Julie Campiche

Julie Campiche – Unspoken : Donner de la valeur et du crédit à la parole des femmes, c’est quelque chose qui s’apprend

Lors de la première édition de la Biennale In Situ en 2024, dans cette inattendue halle brute et volumineuse qu’est l’Espace Amaretto à Lausanne, nous avions découvert le projet Unspoken de la harpiste Julie Campiche. Pour le public installé sur des chaises longues entre des rideaux diaphanes, cette grande halle était soudain devenue un espace intime. Intime et puissant, alors que Julie nous racontait les portraits musicaux de femmes célèbres ou anonymes, redonnant voix à celles trop souvent réduites au silence par l’Histoire. À l’occasion de la sortie de l’album Unspoken, en février dernier, on a rencontré Julie Campiche autour d’un thé vert, chez elle à Plan-les-Ouates.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan

On aurait pu parler de son instrument qui s’exprime dans un langage bien à lui; de sa carrière qui s’étend au-delà des frontières suisses depuis des années; du fait que la musicienne a été la toute première harpiste à avoir obtenu le Master en composition et performance jazz à l’HEMU de Lausanne, en 2020. De son quartet qui dure depuis dix ans et qui, de plus en plus collectif dans sa manière d’aborder la création, cohabite à merveille avec ce premier projet solo. De la versatilité avec laquelle Julie se sert de sa harpe mais aussi de sa voix, des voix des autres, d’instruments mécaniques ou percussifs pour tracer les contours des portraits qu’elle raconte. De la façon dont sa musique l’habite.  

Unspoken, c’est de la musique, et c’est aussi un sujet de société, un cri du cœur. Un projet qui s’est fait de manière intuitive car elle en avait besoin, un projet qui l’a fait grandir. Qui la laisse ultra-documentée sur les droits des femmes et les avancées et reculs des lois qui les impactent. Le sujet l’anime, le sujet nous touche, alors on en a parlé. 

Katia, pour L’Agenda : Qui sont pour toi les femmes à qui tu rends hommage dans les huit titres de ton album Unspoken ? Comment es-tu arrivée à elles ? 

Julie Campiche : Au début de ce projet, j’ai collaboré avec une documentaliste spécialisée dans l’histoire des femmes, dans le but d’élargir mes connaissances. Et en fait, il y avait tellement de matière ! Tellement d’histoires hallucinantes, de femmes inspirantes, d’expertes dans tous les domaines… Je le savais, intellectuellement, mais là, ça m’a fait comprendre physiquement à quel point le fait d’effacer les femmes de l’espace public est un choix de la part de la société. Peut-être inconscient, qui suit des habitudes, des schémas de pensées… mais un choix quand même. Si la volonté d’avoir l’égalité dans l’espace publique était là, il y en aurait la possibilité. 

C’était un boulot de titan d’aller creuser tout ça dans le délai qui m’était imparti – et je ne suis ni journaliste, ni historienne. Donc, pour ce projet, j’ai consciemment décidé de revenir à un choix subjectif. J’ai composé les portraits de femmes dont les actions m’ont touchée, dont les histoires m’ont fait grandir, dont j’admirais la manière de mener leur vie. Dès le moment où j’ai pris cette décision, ça m’a donné l’opportunité de dégager du temps pour creuser leurs histoires. 

Comment tu as procédé pour les raconter en musique ? 

J’ai fonctionné, comme toujours, de manière intuitive, tout en étant très au clair sur pourquoi je compose. Derrière tous mes morceaux il y a une histoire – plus ou moins explicite. Dans le cas de Unspoken, je savais ce que j’avais envie de raconter, de transmettre comme émotion, pourquoi je voulais faire le portrait de ces femmes. 

Pourquoi ? 

Quand je suis devenue maman pour la première fois, j’ai vécu les inégalités de genre beaucoup plus fortement. Jusque-là, en venant d’un milieu peu conservateur, j’avais le sentiment d’être épargnée. Avec l’arrivée de la parentalité, la pression de la société à t’assigner à des rôles genrés est assez trash. Et… moi ça me convenait pas. J’ai commencé à m’intéresser plus en détail à des sujets de féministes, et en faisant ce travail, j’ai acquis des outils pour poser des mots sur ce que je ressentais, sur des schémas de société, sur les violences faites aux femmes. Poser des mots permet de prendre conscience de ce qui permet à cette violence d’exister, et d’en sortir. Bien sûr, moi, je vis une version très édulcorée de cette violence, mais au fond, c’est la même, car elle est systémique.  

