La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier
« La fille de sel », de Sonia Zoran
Vernissage le 11 février à 18h à la librairie La Fontaine, Vevey
L’émission de radio s’appelait « Dans les bras du figuier ». Elle a beau s’être arrêtée il y a plus de dix ans, j’entends toujours la voix de Sonia Zoran au creux de mon oreille, nous racontant des histoires d’hommes, de femmes et d’Ailleurs. Dans La Fille de sel, c’est dans le bras d’un olivier que s’endort Sonia, après une longue journée passée à récolter les olives. Mais en tournant les pages de ce récit lumineux aux embruns d’Adriatique, c’est la même voix que j’entends, droite, franche, enveloppante mais rude aussi, comme une mère qui ne mentirait jamais, douce et rugueuse à la fois, poétique et concrète, basse et caressante. Sonia Zoran – journaliste épatante, Prix Jean Dumur 2015, formidable conteuse –, après avoir beaucoup écouté les autres, raconte son aventure exaltante avec une île, une petite île dont on fait le tour en une heure, mais qui a changé sa vie, et l’a réconciliée avec son histoire familiale.
Sonia Zoran se fait dans La Fille de sel fille de son père et fille de la mer. Un jour, elle débarque sur cette île, baptisée Otok dans le roman, quelque part au large de la Croatie, ou peut-être du Monténégro, et comprend qu’elle sera son « seul héritage ». Elle y passe une semaine, puis une deuxième, repart, revient, apprivoise les voisines, se laisse apprivoiser. Lorsqu’elle cesse de se demander ce qu’elle fait sur cette île, les rencontres se multiplient. On cesse de lui parler comme à une touriste. « A qui es-tu ? », lui demande-t-on, car ici tout le monde vient d’une famille du coin, même en étant parti chercher fortune et travail au loin. Au début elle dit qu’elle n’appartient qu’à elle-même, et puis elle raconte ce qu’elle sait de l’histoire de son père.
Son père, en Suisse, vient de mourir. L’écrivaine l’a regardé longtemps « respirer et ne pas respirer » dans cette chambre de clinique où il était venu mourir. Il venait de là, de cette ex-Yougoslavie hantée par les guerres, éclatée, né en Serbie dans les années 1930 par le hasard des affectations de son père chef de gare. Il parlait peu, et surtout pas du pays de son enfance, de son « chez lui ». C’est sur ses traces que Sonia Zoran marche, ou plutôt nage, en revenant encore et encore dans cette île du pays du père, dont les habitants parlent la langue du père, y cherchant les clés du monde silencieux du père.
Au fur et à mesure du récit des séjours sur l’île, les souvenirs d’enfance remontent. Le jour où elle découvre la mer, elle a quatre ans et toute la famille est à Rimini. Le grand-père montre l’autre rive, dit « c’est chez lui, chez ton papa, là-bas ». Lui hausse les épaules, ne dit rien. Depuis, Sonia ne cessera de se poser des questions sur son propre « chez elle », ravie des visites de la sœur de son père, tante exubérante qui débarquait avec pâtisseries et saucisses du pays. Lorsque la guerre se déclare dans les Balkans, la journaliste part en reportage à Sarajevo. Elle pense être chez elle, un peu, mais son nom intrigue, rend suspicieux, « prénom auquel il manque la terminaison pour devenir patronyme ». Lorsque la guerre se déclare, le père, qui a passé plus de trente ans en Suisse, épousé une femme des bords du Léman et même atteint l’âge de la retraite, dit effondré que « là-bas, cela recommence toujours » mais qu’il peut « enfin se dire qu’il a bien faire de partir » – comme s’il en avait douté jusqu’ici.
Sonia Zoran nage, dans La Fille de sel. Souvent, longuement, doucement. C’est que « l’âme adore nager », affirme Henri Michaux en exergue du récit. Lui revient en mémoire le rêve récurrent d’un dauphin, qu’elle faisait enfant, un dauphin égaré dans sa baignoire, ou dans sa chambre, et qu’elle essaie de sauver. En Suisse, le père avait tourné le dos à la mer, adopté un vieux chalet d’alpage. Elle s’est longuement demandée qui le dauphin symbolisait – elle ? Son père ? Maintenant, elle sait.
Isabelle Falconnier
« La fille de sel », de Sonia Zoran Éditions de l’Aire, 348 pages

