Lucas Vuilleumier_Pédé original_

Lucas Vuilleumier, de toutes les femmes, c’est sa mère et Jésus qu’il préfère

Épreuve du feu réussie pour Lucas Vuilleumier et son deuxième seul-en-scène, Le pédé original, mis en scène par Brigitte Rosset, en création au théâtre Boulimie à Lausanne avant de partir en tournée romande.

Texte et interview : Isabelle Falconnier

Lucas Vuilleumier – Le pédé original 
Du 23 septembre au 3 octobre 2026
Tthéâtre Boulimie, Lausanne

Chouette, Lucas Vuilleumier revient et confirme qu’il est là pour de bon, prêt à occuper sur la scène des humoristes romands une place bien à lui. Ni stand-upper, ni purement comique, ni imitateur, mais comédien de sa propre comédie humaine, entrant pleinement dans la peau de personnages auxquels il donne vie avec un immense sens de l’aplomb, une place entre Zouc, Claude-Inga Barbey et Gorgoni. Le pédé original, créé hier 23 septembre au théâtre Boulimie à Lausanne, reprend – en l’affirmant – la formule gagnante de son baptême du feu et premier seul-en-scène, Rien prouvé, produit et tourné en 2022, au sortir du confinement pour nous et pour lui, d’une série de chroniques vidéos intitulée « Un confinement avec Maman» qui, ayant beaucoup plu, lui a permis de trouver, et conquérir, une première audience en Suisse romande.

La formule gagnante ? Une galerie de personnages, principalement féminins, racontée et déclinée par le biais d’imitations-hommages drôles et subtiles et une occupation tonique du plateau décoré d’un seul fauteuil – rose ici s’il vous plait –, le tout allié à une vision de la société décalée, ironique jusqu’à un cynisme ravigotant, relevant avec doigté la méchanceté sans jamais l’être à son tour, anthropologue piquant de nos manies les plus inconscientes.

Défilent ainsi sa grand-mère Imelda, rousse bourgeoise flamboyante qui intercepte les cartes postales envoyées par les maîtresses de son mari, ses grand-tantes Mirina, fervente catholique et pourtant maîtresse d’un autre fervent catholique marié, et Antoinette, le cœur brisé depuis que, jeune fille au pair, elle était tombée amoureuse d’un jeune paysan mort en tombant dans un silo, et bien sûr sa mère, personnalité forte et affirmée qu’il brocarde avec tendresse depuis ses débuts de comédiens. Le pédé original lorgne ainsi avec générosité du côté de l’enfance. C’est que le petit Lucas ne savait pas ce qu’il voulait. Gamin, on le trouve « bizarre », raconte-t-il, on le surnomme Christophe Willem, alias « la tortue », ce qui le blesse. Lui ne veut être ni « bizarre », ni « original ». Il veut juste être une belle princesse, ce qui lui semble la chose la plus naturelle du monde – à la maison, ses parents doivent l’appeler Pocahontas pour qu’il obéisse. Et les hommes ? « J’aime bien », forcément, « je suis le G dans LGBTQIA+ !». Mais il se sent plus proche d’Eve, qui au paradis croque la pomme, que d’Adam. De la gent masculine, émergent son père, figure de paterfamilias pourfendeur des injustices du préau de l’école à l’hôpital… et Jésus, que Lucas aime d’amour inexplicable, au point que sa grand-mère lui lance qu’il aurait « dû être pasteur » !

Sur scène, quelle aisance ! Il faut le voir arpenter les planches en scandant Work Bitch de Britney Spears, s’affaler ou se tortiller dans le fauteuil qui lui sert de sparring-partner consentant, se déhancher, virevolter, souple, élastique, occupant l’espace avec une assurance montant en puissance. Quant à sa voix, elle est clairement l’un des atours majeurs du comédien de 35 ans. Sonore, enveloppante, modulée, d’une belle tessiture, il faut l’entendre rire, ricaner, gronder, hurler, hululer, chanter ou chuchoter. À la fin, Dieu merci, original, Lucas Vuilleumier l’est resté, et désormais l’affirme.

© DR

Interview

Lucas Vuilleumier : « Je prends plaisir à me réapproprier le mot pédé ! »

Isabelle Falconnier, pour L’Agenda : D’où vient le titre, très accrocheur, de votre spectacle Le pédé original ?

