La vegetariana © Andrea Pizzalis 05 (Monica Piseddu)

« La Végétarienne » – La véritable folie n’est-elle pas la soumission aux normes ?

Le Théâtre de Vidy propose, jusqu’au dimanche 1er février, La Vegetariana (La Végétarienne), mise en scène par Daria Deflorian. Cette pièce de théâtre inspirée du roman du même nom de Han Kang, autrice majeure de la littérature coréenne et lauréate du prix Nobel de littérature en 2024, aborde avec finesse des thématiques telles que les normes sociétales, la folie et la soumission des femmes dans une société patriarcale.

Critique : Marie Butty

La pièce s’ouvre sur un décor qui rappelle les représentations glauques de l’univers d’un hôpital psychiatrique – des murs gris, éclairés par un néon blanc. Il s’agit pourtant de l’appartement d’un couple, celui de Yōnghye et de son mari. Tout d’abord, sans la présence de Yōnghye sur scène, le mari (incarné par Gabriele Portoghese) narre cinq années de mariage d’une banalité déconcertante. L’homme décrit avoir choisi sa femme car elle est insignifiante, sans réels avis et ordinaire – en ce sens, il imagine qu’elle fera une bonne épouse, une bonne maîtresse de maison et se pliera à ses désirs sans broncher. Sa vision, profondément sexiste, rappelle les injonctions sociétales et patriarcales auxquelles doivent se plier les femmes pour ne pas bousculer l’ordre établi. Une fois le contexte brièvement planté, il évoque un évènement qui brisera cette routine confortable. C’est alors que Yōnghye (interprétée par Monica Piseddu) entre en scène : durant la nuit, la femme se relève et se met à jeter toute la viande de l’appartement sous l’œil abasourdi de son mari. Elle affirme qu’elle ne mangera désormais plus de viande en raison d’un songe qu’elle a fait cette nuit-même.

Au fil de la pièce, nous comprenons que cette décision va bien au-delà d’un refus de se nourrir de viande, mais est l’incarnation d’un véritable acte d’émancipation des normes sociétales patriarcales qui attendent de la femme qu’elle soit d’abord sous le joug de son père, puis au service de son mari. Cette décision, de laquelle elle ne démordra pas, bouleverse en profondeur la structure patriarcale sur laquelle repose le couple, mais également plus largement toute la famille. Sans volonté de comprendre, ses proches tentent de la contraindre. Les hommes de la pièce vont être les plus acharnés à cette tâche – son père va tenter par la force de lui faire avaler la viande, son mari va l’obliger à se remettre à sa place d’épouse en usant du viol conjugal et son beau-frère, artiste-vidéaste, (incarné par Massimiliano Speziani) va sauter sur l’occasion pour en faire un objet d’art. En effet, ce dernier devient soudain excité, voire littéralement obsédé, par sa « tache mongolique » au bas du dos. La violence du beau-frère demande davantage de réflexion et ne saute pas yeux de prime abord mais elle réside dans la sexualisation complète de cette femme « libre » – il lui proposera d’ailleurs des relations sexuelles et se masturbera en se souvenant de son corps inconscient et ensanglanté lors d’une dispute avec le père – mais également de son usage en tant qu’objet sur lequel il peint des fleurs pour relancer sa carrière. Les hommes abusent ainsi avec violence de cette femme afin de la remettre sur les trames de la norme sociétale.

Yōnghye va finalement être enfermée en hôpital psychiatrique puisqu’il ne subsiste en elle qu’une volonté de devenir végétal afin d’échapper à l’oppression sociétale. Ce refus d’appartenir au monde humain est vu comme de la folie par son entourage dès lors qu’il s’agit de l’étiquette la plus confortable pour ranger les personnes refusant la conformité à la norme. Toutefois, la pièce suggère que la folie présentée ici n’est pas celle de l’épouse mais bien celle de son entourage – le mari, le beau-frère et la sœur – qui se conforment à la norme sans se poser aucune question, tels de petits robots bien obéissants. La volonté de Yōnghye de devenir arbre n’est-elle finalement pas la plus raisonnable afin de se protéger de la brutalité humaine, de la normativité et de la soumission attendue des femmes ?

La vegetariana © Andrea Pizzalis 05 (Monica Piseddu)

Photos: La vegetariana © Andrea Pizzalis

La vegetariana (La Végétarienne)
Du 28 janvier au 1er février 2026
Théâtre de Vidy Lausanne 
www.vidy.ch/fr/evenement/daria-deflorian-la-vegetariana/

En italien, surtitré en français et anglais

Le 1er février, la garderie créative « Chouette » s’occupe des enfants dès 4 ans, le temps de la représentation. Inscription en ligne

Autour du spectacle :
30 janvier à 18h: À la rencontre de l’œuvre de Han Kang avec Élisa Shua Dusapin

 

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