Sophie Gardaz

Sophie Gardaz – Le Petit Théâtre, comme à la maison

Sophie Gardaz prendra sa retraite à la fin de cette saison, après 22 ans à la direction du Petit Théâtre de Lausanne. J’ai toujours trouvé magique ce lieu en vieille ville. J’ai trouvé de la beauté, de l’inspiration, du rêve, du courage, de l’impertinence, des larmes et de la joie dans chaque pièce que j’y ai vue – parfois tout en même temps. J’aurais pu poser mille questions à cette artiste comédienne, metteuse en scène, syndicaliste puis directrice, qui a tant fait pour la scène culturelle locale – preuve en est notamment son Prix suisse des arts de la scène reçu en 2022. Mais pour l’occasion, nous avons surtout parlé de ce petit bateau volant qui aura été sa vie professionnelle pendant 22 ans.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

Katia, pour L’Agenda : Est-ce que vous vous rappelez dans quelle optique vous êtes arrivée au Petit Théâtre en 2005 ?

Sophie Gardaz : Quand je suis arrivée, rien n’était acquis. Il faut dire que le théâtre nécessitait… disons… des soins intensifs ! Mes prédécesseurs, qui avaient démarré l’aventure en 1990, avaient investi énormément de rêves, d’énergie, mais n’avaient pas vraiment de moyens. Ils faisaient le plus de choses possibles avec l’argent à disposition – la moitié du budget d’aujourd’hui environ – et ça marchait. Mais au bout d’un moment, leur enthousiasme s’est épuisé. À mon arrivée, il y avait un écart ingérable entre la mission et les ressources à disposition. Ma préoccupation prioritaire pendant ces premières années était : Comment faire pour que ce théâtre vive ? Puis, petit à petit, on a trouvé des solutions. Un concours de circonstances a fait qu’en 2008, l’autre théâtre jeune public de Lausanne, le TPEL, a fait faillite et sa subvention nous est revenue. J’aurais préféré éviter ce scénario, il y avait largement de la place pour deux, notamment du point de vue de la demande ! Mais à partir de là, le Petit Théâtre a pu remplir sa mission, et j’ai pu me préoccuper d’autre chose que de sa survie. Aujourd’hui c’est un outil extraordinaire, à la fois au niveau des moyens, du lieu, de l’équipe et de sa mission.

Petit Théâtre

Parmi toutes les personnes qui ont travaillé dans les coulisses du Petit Théâtre pendant ces 22 années, une cinquantaine s’est réunie au printemps 2026

Pour vous, c’est quoi être directrice de théâtre ?

Savoir donner les bonnes impulsions et les accompagner. Un peu comme ces artistes de cirque qui font tourner une multitude d’assiettes sur des baguettes.

Une part de votre travail consiste à programmer des spectacles. Quelles sont vos contraintes et vos libertés ?

Ma contrainte principale est de programmer des spectacles de qualité. Je ne fais aucune concession sur l’exigence artistique. C’est une contrainte et à la fois une liberté !

De manière générale je privilégie les projets qui délivrent un message ouvert ou positif. Il me paraît important d’offrir aux enfants des clefs qui leur permettent de se construire et d’affronter les difficultés…. Il y a aussi la question de l’âge minimum accessible que l’on doit déterminer très longtemps à l’avance. Pour des spectacles qui ne sont parfois même pas écrits, ce n’est pas toujours facile et ça fait partie de ma mission d’en être la garante. Concernant la programmation en général, en revanche, là où d’autres théâtres doivent suivre une ligne esthétique, moi, au contraire, je jouis d’une grande liberté et je peux explorer tous les styles, du moment que ça reste du jeune public.

Un tiers de vos représentations sont des scolaires. Qu’est-ce que ça implique ?

Les samedis et dimanche, on accueille un public familial, homogène et habitué à fréquenter les lieux culturels. En scolaire, c’est autre chose ! Les enfants qui viennent au Petit Théâtre avec leur classe ou leur crèche ouvrent souvent les portes d’un théâtre pour la première fois. C’est une de nos missions prioritaires : participer à la démocratisation de la culture. Nous faisons tout notre possible pour que cette première expérience se passe bien, pour qu’ils aient envie de revenir et d’ouvrir les portes d’autres théâtres. Mais on ne dit pas qu’on « forme les spectateurs de demain ». Les enfants sont des spectateurs à part entière et on est là pour leur donner quelque chose qui compte pour eux aujourd’hui !

Revenons un peu en arrière : en tant que comédienne et metteuse en scène de formation, comment était-ce de changer de casquette et de devenir directrice à plein temps ?

