Photo-Chronique-Galerie-Adrienne-

LILY EN VISITE – galerie Adrienne Desbiolles, Gstaad

Galerie Adrienne Desbiolles
Gstaad (BE)

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas vous parler d’une exposition que j’ai visitée, mais d’une galerie pour laquelle je travaille depuis le mois de décembre. Il me semblait important de vous le mentionner car je ne parle habituellement pas des endroits pour lesquels je travaille. Pour cette nouvelle chronique, je quitte donc la Suisse romande pour me rendre dans l’Oberland bernois, à la galerie Adrienne Desbiolles, qui possède deux espaces en Suisse, l’un à Zurich et l’autre à Gstaad. C’est ce dernier qui va faire l’objet de cette chronique.

Cet espace d’environ 500 m² qui se déploie sur trois étages ne propose pas d’expositions temporaires à proprement parler, bien qu’il y ait dans le courant de la saison des espaces dédiés à des présentations éphémères. L’exposition permanente quant à elle réunit plusieurs artistes, avec un accrochage qui évolue et se renouvelle régulièrement. Il y a quelque temps, une jeune visiteuse anglaise m’a demandé quelle était la thématique de l’exposition. En tentant de lui répondre, j’ai réalisé que si je devais lui donner un titre, ce serait sans doute le regard d’une galeriste, ses goûts et ses partis pris. Car ici, il n’est pas question d’un thème unique, mais bien d’une vision, celle de sa fondatrice et propriétaire, elle-même collectionneuse, Adrienne Desbiolles.

Actuellement, plus d’une dizaine d’artistes aux styles, influences et pratiques artistiques très variés sont présenté·e·s. Malgré des univers parfois très éloignés, le choix des œuvres et un accrochage soigneusement pensé permettent à l’ensemble de trouver une véritable cohérence. Cette exposition montre ainsi que des esthétiques différentes peuvent non seulement cohabiter, mais aussi dialoguer et créer des échanges aussi inattendus que fascinants.

Nafir, Sun. 2021, peinture en spray sur carreaux de céramique persans, 80 x 80cm
AP Collection, Grizzly Bench. Bois, métal, textiles, peau de mouton, peluche 71 x 165 x 61cm

Je ne m’attarderai pas dans cette chronique sur les créations de Richard Orlinski ou de Mr Brainwash, exposées dans cette galerie, car vous les connaissez très certainement déjà. J’aimerais plutôt vous parler d’artistes que j’ai réellement découvert·e·s dans ce lieu et qui m’ont particulièrement touchée.

Nafir

Lorsque j’ai débuté à la galerie dans le courant du mois de décembre, une œuvre attirait systématiquement mon regard, sans que je sache vraiment pourquoi. Elle est composée de céramiques perses et, comme je vous l’ai déjà confié dans mes chroniques précédentes, c’est un médium auquel je suis particulièrement sensible. Mais ce n’est pas uniquement cela qui a retenu mon attention. D’autant que le style n’est pas, en réalité, ce qui m’attire habituellement. Et pourtant, je me suis surprise à être profondément captivée par cette pièce. Le visage féminin réalisé à la peinture en bombe, la forme circulaire et l’agencement des carreaux créent une composition presque hypnotique, solaire. Quelque chose s’en dégage immédiatement, une impression de lumière, de force, d’intensité. Il y a dans cette pièce une énergie qui rayonne, difficile à expliquer, mais impossible à ignorer.

Nafir, Dedicate Yourself to Darkness.
2021, peinture en spray sur tapia persan, 152 x 132 cm

L’artiste derrière cette œuvre est Nafir, un pseudonyme inspiré d’un poème de Rûmî, l’un des plus grands poètes perses du XIIIᵉ siècle. Ce nom signifie « cri ». En me penchant sur son parcours et en découvrant d’autres pièces de son travail, j’ai rapidement compris que cette attraction n’était pas un hasard. Né à Téhéran en 1984, Nafir commence le street art en 2008, dans un pays où cette pratique sans autorisation officielle est illégale et peut être perçue comme un acte de désobéissance civile et entraîner de très lourdes sanctions. Ses créations engagées et critiques face à la censure et aux enjeux sociaux se déploient dans un contexte à haut risque. Malgré cela, son travail s’est rapidement fait connaître et a marqué la scène artistique locale. Par la suite, Nafir s’est progressivement tourné vers ses racines culturelles, intégrant à sa pratique des objets issus de la tradition perse, comme les tapis et les céramiques. À l’aide de pochoirs et de peinture en spray, il mêle portraits contemporains et motifs traditionnels ancestraux, donnant une nouvelle vie à ces supports chargés d’histoire.

