« Je suis né du diable ». de Jean-Christophe Grangé
« La Secte », de Nicolas Feuz
Jean-Christophe Grangé est une crème. Souriant, sympa, il reçoit les journalistes sans chichis chez lui, se promène pieds nus dans son salon parisien, revient de la leçon de piano de sa petite dernière et, même, s’intéresse à votre modeste personne en vous retournant une question.
Sympa, donc. Je dirais même : sympa comme un auteur de polar. Il faut l’avouer, dans une carrière de critique littéraire au long cours, une récurrence : les auteurs de polar sont toujours les plus sympas. Décontractés, fêtards, modestes. C’est une immense généralité – et pardon à tous les autres – mais, parole de Zaza, elle a du vrai. Croisez dans un salon du livre Olivier Norek, Michel Bussi, Franck Thilliez ou Bernard Minier, sans parler de nos Nicolas Feuz et Marc Voltenauer nationaux – ils sont les meilleurs des gars, tout sourire, du début à la fin des longues heures de dédicaces. Rien de l’artiste torturé, du poète maudit ou de l’intellectuel condescendant. Ce qui surprend forcément, puisque la plupart du temps, nous les rencontrons après avoir lu leurs polars qui rivalisent de violence, de noirceur morbide et de turpitudes criminelles. D’autant qu’ils en rajoutent, expliquant à longueur d’interviews qu’il n’y a pas plus normal qu’eux et que leur vie est d’une banalité à pleurer.
Dans un récit poignant et sidérant, intitulé sobrement « Je suis né du diable », Jean-Christophe Grangé prend le risque de lézarder le tableau idyllique. Oui, il y a quelque chose derrière les scènes de crimes débridées et la violence des « Rivières pourpres », de « Congo Requiem » ou « Lontano ». Quelque chose, ou plutôt quelqu’un : un père qui a planté la graine de la peur dans le cœur et l’âme de son fils, un homme violent et perturbé dont l’ombre menaçante a plané sur toute son enfance, après avoir fait vivre le pire à sa mère. Il a fallu une vie, une carrière de grand reporter puis d’écrivain à succès, une décennie de psychanalyse, une vie de famille bien remplie, des enfants qu’il adore, pour que Jean-Christophe Grangé ose fouillasser son passé, et nous le livrer sur un plateau. S’y mêlent, sans la moindre dose d’auto-apitoiement mais une lucidité fluide, une histoire de résilience par la sublimation puis le geste créateur, un farouche instinct de survie, l’amour salvateur d’une mère et d’une grand-mère, et la quête opiniâtre des origines de la violence et du sadisme.
Que nous autres lecteurs nous le tenions pour dit : non, Grangé n’aime pas la violence, il n’a aucun goût morbide pour la cruauté et croire l’inverse est un malentendu. C’est justement parce que la peur – de la violence, de la cruauté, des monstres – le hante jusqu’à la moelle de ses os qu’elle est devenue sa « passion, redoutée et adorée ». C’est parce que la création agit chez lui comme une catharsis qu’il écrit des romans terrifiants, dont les figures de pères sont souvent aussi des tortionnaires. Psychanalyse à deux sous ? Chez Grangé, fantastique raconteur d’histoires, c’est fait avec maestria, relisez un seul de ses romans pour vous en rendre compte.
Sur ce, j’attends désormais de pied ferme les confessions de nos amis Feuz, Voltenauer ou Norek, bons gars beaucoup trop souriants et sympas pour ne rien cacher.
PS
En parlant de l’ami Nicolas Feuz : en Suisse, nous nous sommes beaucoup demandés dans les années 1990 si le Diable ne s’était pas réincarné en Jo Di Mambro, concepteur d’un enfer tout personnel baptisé Ordre du Temple solaire. Et si l’OTS était encore parmi nous ? Tremble, lecteur, car c’est la thèse glaçante de « La Secte », son 20e roman à suspense, très réussi !
« Je suis né du diable », Jean-Christophe Grangé. Albin Michel, 336 p.
« La Secte », de Nicolas Feuz. Rosie & Wolfe, 336 p.

