La nuit tombe sans prévenir, le vent agite les branches nues, l’humidité s’immisce sous les manteaux et les ombres évitent les silhouettes qui rentrent chez elles d’un pas pressé. L’ambiance parfaite pour se faire raconter une petite histoire de tueur en série, non ? Mercredi 5 novembre au Victoria Hall, l’Orchestre de la Suisse Romande, sous la direction de Philippe Béran, jouera en ciné-concert The Lodger d’Alfred Hitchcock. Une histoire du brouillard londonien. Qui finit bien. Enfin, il semblerait…
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Basé sur le roman éponyme de Marie Belloc Lowndes (1913) et inspiré de l’histoire de Jack l’Éventreur, The Lodger, sorti en 1927, est le tout premier thriller de Hitchock. C’est également le premier film dans lequel il fait – presque par hasard, alors qu’il remplaçait un figurant au pied levé – sa première apparition en caméo, habitude qu’il adoptera par la suite.
Philippe Béran ne tarit pas d’éloges au sujet de cette œuvre. Et pourtant, ce chef d’orchestre en a vu des films muets, rôdé qu’il est aux ciné-concerts. « Je peux vous donner plein de raisons d’aller voir The Lodger » s’enthousiasme-il alors qu’il nous répondait au téléphone il y a quelques jours. « Ce film porte en germe tous les grands films que Hitchcock a réalisés par la suite. Je suis toujours fasciné de voir comment, à 26 ans, il maitrisait déjà tellement le langage cinématographique ! ». La standing ovation que lui avaient réservé les 3’000 personnes présentes à l’ouverture du Festival de Film de Locarno en 2023 ne peut qu’appuyer ses propos.
Interview par téléphone avec Philippe Béran :)
Après l’avoir rejoué l’année dernière dans une version réduite avec le Lemanic Modern Ensemble, Philippe Béran revient à un effectif large : une grande section de cordes et les 50 musicien∙ne∙s de l’OSR sur la scène du Victoria Hall.
Le film s’ouvre sur le visage d’une femme attaquée, un cri instrumental déchire l’air. La musique de Neil Brand, compositeur britannique, se fait tantôt angoissante pour accompagner les rebondissements de ce thriller intimiste, tantôt romantique et envoûtante, puisque le scénario raconte aussi une histoire d’amour. Dans une interview pour South West Silents en 2017, Neil Brand confiait qu’il trouvait que The Lodger avait « un rythme irrégulier et des changements d’humeur difficiles à interpréter, […] probablement dus au fait que le personnage de Novello [ndlr: l’amoureux] était le véritable tueur dans le roman original – et potentiellement aussi dans l’esprit de Hitchcock, jusqu’à ce que [le producteur] lui dise que cela ne pouvait pas être le cas, car l’acteur ne devait pas entacher son statut d’idole des femmes qui faisait vendre des billets ».
Still de The Lodger
L’humour n’est donc jamais loin, que ce soit dans des anecdotes de production ou dans l’intrigue. « La façon dont est racontée l’histoire de ce mystérieux personnage qui tue des blondes aux cheveux bouclés, si possible le mardi soir, me fait à la fois penser à Shakespeare dans la manière d’alterner le drame, l’amour et l’humour, et aux romans d’Agatha Christie, qui baladent le spectateur et l’embrouillent complètement jusqu’au dénouement final. C’est à la fois inquiétant et drôle, j’y reconnais un humour 100% British », sourit Philippe Béran.
Le musicien nous affirme connaitre le film par cœur. C’est à présent un travail technique qui l’attend d’ici là : revérifier, scène par scène, tous les tempi et les enchaînements pour que la musique soit parfaitement synchronisée avec le film. « Un concert symphonique, c’est facile en comparaison d’un ciné-concert ! » s’exclame-t-il. « Ici, il faut s’occuper de l’orchestre et de la musique, mais aussi de la ligne temporelle, en s’ajustant continuellement pour rester sur la crête du début à la fin : 1 heure, 29 minutes et 9 secondes de musique non-stop. C’est difficile mais aussi très euphorisant, car la musique nourrit le film et vice-versa. Voir un film avec la musique live, comme c’était fait à l’époque, c’est vraiment un autre monde ! Ça donne toute sa puissance émotionnelle à l’image ».
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En plus de passer un bon moment musical à se faire peur, se rendre au Victoria Hall mercredi 5 novembre sera également une bonne action, puisque les recettes du ciné-concert seront entièrement versées à la Fondation Clair Bois, qui assure un accompagnement adapté aux enfants, adolescents et aux adultes polyhandicapés.
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The Lodger – A story of the London fog
Mercredi 5 novembre 2025 à 19h30
Victoria Hall, Genève
www.osr.ch

