longue date, la musicienne Tatiana Eva-Marie, Lausannoise elle-aussi, établie à Brooklyn où sa carrière explose. Après plusieurs années de travail, les deux auteur∙ice∙s ont vécu hier soir à Vevey la première de leur création, réunissant sur scène deux instrumentistes, quatre solistes, plusieurs comédien∙ne∙s ainsi que deux chœurs composés d’amateur∙ice∙s averti∙e∙s.

Tant par sa musique que par sa mise en scène, par l’interprétation des solistes que par l’implication des choristes, l’œuvre convainc. Soutenus au piano par Gérard Massini et aux saxophones par César Decker Auberson, les airs déploient leurs textures changeantes. Certains sont récitatifs, allant dans le pur lyrisme, permettant aux solistes d’exprimer leurs capacités vocales ainsi que les émotions de leurs personnages: le ténor Xavier Flabat livre un George Remus touchant dans ses solos et duos de couple des premières parties. La délicatesse de sa voix nous fait presque espérer le personnage incapable de barbarie… mais l’ouverture de la pièce, percutant flash forward que la mise en scène de Dominique Tille nous fait revivre de la plus belle et terrible des manières, nous rappelle à la réalité impunie. La soprano Carole Meyer dans le rôle d’Imogene est explosive en reine de la fête (she’s a riot, chantent deux invitées) comme en « amie, en épouse, en partenaire » que l’on a prise pour une simple catin. Le slimy and sneaky inspecteur Dogde, peu estimé par l’opinion publique – comme l’affirment les paroles d’un air choral jazzy dédié à sa personne – est incarné, dans une posture et des gestes sournois, par Alexandre Bonstein. Une sournoiserie due à un cœur brisé,  raconte son solo interprété dans un timbre qui emprunte à la comédie musicale. Dans le rôle de procureure, la mezzo-soprano Marion Jacquemet campe un quatrième personnage principal tout aussi nuancé que les trois autres sous la plume de Tatiana Eva-Marie, inspirant à la fois la droiture et le mystère, entre des univers opposés.

Le cœur musical et narratif est étoffé par les choristes intrépides des ensembles Voix de Lausanne et Callirhoé, arrivés dans l’aventure en début d’année. Si certain∙e∙s s’élèvent parfois en courts solos, leur force réside surtout dans les belles harmonies dissonantes ou caressantes composées par Gérard Massini. Et une scène peuplée fait toujours son petit effet, non seulement sonore mais aussi visuel! Les chorégraphies, simples et efficaces, créent une unité des invité∙e∙s pompettes, des passant∙e∙s avides de scoops ou des détenu∙e∙s derrière les barreaux, faisant affleurer plusieurs fois les frissons.

Les représentations à l’Oriental-Vevey affichent complet mais une liste d’attente est tenue à la billetterie le soir même, et il reste encore quelques places au PullOff en mai pour aller découvrir cette création originale, fruit du travail de nombreux artistes de la région.

Eden Park, A Prohibition Opera

– Du 17 au 21 avril 2024
Oriental-Vevey
orientalvevey.ch

– Du 14 au 26 mai 2024
PullOff Théâtres, Lausanne
pulloff.ch