Nafir aime dire dans ses interviews que l’histoire de l’Iran ne s’écrit pas, mais qu’elle se tisse. Son lien avec cet héritage est profondément personnel. Son père était en effet marchand de tapis et expert, il aurait d’ailleurs souhaité réaliser une œuvre commune avec ce dernier mais sa disparition l’en a empêché. L’autre influence majeure de sa vie est sa mère, qui l’a élevé après avoir divorcé dans un contexte où cela restait peu commun. C’est cette inspiration que l’on retrouve dans son travail, dans lequel il donne une place importante aux figures féminines, souvent inspirées de femmes proches de lui, qu’il perçoit comme des incarnations de force, de courage et de liberté.

Nafir, Numb.
2021, peinture en spray sur tapis persan, 96 x 72cm

En découvrant son univers, j’ai réalisé que ce qui m’avait attirée au départ n’était pas seulement une question d’esthétique, mais la présence d’une histoire, d’une intensité et d’une sincérité qui traversent chacune de ses pièces. En plus de la céramique, je m’intéresse également au médium textile, et en découvrant ses créations sur tapis persan, notamment un petit format qui a immédiatement capté mon attention, je n’ai pu m’empêcher d’acquérir une œuvre de cet artiste dont le travail m’a vraiment interpellée et touchée.

Aujourd’hui, Nafir vit et travaille à Berlin, où il poursuit sa pratique artistique entre héritage persan et culture urbaine contemporaine. Son travail a été présenté dans plusieurs galeries internationales et fait partie des collections de musées tels que STRAAT, musée du street art et du graffiti à Amsterdam, ou de l’Urban Nation, musée d’art urbain contemporain à Berlin.

Le second artiste que je souhaite vous présenter est John Monks, né en 1954 à Manchester et dont les peintures représentent des intérieurs, des objets du quotidien et des paysages, mais ce sont surtout ses scènes d’intérieur qui ont retenu mon attention.

John Monks

Ces espaces m’ont rappelé les demeures anciennes et les bâtiments historiques que je visitais lorsque je vivais en Angleterre pendant mes études. Il s’en dégage quelque chose de familier et en même temps profondément troublant. Chez Monks, ces lieux semblent vides, parfois en léger désordre, comme s’ils avaient été quittés à la hâte. L’absence de toute présence humaine renforce le mystère et installe une atmosphère singulière, empreinte de mémoire, comme si ces espaces nous renvoyaient encore l’image et l’histoire de celles et ceux qui les ont habités.

En faisant des recherches sur son travail, j’ai découvert un texte de l’écrivain et critique Alex Leith, qui évoquait Charles Dickens et le personnage de Miss Havisham, pour décrire ces intérieurs. Cette référence m’a frappée, tant elle correspond à ce que j’ai ressenti face à ses peintures : une impression de grandeur passée et un temps comme suspendu.

John Monks, Table. 2023, huile sur toile, 139 x 188 cm

La manière dont John Monks travaille la peinture à l’huile participe à cette sensation. Par des superpositions de glacis, des coulures et des zones raclées, il construit des surfaces aux textures riches, jouant avec les contrastes entre ombre et lumière. Bien que figées, ses scènes donnent une impression de vie. Il ne cherche pas à nous livrer une représentation fidèle d’un lieu. Il s’agit davantage d’une vision issue du souvenir, laissant une large place à l’imagination des spectateur·ice·s. C’est exactement ce que j’ai ressenti, lorsque je me suis surprise à imaginer ces scènes comme les vestiges d’une fête décadente ayant eu lieu au XIXe siècle.

Qualifié par plusieurs directeur·ice·s de galeries et de musées comme l’un des artistes les plus importants travaillant aujourd’hui en Angleterre, John Monks développe une peinture figurative qui ne cherche jamais à suivre les modes et qui adopte une approche plus instinctive et expressive. Formé à la Liverpool School of Art et au Royal College of Art à Londres, ses œuvres sont actuellement conservées dans les plus grandes collections. Et je vais vous livrer une anecdote que j’ai pu découvrir grâce à Alex Leith : c’est lors d’une exposition à la Paton Gallery à Londres, en 1985, qu’une toile de John Monks, Suitcase with Glove, a su capturer l’attention du célèbre conservateur du Metropolitan Museum of Art de New York, William Lieberman, et qu’il en fit l’acquisition pour les collections du musée. Comme vous vous en doutez, cet évènement a marqué un tournant décisif dans l’histoire de cet artiste.