Quand j’ai été nommée à ce poste, mon cahier des charges indiquait que je n’étais pas censée réaliser mes propres mises en scène, sauf exception et ça m’allait très bien. La programmation est un geste artistique en soi. Et le fait de ne pas devoir incarner de ligne artistique m’a permis d’ouvrir le plateau aux autres compagnies, de leur offrir des conditions de travail soignées, à tous les niveaux et d’offrir au public une grande diversité de propositions. Plusieurs chorégraphes, metteurs et metteuses en scène – comme Philippe Saire, la Compagnie Linga, Matthias Urban, Cédric Dorier – sont ainsi venus au Petit Théâtre pour créer leur premier spectacle jeune public.

Les créations que vous avez montées, Le Petit Prince écarlate en 2014 et Seule dans ma Peau d’âne en 2022, étaient donc de vraies exceptions : deux en 22 ans ! Qu’est-ce qu’on se permet en créant chez soi ?

Avec Le Petit Prince écarlate, on s’est permis des audaces qui étaient possibles parce qu’on avait choisi de ne pas tourner le spectacle. Les costumes étaient en tyvek, un tissu léger comme le papier. À chaque représentation, les comédiens utilisaient de la peinture pour dessiner sur les murs et finissaient par se battre à coups de pinceau. Il y avait de la peinture partout et on avait prévu un costume par représentation. Pour Seule dans ma Peau d’âne, avec Michel Toman [le co-metteur en scène] on s’est offert le luxe du temps, notamment dans la phase préparatoire, car sa programmation était un fait acquis.

Seule dans ma peau d’âne © Philippe Pache

Le Petit Prince écarlate © Pénélope Henriod

Votre Petit Théâtre a abrité des centaines et des centaines d’artistes au fil des saisons. Quelles compagnies l’ont transformé ?

Chaque fois qu’une équipe arrive, on s’attend à être perturbés ; ce n’est jamais deux fois pareil et c’est très stimulant.
(Elle réfléchit…) Ah, oui : la compagnie des Plumés ! Quand ils viennent avec leurs poules, leurs canards, leurs dindons, leurs chiens, c’est une gestion, on va dire, atypique ! : les contrôles vétérinaires, les passeports des poules, le chant du coq trop tôt le matin au goût des voisins, l’arrivée des chiens – dont une « stagiaire » Border Collie –, le trac du dindon… Les animaux sont là pour travailler, il faut en prendre grand soin ! Il a fallu signer une directive qui nous engageait à respecter leur dignité et à ne rien faire qui puisse les ridiculiser. Je trouve ça très bien ! Les humains ne sont pas toujours aussi bien protégés…

Un autre souvenir qui me vient en tête, c’est quand on a créé Moby Dick en 2012 dans la Tour Vagabonde. Tout le monde se rappelle de cet écrin élisabéthain dans le jardin. Elle entrait au centimètre près. Dans ce petit espace, la tour a pris une dimension magique ! C’était en plein hiver… j’ai le souvenir des gens qui sortaient de ce spectacle de nuit, qui traversaient le jardin avec la lumière dans les yeux.

Quel petit plaisir de directrice va vous manquer ?

Pendant les spectacles, je n’aime pas être dans la salle, ni dans les coulisses parce que je ne veux pas stresser les autres. Alors je viens me mettre dans le couloir sous le gradin, jusqu’à la limite de la lumière. C’est ma petite cachette où je peux à la fois voir le spectacle et entendre les réactions du public. J’ai beaucoup de souvenirs de spectacles à cet endroit-là.

Est-ce que votre dernière saison du Petit Théâtre a quelque chose de différent ?

Bien sûr ! Il y a déjà beaucoup de choses que je fais pour la dernière fois et 22 ans, ça fait un sacré bail ! Mais je ne suis pas une grande adepte de la nostalgie, comme souvent les enfants d’ailleurs. Et comme je vais programmer également la saison prochaine, mon rythme de travail n’est pas différent des années précédentes.

La personne qui me succédera aura ainsi une année pour prendre ses marques et maîtriser ce formidable outil de travail, avant de se lancer elle-même dans la programmation. Des conditions idéales, bien différentes de celles que j’ai connues ! Nous finirons avec Zuza, un spectacle itinérant qui se déroulera dans la Cité, avec une grande parade qui mêlera les artistes de la compagnie Zanco, des enfants de la Maison de quartier du Vallon, des élèves du Collège de la Barre et des familles de notre public.

Zuza, Cie Zanco. Photo © Nicolas Seguel

La saison 2026-2027 du Petit Théâtre est lancée depuis un mois déjà ! En ce moment et jusqu’au 11 octobre se joue Autour du feu, un spectacle improvisé à partir d’échanges avec les enfants dès 6 ans.

Tout le programme sur : www.lepetittheatre.ch/programme/

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