Ton projet touche à des sujets sensibles. Comment tu gères ça ? En tant que spectatrice, par exemple, je trouve que ton portrait de Maman du ciel, à qui on a retiré la garde de son enfant pour avoir dénoncé une suspicion d’inceste de la part du père, est très fort. On pourrait se laisser submerger par l’émotion…  

Au début, oui c’était ça ! Surtout que je suis le parcours d’autres femmes à qui c’est arrivé – parce que malheureusement, Maman du ciel n’est pas une exception mais un exemple frappant parmi beaucoup d’autres. Il y a des périodes où ce n’est pas facile. Mais je me vois comme un médium – dans le sens, un moyen de faire passer un message, une émotion. Si moi je pleure sur scène, je ne permets pas au public d’accéder à cette émotion. Alors j’ai dû apprendre à prendre de la distance tout en restant ultra impliquée, j’ai dû trouver un équilibre entre ces mouvements contraires qui doivent cohabiter. Aussi, j’ai réfléchi à comment aborder ces sujets sans que ça soit trop violent, pour ne pas que les auditeurs et auditrices se ferment mais au contraire, que ça ouvre des portes, des propositions de chemins. Le cas de Maman du ciel, qui comporte une part de lumière, m’a permis de le faire. 

Pour toi, en tant qu’artiste, cette prise de parole est-elle une forme d’extériorisation, un devoir… ? 

Là aussi, ça part du fait d’être devenue maman. J’ai pu observer qu’une des meilleures manières de faire évoluer les mentalités reste l’exemple. Quand mon aînée, à 4 ans, avait commencé à s’intéresser au saxophone, je lui avais demandé si elle voulait en jouer, et elle a éclaté de rire en disant « mais non maman, c’est un instrument pour les garçons ! ». Tout simplement parce que sa référence, c’était le saxophoniste de mon quartet. Évidemment, après ça, elle a eu le droit de regarder plein de vidéos YouTube de femmes qui jouaient du saxophone ! (rire). Si les enfants ont des références dans tous les domaines, eux-mêmes peuvent se projeter dans tous les domaines. C’est pareil pour le fait de donner de la valeur et du crédit à la parole des femmes : c’est quelque chose qui doit s’apprendre. 

Quels échanges tu as eu avec le public ? 

Je n’ai pas fait encore beaucoup de concert avec Unspoken, mais jusqu’à maintenant, à chaque fois, on vient me parler de Grisélidis Réal. Je crois que les gens kiffent ! (rire) Il y a quelque chose dans le groove du morceau, et quelque chose de tellement franc du collier dans sa manière à elle de parler, c’est phénoménal !  

Quel est le plus beau retour qu’on pourrait te faire au sujet de ce projet ? 

Je ne suis pas du genre à avoir des attentes spécifiques, plutôt à recevoir ce qui se passe. Mais par exemple, le fait que ça t’ait touché, pour moi c’est beau à recevoir ! Ce qui a été génial aussi, c’est que j’ai reçu des mails suite à la première, du 8 mars 2024, d’hommes qui m’ont écrit pour me partager leurs histoires, plusieurs jours après le concert. Je me suis dit… « une graine a été plantée ». Ne pas laisser indifférent, surtout sur des sujets aussi profonds, pour moi c’est le plus beau des cadeaux.  

*** 

L’album Unspoken est sorti en février dernier, et Julie Campiche a entamé une tournée, donc la plupart des concert auront lieu cet automne 2026.  

Julie Campiche solo – Unspoken  

– Vendredi 1er mai 2026, Bau4, Altbüron (Lucerne) 

– Vendredi 10 juillet 2026, Pod’Ring (Bienne) 

– Jeudi 26 novembre 2026, Le Groove (Genève) 
Dans le cadre du festival Les Créatives 

Pour suivre les dates à venir : www.juliecampiche.com  

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