Un pianiste qui joue un concerto tout en dirigeant l’orchestre, ça ne court pas les rues, et c’est rue de Montbrillant à Genève qu’on a rencontré Louis Schwizgebel. Pour ce soliste à la carrière internationale, le joué/dirigé est une passion qui s’est révélée il y a près de huit ans. Il nous en parle avant son concert du 15 octobre au Victoria Hall, dans le cadre de la série Concertus Saisonnus.
Propos recueillis par Katia Meylan
Katia, pour L’Agenda : Quand as-tu commencé à t’intéresser au joué/dirigé ?
Louis Schwizgebel : La première fois c’était en 2018, j’avais eu la possibilité de jouer un concerto au Victoria Hall avec l’Académie Menuhin, sans qu’il y ait de chef d’orchestre. J’avais essayé timidement de diriger et j’avais adoré. Je me suis vite rendu compte que c’était technique, alors j’ai décidé de prendre des masterclass avec des chefs et à apprendre par moi-même. La direction seule est quelque chose que j’ai développé ces dernières années, mais en ce moment, ma grande passion c’est vraiment de jouer/diriger.
Quel∙le∙s musicien∙ne∙s t’ont inspiré dans ce processus ?
Je pense que l’envie de diriger passe par l’esprit de beaucoup de musiciens, ça nous fait tous un peu rêver,… et pourtant, si on regarde le programme du Victoria Hall, par exemple, on constate que jouer/diriger n’est pas si courant que ça. Une de mes inspirations est Christian Zacharias, qui fait ça magnifiquement depuis toujours et que j’admire beaucoup.
Quel est le plus grand défi à ton avis ?
Le fait qu’on puisse s’entrainer chez soi, mais qu’on apprenne réellement que devant un orchestre. Alors à moins d’avoir toujours un orchestre sous la main (sourire), une fois devant les musiciens, il faut capter vite. Chaque orchestre est différent, c’est une des choses qui me fascine dans la direction. Il n’y a pas de clé, de recette, de calcul. C’est quelque chose d’un peu magique, une sorte de feeling, d’aptitude à trouver ce dont l’orchestre a besoin sur le moment. Cet été je suis parti en tournée avec l’Orchestre des Jeunes de Fribourg, c’était l’idéal car un orchestre de jeunes a beaucoup de répétitions. Avec leur chef titulaire, on s’était mis d’accord sur le fait que je serai présent dès le début, pour apprendre au maximum.
Est-ce que jouer/diriger a fait évoluer ta compréhension de la musique en tant que pianiste ?
Bien sûr ! Le fait d’étudier des répertoires d’orchestre m’ouvre énormément d’horizons. Les pièces écrites pour piano étaient souvent des esquisses ou des réductions de pièces symphoniques ; je les vois autrement maintenant, en « plus grand ». Selon les sections, j’entends différents instruments: les vents, les cordes, la timbale… ça cultive mon imagination et donc, je joue différemment.
La musique se ressent-elle différemment dans le corps aussi, en position de soliste/chef ?
C’est un grand changement. C’est drôle, mais je suis plus stressé d’être « juste » soliste, car je suis au centre de l’attention, je suis comme dans une bulle, à me concentrer sur ce que je joue. Alors qu’en jouant/dirigeant, je suis une partie d’un tout. Psychologiquement, être occupé à penser à tout le monde me fait oublier le stress.
Et qu’en est-il de la dynamique de groupe ?
Ça… c’est le summum ! Le contact avec les musiciens est plus direct, je mets le piano face à l’orchestre, façon musique de chambre. En jouant j’indique le rythme à suivre, et je dirige avec la tête, avec une main, selon les cas. Quand on pense au chef, on imagine une baguette et des gestes, mais en réalité, ça tient beaucoup plus du regard et la respiration. Lorsqu’un soliste dirige, j’ai l’impression que les musiciens sont plus attentifs, s’écoutent mieux entre eux. Il n’y a pas d’« entremetteur », chacun a une plus grande part de responsabilité dans le fait d’être ensemble.
Still de la vidéo de Luka Kobidze
Double concerto de Poulenc,
Tbilisi Conservatoire Grand Hall, 23 juillet 2024
Est-ce que tu as pratiqué le joué/dirigé avec différents répertoire, et est-ce que certaines œuvres sont plus indiquées que d’autres ?
S’attaquer à un concerto de Brahms, Grieg ou Rachmaninov en joué/dirigé est possible, mais c’est très rarement fait, c’est surtout une prouesse de scène. Cela dit… l’année passée, j’ai joué/dirigé le double concerto de Poulenc avec le pianiste David Aladashvili. On s’est bien amusés ! Mais ça nécessite d’être bien préparé, de connaitre tout ce qui se passe dans l’orchestre, et aussi d’être créatif – j’avais écrit des arrangements. Quand la préparation est là, rien n’est impossible ! Mais avant la période Romantique, il y a tout un répertoire plus propice au joué/dirigé, qui se fait très naturellement. Mozart ou Beethoven écrivaient leurs concertos pour les jouer et les diriger.
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C’est d’ailleurs le Concerto n° 20 en ré mineur de Mozart que Louis Schwizgebel interprétera au piano et à la direction d’orchestre au Victoria Hall le 15 octobre. En deuxième partie de concert, il sera « uniquement » chef, devant un ensemble d’une trentaine de musicien∙ne∙s, pour la Symphonie Jupiter, la dernière écrite par Mozart.
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Dates à venir :
Mozart, Concerto n. 20 et Symphonie « Jupiter »
Orchestre Concertus
Direction et piano : Louis Schwizgebel
Mercredi 15 octobre 2025 à 19h30
Victoria Hall, Genève
Beethoven, intégrale des concertos avec piano (5, dernier concert)
Orchestre des Jeunes de Fribourg et Teo Gheorghiu, piano
Direction : Louis Schwizgebel
Dimanche 26 octobre 2025 à 17h
Église de Villars-sur-Glâne, Fribourg