Lucas Vuilleumier : Il vient d’un jeu de mot à partir de l’expression « le péché originel » et le pédé original que je suis, puisque tout comme Eve se détourne du paradis et préfère la pomme de la connaissance, moi je me détourne des hommes pour les femmes ! J’ai toujours adoré la féminité. Il y a quelques soirs, j’avais une possibilité de flirt avec un joli jeune homme. Mais voilà, j’étais avec mes copines et mes copines, c’est sacré, tout comme les femmes de ma famille, qui m’ont aidé à m’affirmer, à me construire. Je les ai préférées au jeune homme et à l’aventure amoureuse.

Vous revendiquez l’usage du mot « pédé », pourtant considéré aujourd’hui comme politiquement très incorrect, injurieux ? Par provocation ? Revendication 

Les deux ! On me l’a beaucoup servi dans ma vie, et pas pour me faire plaisir. Je prends plaisir à me le réapproprier aujourd’hui. Et entre nous, entre pédés, on l’utilise. Le mot « gay » est très politiquement correct, ce sont les autres qui l’utilisent. Et personne ne sait jamais comment vraiment le prononcer… ça me plait de redorer le blason d’un mot que l’on a cantonné à l’insulte. En plus, il sonne bien !

C’est un spectacle qui annonce un « pédé » mais qui parle quasi uniquement de femmes. Paradoxal, non ?

C’est qu’il parle d’un pédé assez original pour s’intéresser davantage aux femmes qu’aux hommes ! Raconter les femmes de ma famille, ma mère, mes grands-mères, ma grand-tante, est un bonheur. J’ai passé ma vie à les observer, à les écouter, à deviner ce qu’elles ne disent pas. Ce sont les femmes qui m’ont fait. Il n’y a rien dans mes relations amoureuses qui soit aussi drôle ou poignant que ma grand-mère bourgeoise et originale ou une pasteure progressiste qui s’emmêle les pinceaux à force de bonne volonté inclusive.

Qu’est-ce qui vous pousse à monter sur scène ?

Le grand amour pour le théâtre que ma mère m’a transmis. Petits, avec mes frères, elle nous emmenait souvent au Petit Théâtre à Lausanne. Et l’émotion intense éprouvée lorsqu’avec mon frère cadet, nous avons vu le film Huit femmes de François Ozon, cette pièce de boulevard revisitée façon Truffaut et truffées de références cinématographique. J’avais 14 ans, mon frère 10. Nous avons dû nous le repasser trois cents fois ! Un choc fondateur qui m’a donné envie de faire ma Fanny Ardant, mon Isabelle Huppert. Sur une scène, je jubile. J’ai toujours eu l’impression que je devais faire cela, que c’était pour moi. Tout comme le journalisme, d’ailleurs !

Journaliste, comédien, quels liens entre vos deux métiers ?

Je suis une véritable éponge ! Depuis toujours, j’ai de grandes capacités d’observation des gens. Je vois tout, j’enregistre tous les détails. J’adore ces deux métiers. L’un nourrit l’autre. Je n’ai ni l’envie ni l’intention de choisir. Les deux racontent la société, les gens, les non-dits, parlent de nous.

Quels sont vos modèles de scène ?

Ma grande idole au théâtre, c’est Zouc, mais hélas je suis trop jeune pour l’avoir vue sur scène. Sinon Muriel Robin, Sylvie Joly – ah, son sketch « Catherine ! » -, Florence Foresti ou Chantal Ladesou sont des artistes que j’aime beaucoup. Oui, toutes des femmes. Moi, gamin, je voulais du glamour, ce sont les robes à paillettes des stars qui m’intéressaient sur les pochettes de disques, c’est la Femme avec un grand « F » qui me fascine. Mais j’aime montrer toutes les facettes d’une femme, ses grands airs, mais aussi ses lâchetés, ses méchancetés, ses aspects touchants, fragiles.

Il est presque autant question de religion que de femmes dans votre spectacle…

C’est bien là l’originalité de ce pédé qu’est Lucas… Déjà minoritaire par l’orientation sexuelle, je le suis doublement en tant que chrétien, croyant. Je lis la Bible, je prie, je crois en le Christ, je remercie Dieu avant mes spectacles. Ma mère est catholique mais elle nous a « fait » protestants, nous ses fils, même si je suis le seul à y être resté. Je suis un calviniste, les saints ne sont pas dans mon vocabulaire, j’aime revenir à l’os du texte biblique. Ma grand-mère disait que j’aurais dû faire pasteur. Je pourrais être aumônier de rues, une sorte de Mère Sofia, sans prosélytisme, mais aider les autres porté par un souffle chrétien. Peut-être dans une prochaine vie !

Lucas Vuilleumier – Le pédé original 

www.lucasvuilleumier.com

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