C’est la rentrée du livre ! Chaque semaine jusqu'à la remise du Prix Goncourt 2026, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de cœur et rencontres. Cette semaine, Zaza lit deux écrivaines qui disent leur fascination pour l’art. Marie Petitcuénot s’empare d’une performance de Marina Abramović et Marie-Hélène Lafon des « Nymphéas » de Claude Monet.
Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan
Épisode 9/13
Ce qu’il advient lorsque Marie, Marina et Marie-Hélène vont au musée
Que s’est-il passé ce jour d’hiver 1974 à Naples dans la galerie d’art qu’inaugure ce soir-là Andrea, un jeune galeriste fasciné par l’art corporel avant-gardiste ? Dans les faits, on le sait. Marina Abramović, jeune artiste serbe de 28 ans alors, propose une performance intitulée Rhythm 0. Les quarante personnes invitées pour la soirée arrivent dans une grande pièce vide. Sur une table, 72 objets. Parmi ceux-ci, une rose, une plume, un parfum, du miel, du pain, des raisins, du vin, des ciseaux, un scalpel, des clous, une barre en métal, et un pistolet chargé d’une balle. Debout, plus loin, Marina Abramović, immobile et silencieuse.
– annonce –
Une note posée sur la table indique : « Sur la table il y a soixante-douze objets avec lesquels vous pouvez me faire ce que vous voulez. Performance. Je suis un objet. Je prends la responsabilité de tout ce qui se passera dans ce laps de temps. Durée: six heures (20h-2h).» Au début, le public est doux, respectueux, offre une rose, un baiser, orne son corps. Puis, après quelques heures, on la blesse avec les épines de la rose, ses vêtements sont découpés avec les lames de rasoir. Un homme lui entaille la peau près de la gorge et lèche son sang. On la dépose sur la table pour mieux la palper, lui enfoncer des objets dans certaines parties du corps. Le public se divise, certaines femmes s’interposant pour la protéger. On approche des 2 heures du matin lorsque deux hommes s’emparent du pistolet, chargent la balle et s’approchent d’Abramović, enroulant la propre main de l’artiste autour de la gâchette. Le galeriste, resté, selon leur accord, présent mais sans jamais intervenir, se précipite pour arracher l’arme des mains de l’artiste et le jeter par la fenêtre. La performance s’achève. Lorsque l’artiste se relève, cessant d’être un objet pour redevenir elle-même, le public s’échappe, mortifié, incapable de lui faire face en tant que personne.
Mais que s’est-il vraiment passé ce jour de 1974 à Naples lors de la performance Rhythm 0 de Marina Abramović ? L’écrivaine française Marie Petitcuénot y consacre un roman passionnant – son premier après le récit Ce qui gronde, dédié en 2021 à l’amour maternel. Intitulé Heures sauvages, il raconte les coulisses de la performance d’Abramović, les circonstances de la rencontre entre l’audacieux galeriste, nommé dans la réalité Giuseppe Morra, et l’artiste de Belgrade. Son écriture vibrante et tendue se glisse avec finesse dans la tête du public, avec curiosité et empathie dans celle de l’artiste, imagine la manière dont elle a réussi à se retirer dans ce lieu à l’intérieur d’elle ou rien ne peut l’atteindre. Très documenté, stimulant, Heures sauvages se lit comme un reportage littéraire à suspense au service d’une expérience artistique unique, restée de l’aveu de l’artiste l’œuvre la plus intense et extrême de sa carrière. Ce qu’elle recherchait s’est déroulé à la perfection: renverser la nature de l’art, exhiber ce que les gens font de leur liberté, explorer la nature humaine et y débusquer l’origine du mal. Elle que l’on qualifiait de dégénérée, d’exhibitionniste et de masochiste prouve que ce n’est pas elle, le problème. Marina Abramović a lu le roman de Marie Petitcuénot et autorisé sa publication, sans en changer une virgule, laissant à l’écrivaine la responsabilité et la liberté de sa propre interprétation.
Direction la France. À l’invitation du musée de l’Orangerie à Paris, Marie-Hélène Lafon a pu passer, le 9 décembre 2025, de longues heures seule en tête-à-tête avec les Nymphéas de Claude Monet. Les Nymphéas, cycle de plus de deux cents tableaux installés selon les plans du peintre au musée de l’Orangerie en 1927, quelques mois après sa mort, est l’une des plus vastes réalisations monumentales de la peinture de la première moitié du XXe siècle, qualifiée de véritable « Sixtine de l’impressionnisme ». C’est en visitant l’Exposition universelle de 1889 que Monet découvre une nouveauté de pépiniériste, les nénuphars colorés – jusque-là, la plante n’existait en Europe que sous sa forme blanche – et développe une passion pour cette plante aquatique. Il passera trente ans à les cultiver et à les peindre, devenant peu à peu aveugle. Il voulait que la mise en scène de l’Orangerie plonge le spectateur dans sa peinture comme au sein d’un « aquarium géant fleuri ». C’est cette immersion que raconte Marie-Hélène Lafon dans ce bref texte poétique, simplement intitulé Nymphéas, à lire à voix haute, comme elle-même l’a fait ce printemps lors d’une performance en musique au cœur de l’Orangerie. L’écrivaine du Cantal raconte comment, ce 9 décembre 2025, elle s’allonge sur le banc de la salle la plus « crépusculaire » du musée, celle du fond, qui lui penser à une « tanière » et parle à sa nature de « sauvagine ». Et trouve les mots pour dire les couleurs, les formes, les ombres et les lumières qui jaillissent alors devant ses yeux, et même les paupières closes, le pouvoir de la peinture, le dialogue possible avec la poésie. Un tout petit livre à l’immense pouvoir évocateur, à emporter lors d’un prochain voyage à Paris, en se souvenant de ce peintre qui perd la vue, perd ses mains qui ne lui obéissent plus, mais lutte encore pour nous donner cette extraordinaire vision de l’éternité. Bon à savoir : les Nymphéas n’ont eu aucun succès à leur inauguration, en 1927. Au point qu’on les cache longtemps derrière d’autres toiles. Il faudra l’intérêt du MoMa à New York dans les années 1950, puis celui de collectionneurs japonais, pour réveiller celui des Français. Désormais, le musée de l’Orangerie et les jardins de Giverny en Normandie sont parmi les lieux les plus visités par les touristes du monde entier.

