Où se situe la violence ? Dans les actions parfois illégales qui visent à construire un monde où toutes les vies se valent ? Ou dans l’extermination du vivant ? La Ferme des Tilleuls a donné carte blanche à la photographe lausannoise Nora Rupp pour exposer ses images réalisées entre octobre 2020 et mars 2021, lors de l’occupation de la colline du Mormont par les activistes face au chantier Holcim. L’émotion est puissante, le constat est à la fois déchirant et beau : la joie résiste et La joie résistera, encore.
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
La joie résistera!
Du 3 septembre au 6 décembre 2026
La Ferme des Tilleuls
Mercredi 2 septembre 2026, La Ferme des Tilleuls fourmille de vie en ce vernissage. Dans le jardin, alors que l’air est encore doux à la tombée de la nuit, on entonne un refrain avec la fanfare militante, on boit des verres. Je m’éclipse à l’intérieur pour visiter l’exposition. Au fil des salles, comme moi, des visiteur∙euse∙s découvrent. D’autres se souviennent. De l’organisation d’un quotidien en communauté jusqu’à l’expulsion par la police le 30 mars 2021. Les cabanes, les tentes, les barricades. L’action éco-féministe, la grande fête avant la fin du monde. Les gens, surtout : leurs vêtements colorés, pratiques, non-genrés, leurs mots doux écrits sur les murs et dans la cuisine, leurs masques, leurs maquillages, leurs corps, leurs yeux. Leurs yeux… Ce sont surtout les portraits qui m’accrochent. Les portraits masqués, mais aussi les portraits que Nora Rupp a pu prendre à visages découverts et sur lesquels l’artiste Jeanne Schütze a brodé des masques, pour protéger l’identité des zadistes.
© Nora Rupp
Dans les escaliers, une série de photographies d’identité judiciaire détournées pointe du doigt l’absurdité de la situation. Méconnaissables sous les déguisements, mi-bandits mi-super-héros, les zadistes figurent là, chacun∙e aux côtés de son « crime » et de sa sentence. 3 mois de prison et 1600 francs d’amende pour délit de tendresse. En descendant ces escaliers, j’ai l’impression d’être écrasée par les jugements qu’ils et elles ont reçus. 2 mois de prison et 1600 francs d’amende.
3 mois de prison et 1700 francs d’amande.
3 mois de prison et 2050 francs d’amende.
Après avoir traversé les salles, écouté leurs conversations, leurs revendications, leurs rires, leurs chansons fredonnées doucement ou leurs hymnes sortis du chœur, je réemprunte ces mêmes escaliers en sens inverse et, en montant, me sens portée par leurs actes de rébellion.
Prendre de la hauteur.
Laisser tomber le béton.
Respirer de l’air frais.
Rêver d’un monde meilleur.
Apprendre à cohabiter avec la nature.
Ne pas rester passif∙ve∙x face à des violations des droits humains.
De la curiosité à l’envie viscérale de comprendre
Il y a quelques jours, j’ai eu l’occasion de prendre un café avec Nora Rupp pour parler de La joie résistera ! dont le geste est aussi militant qu’artistique. Elle nous raconte son premier jour à la ZAD, en octobre 2020, envoyée prendre quelques images par le journal zurichois Woz. C’était une semaine après l’installation des activistes, lors d’un week-end portes ouvertes en collaboration avec l’association Sauvons le Mormont, qui organisait des actions de sensibilisation autour de la biodiversité. « J’avais entendu parler de la ZAD et m’étais dit que c’était une bonne opportunité pour aller jeter un œil. J’y suis allée très naïvement avec mon appareil photo sur l’épaule. Il y avait beaucoup de monde, il faisait beau, l’atmosphère était festive mais… ça a été plus compliqué que prévu. Au sein de la ZAD, on ne m’a pas laissée faire de photos. On m’a dit que montrer des visages, c’était mettre les gens en danger. C’était la première fois que je rencontrais des activistes, que j’étais face à une telle problématique. » Pour son mandat, Nora réalise quelques images de la carrière et de la visite guidée, mais pressent toutefois que cette vision « touristique » ne représentait pas ce qu’était réellement la ZAD. « Ça m’a donné envie d’y retourner, de comprendre. Je n’avais aucun plan, juste un besoin de faire des images. Au début, la réponse était souvent la même : pas de photos. Je rentrais chez moi et je me disais que j’allais laisser tomber car c’était dur, il faisait froid, je n’étais pas bien reçue par tout le monde. Puis j’y retournais. C’était viscéral. J’ai commencé à y aller plusieurs fois par semaine, j’ai cuisiné, passé des soirées et dormi sur place plusieurs fois… D’abord je prenais en photo des détails, avec beaucoup de précautions, sans jamais qu’on ne voit de visage. Peu à peu, certain∙e∙s ont accepté que je fasse des portraits ; je les ai imprimés et les leur ai offerts. C’était aussi une preuve que je le faisais pour elleux, pour comprendre et garder une trace de leur action. Après trois mois, on avait créé un vrai lien de confiance. »