AP Collection

Lorsque j’étais étudiante, en plus de l’histoire de l’art, je suivais des cours sur le mobilier et les objets d’art, et j’ai toujours nourri un intérêt particulier pour le mouvement Arts and Crafts. Comme vous le savez désormais, parmi les médiums qui me touchent le plus figurent la céramique et le textile, des pratiques dans lesquelles le savoir-faire artisanal ainsi que la qualité des matières occupent une place essentielle. C’est donc assez naturellement que les créations d’AP Collection ont retenu mon attention.

L’histoire qui se cache derrière ce nom est singulière et touchante, puisqu’elle naît d’une histoire d’amour. Les créateur·ice·s Alexis Vanderstraeten et Pauline Montironi, ont vécu à distance pendant leurs études, lui en Angleterre, elle en Belgique. Pour entretenir leur lien, ils s’envoyaient des doudous. Lorsqu’ils ont finalement été réunis, ils se sont retrouvés avec une véritable collection de petits animaux en peluche. Peu à peu, l’idée de réunir ces peluches sur un fauteuil s’est imposée comme une évidence. Le résultat les convainc, et en 2015, ils se lancent dans l’aventure. Cette idée qui n’était au départ qu’une création unique s’est transformée, une dizaine d’années plus tard, en une collection complète de mobilier, peuplée de fauteuils, bancs, miroirs et poufs. Chaque pièce est assemblée à la main en Belgique, dans un esprit de savoir-faire artisanal haut de gamme, et conçue pour être utilisée et manipulée.

Détai AP Collection, Promenons nous dans les bois, Bench
Bois, métal, textiles, peau de mouton, peluche, 60 x 160 x 50 cm

Parmi les pièces les plus marquantes, j’ai découvert le fauteuil Caméléon, une édition limitée à seulement dix exemplaires, dont la réalisation a nécessité le tressage de près de cent mille perles de verre. Le banc Promenons-nous dans les bois dont seulement 100 pièces existent et qui comme le nom l’indique nous présente un large aperçu de la faune que l’on peut croiser en nous promenant dans une forêt. Bien sûr, en découvrant ces œuvres, il est difficile de ne pas penser à d’autres créateur·ice·s ayant exploré l’univers de la peluche, comme les designers Humberto et Fernando Campana ou le créateur de mode Jean-Charles de Castelbajac, mais AP Collection développe un langage qui lui est propre, entre design, artisanat et poésie. En regardant ces créations, on retombe inévitablement en enfance. Elles font sourire et réconfortent. Mais derrière cet aspect touchant se cache également de véritables préoccupations tant écologiques que sociétales.

Les deux créateur·ice·s ont eu à cœur pour confectionner leur peluche d’utiliser un rembourrage en grande partie composé de plastique recyclé, issu de bouteilles collectées par une entreprise qui soutient l’éducation de populations défavorisées en finançant notamment les frais de scolarité d’enfants grâce à ce système de recyclage. Fidèles à leurs valeurs, ils soutiennent également des fondations caritatives en lien avec l’enfance et également la protection d’espèces menacées.

Alexis et Pauline citent une phrase de Pablo Picasso sur leur site internet « Chaque enfant est un artiste. Le problème est comment rester un artiste après avoir grandi ». Je ne peux qu’être d’accord, j’ajouterai juste qu’en fin de compte le mieux serait de garder son âme d’enfant. Et lorsque je vois des visiteur·euse·s entrer dans la galerie, quel que soit leur âge, ce que j’aime le plus c’est voir leur visage s’illuminer et cette petite étincelle qui rappelle l’enfance lorsqu’ils découvrent les œuvres d’AP Collection.

Leurs créations sont actuellement présentes sur les cinq continents et ont même attiré l’attention des musées avec des pièces présentées lors de l’exposition Mon ours en peluche au Musée des Arts Décoratifs à Paris en 2025.

John Monks, Spirit No1
2023, huile sur toile, 87 x 76cm
AP Collection, Swan chair
Bois, métal, textiles, peau de mouton, peluche, 103 x 95 x 101 cm

Je n’ai pas pu dans cette chronique vous présenter tous les artistes exposé·e·s mais j’espère vous avoir donné l’envie de venir visiter cette galerie.

Chronique et photos: Emilie Thomas

Galerie Adrienne Desbiolles
Promenade 62, 3780 Gstaad

Jusqu’à mi-avril :
Du lundi au jeudi : 10h-18h30
Vendredi et samedi : 10h – 19h
Dimanche : 10h – 17h30

www.instagram.com/galerie_adrienne_desbiolles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *