Qu'est ce que la joie - BBL © Konosuke Takeoka

Antoine Le Moal – et laisser vivre

Ce n’est pas tous les jours qu’on fête une naissance dans la grande famille des chorégraphes. D’autant que le nom vient s’inscrire directement aux côtés de celui de Maurice Béjart ! Les 25 et 27 septembre 2026 au Théâtre du Jorat, à Mézières, trois pièces se partagent l’affiche : les 7 danses grecques de Béjart, Real Love d’Andonis Foniadakis, formé par le maître dans les années 90, et Qu’est-ce que la joie ? d’Antoine Le Moal. À 31 ans, le danseur français arrivé au Béjart Ballet Lausanne il y a dix ans est chorégraphe pour la première fois. Ou du moins… officiellement!

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

L’ayant vu sur scène – et il est de ceux que l’on remarque – je n’ai aucun mal à reconnaître Antoine Le Moal lorsqu’il arrête son vélo à côté de L’A-T-E-L-I-E-R, quelques rues en-dessous du Presbytère, où nous avons rendez-vous. Les cafés commandés, je me retrouve face à un artiste volubile et chaleureux. Au fil de l’interview, il me propose d’assister à une répétition de sa pièce l’après-midi même. Ça vaut plus que les mots, dit-il. Et ça ne se refuse pas !

Un café avec Antoine Le Moal

Dos au miroir du Studio 4, face aux huit interprètes de Qu’est-ce que la joie ?, j’écarquille yeux et oreilles. J’adore les répétitions. J’aime les mouvements faits et refaits, les essais, les questions, les sourcils froncés, les rires complices. Dans ses indications où se mélangent français, anglais et espagnol, Antoine est exactement le chorégraphe que ses propos me laissaient imaginer quelques heures plus tôt. Son charisme se révèle dans ses mouvements, dans l’espace qu’il laisse à chacun∙e, dans sa décision de ne pas travailler seul mais d’avoir constitué une équipe. En effet, il s’entoure d’Elisabet Ros, maîtresse de ballet, et des danseur∙euse∙s et ami∙e∙s Dorian Browne, Min Kyung Lee et Daniel Aguado Ramsay. « Peut-être que ça a surpris, car ce n’est pas forcément la façon dont on travaille d’habitude. Mais moi je voulais travailler collectivement… parce que c’est génial ! », me confie-t-il. Une vision horizontale qu’il admire, entre autres, chez l’artiste Peter Gabriel, dont la musique se fera entendre tout au long de la pièce. « Je sais que la liberté que je donne à chacun va venir insuffler quelque chose à la pièce. Par exemple, Daniel – qui est aussi mon copain – je l’appelle mon améliorographe ; je donne une impulsion, et il voit comment l’améliorer ».

Photos: BBL © Konosuke Takeoka

L’opportunité

Antoine Le Moal a toujours créé, d’aussi loin qu’il s’en souvienne. « Je faisais des mises en scène avant même de faire de la danse. Des spectacles un peu bizarres que j’imposais aux adultes, comme le font plein de gosses ! », rit-il. Puis la danse entre dans sa vie, il suit un parcours de Conservatoires, de Brest à Paris, de Paris à Lyon, fait un passage à l’école du Dutch National Ballet avant d’arriver, à 21 ans, au Béjart Ballet. « En parallèle du rythme du ballet, je créais régulièrement des solos, des duos pour des galas ou des événements, parfois avec l’autorisation de l’ancienne direction… mais pas toujours ! C’était l’aventure pure et dure, de la cuisine créative où on prenait sur notre temps perso, parfois en cachette, dès qu’on avait une pause. C’était dingue. Ces dernières années, ça s’est officialisé car Julien Favreau [ndlr, le directeur du BBL] a constaté que ça existait, et il m’a encouragé ». Au Théâtre du Jorat cette saison, le directeur avait carte blanche, et un créneau de 15 minutes entre deux grandes pièces de répertoire, une ancienne (les 7 danses grecques, créée à New York en 1983) et une très récente (Real Love, créée à Lausanne en 2025). Antoine se propose, Julien Favreau accepte, validant son expérience – même clandestine – de chorégraphe. « Cette opportunité-là est extraordinaire », réalise Antoine. « En tant que jeune chorégraphe, d’habitude, tu passes par des concours, ou tu es chapeauté dans le cadre d’une soirée jeune chorégraphes. Là… le 25 septembre, on va accoucher tous ensemble de Qu’est-ce que la joie ?, au côté de deux grandes pièces du répertoire, dans un théâtre magnifique que j’adore. C’est un truc de fou, une preuve de confiance énorme ! Je suis fier de pouvoir porter ça », se réjouit-il.

Photos: BBL © Konosuke Takeoka

Construire une pièce

Ainsi, Julien Favreau a confié à Antoine quinze minutes de sa carte blanche, avec pour seule contrainte de ne prendre aucun∙e danseur∙euse présent∙e dans Real Love. « Il faut savoir que dans Real Love, il y a mes meilleurs amis… Pour moi qui ai toujours chorégraphié dans une micro-cellule et dans un rapport de grande amitié, je n’avais pas le droit à ma safe place. Et en même temps, je trouve ça génial de travailler avec des danseurs qui, pour la plupart, sont arrivés récemment, donc que je connais moins bien, que le public aussi connait moins bien. Parce que ce que j’adore faire en chorégraphie, c’est chercher à révéler les gens, découvrir des spécificités qu’on ne leur connait pas encore, les voir dans de nouveaux registres. Là, j’ai du pain sur la planche ! »

Si je me faisais une vague idée de néophyte de comment se construit un ballet, ce que me raconte Antoine me détrompe. Bien sûr, sa pièce Qu’est-ce que la joie ? est écrite ; les moments d’ensemble, notamment, sont définis en amont, discutés, parfois filmés par l’équipe créative pour s’en souvenir le moment venu. Pour le reste… « il y a plein d’apports différents. Parfois je donne une ligne directrice, et c’est aux danseurs de se l’approprier de façon organique. Parfois je suis bloqué, et il suffit d’un geste, une respiration, un regard de leur part pour que ça réamorce la machine. Parfois le rendu est exactement ce que j’imaginais, parfois c’est au-delà, ils en font un truc délirant ! Samedi dernier, on a fait notre premier filage et il y a eu un moment incroyable où tout s’est aligné. C’est ça qui est beau, dans la danse… quand tu vois les danseurs transcender le truc », s’enthousiasme le jeune chorégraphe.

La joie qui s’impose comme une évidence

Même au niveau de la thématique de la pièce, rien n’était gravé dans le marbre. « Au début, j’avais plutôt l’idée de parler de quelque chose qui nous tombe dessus ; Katya, l’une des danseuses, est Ukrainienne, alors je pensais à la guerre… j’étais en recherche de quelque chose d’engagé. Mais ce n’était pas assez personnel. Quand le ballet a commencé à prendre forme dans ma tête grâce à la musique de Peter Gabriel, la dynamique s’est construite autour des trois filles : Katya, Anna et Gohar. Je me suis attaché à elles, à ce qu’elles font vibrer en moi et à ce que je ressens qu’elles ont à raconter. Et là, tout s’est aligné : la musique, les interprètes, et un questionnement qui m’est revenu en pleine face… Qu’est-ce que la joie ? ».

« Cette question fait partie de moi depuis que j’ai 19 ans ! J’ai eu un prof au Conservatoire supérieur de Lyon qui m’a interdit un jour de danser car je ne travaillais que sur ce que je voyais de négatif. Il m’a fait m’assoir au fond de la salle et m’a demandé de réfléchir à qu’est-ce que la joie. C’était un professeur assez philosophe, il m’a parlé de Spinoza, il a su capter qu’en me donnant des références, il allait me faire avancer. Ma mère, aussi, m’infuse au philosophe français Charles Pépin, qui a lui aussi beaucoup abordé le thème de la joie », ajoute-t-il en souriant.

Qu'est-ce que la joie

Dans la pièce d’Antoine Le Moal, rien de littéral, seulement trois mouvements : une recherche difficile, un instant fulgurant à vivre, une trace à retenir en soi.

