Isabelle Falconnier bibliothèque

La rentrée littéraire de Zaza lit – Épisode 7/13 – S’il ne reste que trois écrivains dans ma bibliothèque

C’est la rentrée du livre ! 461 romans paraissent en librairie cet automne. Chaque semaine jusqu'à la remise du Prix Goncourt 2026, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de coeur, conseils et rencontres.

Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan 

Épisode 7/13

S’il ne reste que trois écrivains dans ma bibliothèque

Nous qui lisons des livres avons tous la même question : garder ? Donner ? Jeter ? Les hommes – je ne connais que des hommes dans ce cas – qui s’enorgueillissent d’avoir, à leur âge avancé, gardé tous les livres achetés, reçus, étudiés, lus ou non, dans leur existence, au prix parfois du sacrifice de plusieurs pièces de leur logement, voire de la construction tout exprès d’une dépendance, ou encore de la location d’un local de stockage, sont à mes yeux des faibles, des lâches, des couards. Sans compter qu’ils ne savent pas ce qu’ils manquent.

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Garder ? Donner ? Jeter ? Se poser ces questions devant sa bibliothèque, ou les piles de livres qui jonchent son salon, sa salle de bain ou sa chambre à coucher, et y répondre, est à la fois excessivement difficile et extraordinairement jouissif, soulageant, réconfortant. Je ne vois d’approchant que se libérer d’un amour défunt auquel on ne parvenait pas à renoncer, ou jeter les jeans que l’on s’efforçait depuis dix ans d’enfiler à nouveau.

Il est assez facile de décréter de quels écrivains morts depuis belle lurette nous garderons ad aeternam les livres. L’image qu’ils ont imprimée en nous est forte, précise, définie. Depuis l’enfance, ou l’adolescence, les années de formation, celles qui comptent triple dans l’humus de nos amours littéraires, nous avons eu le temps de les digérer. Dans mes étagères à livres, au fil des années, un groupe d’irréductibles s’est détaché, survivant à tous les déménagements et autres ruptures de vie – Flaubert, Duras, Virginia Woolf, Artaud, Ramuz, Proust, Colette, Rousseau, Modiano, Toni Morrison, Jim Harrison et quelques autres. Pour des raisons indicibles, que j’ignore en partie moi-même, ils sont ma famille.

Il est plus difficile de savoir lesquels parmi les auteurs vivants, nos contemporains, qui habitent le même monde que nous, nous allons adopter pour la vie. Il faut pour cela qu’ils nous aient éblouis et émus plus d’une fois, que l’on se prenne à attendre avec impatience leur prochain roman, que quelque chose en nous se reconnaisse entre leurs propres lignes, enfin qu’on leur pardonne même un faux pas, un roman raté, parce qu’on les aime d’un amour inconditionnel. Vous vous retrouvez alors, sentiment délicieusement paradoxal, tiraillés entre l’envie folle d’offrir leurs livres à tous vos amis, et celle de ne surtout pas les prêter, inquiets qu’on ne vous les rende jamais.

Il y a cet automne trois écrivains vivants dont j’ai guetté avec impatience le nouveau livre : Christine Angot, Laura Kasischke et Colum McCann.

Je me souviens du choc ressenti à la lecture de mon premier roman de Laura Kasischke. C’était A Suspicious river (Christian Bourgeois, 1999), l’histoire abominable de l’autodestruction d’une fille qui s’identifie à sa mère, prostituée assassinée par son amant et beau-frère. Depuis, j’ai tout lu d’elle – courrez acheter ou emprunter Les Revenants ou À moi pour toujours. Cela faisait treize ans que les afficionados de Laura Kasischke attendaient son retour. Baignade surveillée – 10 ans d’écriture ! – valait l’attente. Un chef d’œuvre, de l’horlogerie de grande précision, de la dentelle d’une finesse inouïe, trois cent pages qui tournent – littéralement – autour de la noyade du petit Richie Manning, 5 ans, dans une piscine de quartier de Mission Hills dans le Michigan, en ce jour à la fois anodin et unique du 16 juillet 1969. Par cercles concentriques de plus en plus proches, décortiquant la journée, l’heure, la minute jusqu’à l’obsession, fouillant en archéologues dans les vies des protagonistes du drame, déterrant désirs inavoués et secrets enfouis, l’écrivaine américaine déploie une constellation de regards et de destins, allant de l’infiniment grand à l’infiniment petit, alternant tragique et poétique, familier et menaçant

Au début, à la lecture de Danseur (sur la destinée du Noureiev) puis Zoli (inspiré par l’aventure véridique d’une poétesse tsigane polonaise), je n’ai vu en l’Irlandais Column MacCann qu’un journaliste et reporter doué, attentif, sensible, charmant et bon raconteur d’histoires – ce qui suffisait à mon bonheur de lectrice mais ne m’empêchait pas de prêter ses livres sans les demander en retour. Désormais, depuis l’extraordinaire Apeirogon, qui réussit l’exploit de raconter le conflit israélo-palestinien à travers la figure de deux pères, un Palestinien et un Israélien, qui ont chacun perdu une fille dans le conflit, le tout en 1001 fragments faisant écho à la complexité inextricable du conflit, j’ai passé dans la catégorie des fans absolues, des adeptes, des disciples, mais oui. Le nouveau roman de McCann, Ce qui nous frôle sous la surface, réussit un nouveau miracle : écrire le livre le plus magnifique qui soit avec une histoire de rien du tout, ou plutôt irracontable, en tous les cas dont on ne pense pas qu’elle vous concerne – celle d’un écrivain au creux de la vague qui embarque pour les côtes de l’Afrique à bord d’un navire chargé de la maintenance des câbles des fournisseurs d’Internet posés au fond des océans. Mais ce livre, son plus subtil et personnel à ce jour, plonge dans les abysses pour mieux méditer sur la solitude humaine, les êtres et les liens, visibles ou invisibles, qui les rattachent les uns aux autres, soit ce qui intéresse vraiment Colum McCann.

Et puis Christine Angot. Ah ! Angot… Avec Houellebecq, l’écrivaine qui crée le plus de prises de becs dans les discussions entre amis depuis presque trois décennies, tant on l’adore ou on la déteste. Je change de nom raconte un épisode bref mais décisif de sa vie récente : comment elle a repris officiellement son patronyme de naissance, celui de sa mère, Schwarz, abandonnant – aux yeux de l’administration – le nom de Angot, pourtant acquis de longue lutte à l’enfance, son père rechignant à la reconnaître officiellement. Mais ce père, tant désiré, fantasmé, est devenu l’ennemi le jour où il la viole, et la viole encore, durant plus de dix ans. Angot raconte tout cela depuis des années, précisément depuis L’Inceste en 1999. Je change de nom est une pièce maîtresse dans ce vaste puzzle autofictif, un petit livre pour une fois victorieux, jubilatoire, de reprise en main de son destin volé, qui se dévore comme la lettre d’une amie chère qui vous donne de ses nouvelles. Nous qui lisons des livres savons reconnaître nos amis, nos amours, nos emmerdes. Nous prenons tout.

Baignade surveillée. De Laura Kasischke. Gallimard, 316 p.

Je change de nom. De Christine Angot. Flammarion, 136 p.

Je change de nom

Ce qui nous frôle sous la surface. De Colum McCann. Belfond, 320 p.

ce qui nous frole

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