© Nora Rupp
L’expulsion – J’ai vu que c’était fini
La grande majorité de la carte blanche à Nora Rupp au sein de la Ferme des Tilleuls témoigne des idéaux et du fonctionnement de cette micro-société qu’a été la ZAD de la colline pendant six mois. L’artiste nous explique avoir travaillé les salles par thèmes. Cela lui a notamment permis de cantonner l’expulsion, qui n’est qu’une petite partie de l’histoire, à une salle à part. Je lui demande de me raconter cette journée du 30 mars 2021, qu’elle se remémore avoir été très intense. « Elle a commencé à 5h du matin, avec l’appel au mégaphone qui disait que la police encerclait la colline », raconte-t-elle. « Ils étaient retenus en bas par d’autres activistes venus en renfort, ça a mis quelques heures avant qu’on les voie apparaitre. Je me souviens d’avoir pris un café et un pancake vegan pour le petit déjeuner – une cantine itinérante tenue par des Allemands était venue faire à manger. Petit à petit, la fanfare militante a commencé à jouer. Il y avait cette radio ZAD, diffusée dans les arbres, qui passait de la musique, des interviews et donnait des informations sur l’avancée de la police. La première ligne de policiers que j’ai vue arriver, c’était du côté de la carrière, elle avançait en direction d’Extinction Rébellion, qui étaient torses nus attachés dans des barils.
© Nora Rupp
Je circulais d’un côté et de l’autre, on se croisait avec les copaines. J’ai des souvenirs par petites bribes de ces moments. Je suis allée du côté de la route, où les activistes récitaient des poèmes sur les droits du vivant à la police. Au fur et à mesure, il y a eu des tirs de balles en caoutchouc, des lacrymogènes, des barricades de feu allumées par les zadistes. Je me souviens de ce moment où on s’était tous regroupé∙e∙s, on essayait de résister, moi je faisais mes images, eux ils lançaient des boules de compost. Et tout à coup la police s’est retrouvée dans la ZAD. On pensait tenir quelques jours, ça a duré quelques heures. J’ai continué à faire des images tant que je n’étais pas interpellée, et quand un policier est venu vers moi et m’a dit « Vous sortez ou je vous arrête », j’ai vu que c’était fini, j’ai décidé de sortir. J’avais mes enfants à la maison, je ne m’imaginais pas être arrêtée et rester en garde à vue jusqu’au lendemain ».
L’âme de la ZAD
Si Nora Rupp s’est vue « happée » par la ZAD, comme elle le dit plusieurs fois, elle ne se positionne toutefois pas comme zadiste. Le Prix Nobel Jacques Dubochet, à qui elle donne la parole dans le livre de l’exposition en tant que président de l’association des Orchidées du Mormont, formule : « […] pour accéder à l’âme de la ZAD, il fallait y vivre, y travailler, y manger, y dormir. Nous savions que le combat des zadistes était juste, mais nous ne pouvions guère que constater, essayer de comprendre et admirer leur force et leur détermination […] ». Nora elle aussi, bien qu’ayant adhéré à leurs valeurs et leurs combats, ne se considérait pas zadiste, « par respect pour elleux ». Cette maman de trois enfants me sourit : « Je n’y ai pas vécu les 165 jours, je n’ai pas traversé l’hiver dans le froid… Si j’avais eu dix ans de moins, si je n’avais pas eu d’enfants j’aurais été sur cette colline ! ».
Un regard unique
La photographe confie être reconnaissante de ce statut d’entre-deux qu’était le sien. « Ça me donne la possibilité d’avoir ce regard-là, de transmettre ce qui s’est passé à l’intérieur sans en avoir fait entièrement partie. » En s’entourant d’une équipe curatoriale composée de personnes à la fois internes et externes à la ZAD, Nora Rupp s’ouvre aux réflexions communes, s’inspirant du fonctionnement collectif et horizontal vécu sur la ZAD.