Toujours assise face aux danseur∙euse∙s, je découvre le deuxième mouvement. J’ai les frissons, la musique et les sourires m’emportent. Je n’y aurais rien vu de naïf, mais Antoine, lui, se dit que de créer un ballet en 2026, dans un monde troublé où la danse contemporaine propose souvent plus de réponses, n’est peut-être pas totalement dans l’air du temps. « Mais je sens aussi quelque chose d’engagé à poser une question essentielle, à vouloir faire du beau dans un monde rempli d’angoisses. J’aime l’idée de me lancer à fond là-dedans, avec un côté instinctif, presque enfantin. C’est aussi pour ça que j’ai voulu collaborer avec le peintre Adrien Sabbah, dont la grande peinture me fait penser à un jaillissement, un dessin d’enfant. J’aime cette idée qu’on est dans un stade primaire de ce qu’on est en train de faire, et qu’il faut saisir cet instant-là. »

Entrée dans le répertoire

Qu’est-ce que la joie ? sera dansée en création mondiale vendredi 25 septembre et dimanche 27 septembre à Mézières. Et puis ? « Si c’est possible, j’ai des rêves de faire vivre la pièce ailleurs, de la voir dansée à New York, parce que dans son style, il y a cette vibe, une forme de rapidité, d’élan, de virtuosité, un vocabulaire new yorkais auquel j’ai voulu rendre hommage. Ce serait dingue que ça intéresse un programmateur et que ça puisse résonner là-bas. Enfin, avant de penser à l’exporter, il faut voir si la pièce fonctionne au Théâtre du Jorat! », sourit Antoine. « Mais je nourris des bons espoirs. La pièce va marcher. Je le sens. »

Mini questionnaire de Proust

Katia, pour L’Agneda : La première chorégraphie que tu as apprise dans ta vie ?
Antoine Le Moal : Une chorégraphie de ma prof sur Carmen. Je me souviens pas des pas, parce que j’avais six ans, mais je me souviens que je portais un petit boléro rouge et que j’en étais très fier. Ma mère a même une anecdote sur ce spectacle ; apparemment, j’étais sorti de scène avec une sorte de mouvement de cou de pigeon improbable. Déjà à ce moment-là, je détournais les chorégraphies sans faire exprès !

La première pièce que tu as apprise au Béjart Ballet ?
Le premier ensemble du Presbytère sur la musique de Queen. À 21 ans, je me suis rendu compte qu’on pouvait faire de la danse classique sur ce genre de musique. Ça ouvre les possibles, c’est ça qui m’a montré la voie, et aussi qui valide mon choix de créer sur Peter Gabriel.

Le ballet que tu as préféré danser ?
Question trop difficile !

Ton cadeau des 10 ans au Ballet Béjart ?
Ce qui m’arrive maintenant ! J’ai énormément de chance de m’éclater dans des rôles, à 31 ans mon corps va super bien, j’ai hérité du rôle de Freddy dans Le Presbytère, je danse le voyageur dans La route de la soie, et en plus de ça, je vois ma Joie validée !

La place où tu préfères t’assoir pour regarder un spectacle ?
Depuis peu, tout devant. J’aime être au plus près du processus, des interprètes. Hier j’étais à l’Arsenic et, réflexe, j’ai pris cette place au premier rang que personne ne veut – peut-être parce que ça induit une proximité qu’il faut porter.

Quand tu danses, est-ce que tu comptes, tu chantes, tu parles ?
Je chante, c’est sûr. La musicalité toujours, plus que tout. J’adore pouvoir mettre mon corps en musique. Quand je crée, je chante une forme de rythmique. C’est un truc qui vient de chez Maurice, on chante beaucoup la danse.

La musique au top de ta playlist cet été ?
On va regarder !

Tu veux vraiment savoir ? Déjà, histoire de faire sérieux, j’ai un Ravel : Pavane pour une infante défunte, en lien avec un projet. J’ai aussi un projet totalement décalé sur Stars are Blind de Paris Hilton. Si on continue, j’ai Alfredo Escudero – parce que je suis allé au Costa Rica et ça a baigné mon été, Michel Legrand – parce que je suis allé aux Châteaux de la Loire, j’ai du Théodora, du Chopin, du Chostakovitch. Et Peter Gabriel évidemment.

Béjart Ballet Lausanne – Carte blanche à Julien Favreau
Vendredi 25 septembre à 20h
Dimanche 27 septembre à 17h
Théâtre du Jorat, Mézières

www.bejart.ch/spectacle/mezieres-26

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