Le laps de temps écoulé entre l’occupation de la colline et l’exposition a lui-aussi été bénéfique au mûrissement des idées. « Je n’aurais certainement pas monté l’expo de la même manière à vif. La projection, le montage avec le son de la colline, la sérigraphie et la broderie, l’installation avec la roche… c’est parce que ces idées avaient déjà fait du chemin dans ma tête que j’ai pu les réaliser si rapidement. La Ferme des Tilleuls m’a proposé la carte blanche en août dernier, et en juin de cette année je devais avoir tout terminé. »
© Nora Rupp
Messagère du dialogue entre zadistes et public
Nora Rupp conçoit son exposition comme « un espace de dialogue entre le public et celleux qui ont habité la colline ». Aussi, je suis curieuse de savoir quelles sont les questions qu’elle a le plus entendues, des deux côtés. De la part du public venu visiter la Ferme des Tilleuls depuis le 3 septembre, elle affirme avoir reçu beaucoup de questions concernant le mode de vie sur la ZAD : est- ce qu’il y avait l’eau courante, l’électricité, combien de temps ça a duré, combien ils étaient, mais aussi ce qu’ils sont devenus après.
Côté zadistes, du temps de la colline, elle s’entendait régulièrement questionner sur ce qu’elle allait faire de toutes ces images. « Je répondais que je ne savais pas… À ce moment-là, ce qu’elles allaient devenir n’était pas du tout une évidence pour moi ». Beaucoup ont été prêtées à des milieux militants, nous explique-t-elle, car pas question de s’approprier la lutte : « Si tu viens tirer de la matière de cette ZAD, c’est pour le bien commun ». Tout comme Nora a prêté ses images, d’autres lui ont prêté leurs enregistrements sonores, qui se sont retrouvés intégrés à l’exposition. C’est le cas notamment d’Automne, une militante qui avait enregistré la série Récits de ZAD pour le podcast féministe ULTRAVIOLET.T.
Ce qu’elle en garde auprès d’elle
La beauté entrevue dans l’exposition me donne envie de savoir ce que Nora Rupp garde de cette expérience auprès d’elle, au quotidien. Elle me répond du tac au tac : « Tellement de choses ! Une envie de révolte. Un besoin de me battre, de lutter contre la fascisation du monde ».
Nora Rupp pendant l’interview. Photo: Katia Meylan
Elle nous confie aussi qu’en plus de la ZAD, une autre expérience survenue une année avant l’a transformée. « À 37 ans, j’ai fait un AVC. Je n’avais jamais montré mon travail artistique car j’avais peur qu’il ne soit pas légitime. Après avoir failli mourir, je me suis dit, en fait… je vais vivre, je vais faire ce qui a un sens pour moi, et si les gens ne me trouvent pas légitime, tant pis ! Après une année de digestion, j’ai quitté mon travail institutionnel dans lequel j’étais depuis dix ans, qui me donnait un supposé statut social dont je n’avais pas besoin. Question finances, ça faisait peur… Mais ça a aussi été une reconstruction féministe de me montrer dans l’espace public. De m’y imposer même ! Je n’avais pas envie d’attendre qu’une institution veuille bien valider mon travail, alors en 2021 j’ai monté ma première exposition, Un corps à soi, dans un hangar désaffecté. J’ai eu un relai médiatique incroyable ! D’abord j’ai presque été submergée, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait… puis j’ai surfé sur la vague », sourit-elle. Quand Nora Rupp propose Un corps à soi à Images Vevey en 2024, le projet est accepté. Certaines de ses images de la ZAD, montrées au Musée d’ethnographie de Neuchâtel, lui ont valu un Swiss Press Award en 2022 et sont aujourd’hui l’objet d’une carte blanche à La Ferme des Tilleuls.
En ayant affirmé sa position d’artiste, de militante, Nora Rupp s’inscrit, avec ses images, dans l’histoire des luttes féministes et anticapitalistes.
La joie résistera !
La Ferme des Tilleuls, Renens
- Du 3 septembre au 6 décembre 2026: exposition
Du mardi au dimanche de 11h à 18h, prix libre - Plusieurs dates: Visite guidée
Par Nora Rupp, Eva Barras ou un∙e guide (voir l’agenda) - Jeudi 19 novembre à 20h30: Faire cabanes
Soirée littéraire et artistique avec Antoine Rubin, Alia Bengana et Nora Rupp

