Chronique Isabelle Falconnier

La rentrée littéraire de Zaza lit – Épisode 11/13 – Comment je me suis réconciliée avec New York

C’est la rentrée du livre ! Chaque semaine, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de cœur, conseils et rencontres. Cette semaine, Zaza a lu la nouvelle traduction du mythique « L’Attrape-cœurs » de J.D. Salinger et « Rendez-vous sur l’autre rive » de Jay McInerney. De quoi la réconcilier si ce n’est avec l’Amérique, en tous les cas avec New York.

Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan 

Épisode 11/13

Comment je me suis réconciliée avec New York

Ce week-end, je me suis réconciliée avec New York.

Moi aussi, « J’ai rêvé New York », longtemps, souvent. Pour mille raisons affectives, imaginaires, intellectuelles. Je pense souvent à ce lointain ancêtre, Jules Falconnier, qui a passé les portes d’Ellis Island en 1870, trainant son propre rêve américain entre le Texas et l’Illinois. Et puis lorsque l’Amérique a montré son (vrai ?) visage trumpien, mon affection a été douchée, d’un coup. Dégoûtée, j’ai été.

Mais deux jours, deux livres et quelques centaines de pages m’ont réconciliée avec la Grande Pomme, la Statue de la Liberté, Brooklyn, Central Park et l’idée même de New York, qui avant d’être une ville est une idée, une destination, un champ de bataille et une chambre d’échos du monde entier.

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Merci qui ? Merci J.D. Salinger, merci Jay McInerney. On ne fait jamais assez confiance aux écrivains. Shame on me : je n’avais jamais lu L’Attrape-cœurs. Oh, j’avais bien lu des dizaines d’articles sur le mystère Salinger, ce traumatisé de la Deuxième Guerre mondiale qui vécut en ermite pendant près de cinquante ans dans le New Hampshire pour échapper au succès de son premier, et seul, roman, paru en 1951 sous le titre de The Catcher in the Rye. Je sais à quel point la culture populaire est hantée par L’Attrape-cœurs, cité par des artistes aussi variés que Stephen King, Jean-Marie Koltès, John Green, Alain Mabanckou, Indochine, The Offspring ou Benjamin Biolay. Des assassins l’avaient sur leur table de chevet, tels que celui de John Lennon et l’homme qui a tenté d’abattre Reagan.

Samedi dernier, je me suis rattrapée, et moi aussi j’ai succombé au charme de Holden Caulfield, adolescent viré de son internat quelques jours avant Noël qui, au lieu de rentrer chez lui, vagabonde durant trois jours dans New York. Holden Caulfield est à la fois un génie, un hypersensible surdoué, sage et drôle, et un gamin désespéré, angoissé, paumé et incompris. Seul dans la ville, il réveille le meilleur et le pire de New York, parcourant l’île de Manhattan en long et en large, se demandant de manière obsessionnelle ce que deviennent les canards de l’étang de Central Park lorsque l’eau se transforme en glace. Il n’y a que sa petite sœur pour l’aimer sans réserve, et l’empêcher de fuir à l’autre bout du pays. Salinger fait dire à Holden : « Mon rêve, c’est un livre qu’on n’arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie.» C’est exactement cela. Je l’ai lu en pensant à l’adolescente que j’ai toujours dans le cœur, à la solitude fondamentale de nos vies, au courage de Holden, qui se confronte à tout, le chagrin, le désir, le mépris, le froid, en tentant si fort de conserver sa part d’enfance, de ralentir le temps.

L’Attrape-cœurs, écrit comme une confession, dans une langue faussement orale, familière, digressive mais relativement maniérée aussi, est un livre compliqué à traduire en français. Sébastien Japrisot avait reçu en 1953 les félicitations de Salinger lui-même. En 1986, Annie Saumont, écrivaine spécialiste de littérature anglo-saxonne, en renouvelait la vision. À l’occasion des 75 ans du roman, l’écrivaine Alice Déon, directrice des éditions La Table Ronde, et le traducteur Jean Esch, en proposent une nouvelle version, qui restitue toute la modernité de l’écriture de Salinger.

Une fois à New York sur les traces de Holden Caulfield, j’ai enchainé avec le nouveau roman d’un des plus new-yorkais des écrivains américains contemporains, Jay McInerney. Sacré bonne pioche – Rendez-vous sur l’autre rive est le point final d’une aventure romanesque entamée il y a quarante ans, dans les années 1980. Pour être précis : Rendez-vous sur l’autre rive est le quatrième roman d’une tétralogie consacrée à Russell et Corrine Calloway, un couple de new-yorkais branchés, intellos et plutôt vernis dans la vie. Le premier tome, Trente ans et des poussières, paraît en français en 1993. Suivront La Belle Vie, qui confronte ses personnages fétiches au choc du 11 septembre puis, dans Les Jours enfuis, à la crise des subprimes de 2008 et à l’espoir suscité par l’élection de Obama. Voici Russell et Corrine Calloway de retour pour un quatrième et dernier tour de piste. Rendez-vous sur l’autre rive s’ouvre au début de la pandémie du Covid 19. Il doit son titre, See you on the other side, à un panneau vu par l’écrivain, accroché sur la devanture d’un café dans un espoir partagé que tout cela serait bientôt terminé. À la fin du roman, et de notre route avec Russell and Corrine Calloway, ce titre – par ailleurs tiré d’un poème de W.S. Merwin –prend une nouvelle, et très émouvante, signification. Au fil des années, les Calloway ont traversé d’innombrables crises, professionnelles, amicales, conjugales. Ils sont ici confrontés à des périls plus intimes, mais aussi à un monde, celui de Trump, de #MeToo, du virus qui paralyse la planète, qu’ils n’ont pas vu venir et qui les déstabilise plus qu’ils n’osent se l’avouer. Leur fils Jeremy, fan de Bernie Sanders, est désormais un militant d’extrême gauche tandis que leur fille Storey tente de réussir dans le métier le plus en vogue des années 2000, cheffe cuisinière. Dragué par une jeune écrivaine branchée, Russell méprise vaguement le vieux schnock vaniteux qu’il est devenu et hésite à s’offrir une dernière aventure.

Me sont revenues à la mémoire, en lisant Rendez-vous sur l’autre rive, les émotions ressenties en découvrant les romans de F. Scott Fitzgerald – un autre écorché vif, et qui entretenait la même relation complexe et critique que McInerney envers les fantasmes américains de richesse et de mobilité sociale. Et puis aussi le fameux incipit de Bonjour tristesse: « Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. » C’est que Jay McInerney, l’enfant terrible des lettres américaines des années 80 avec Bret Easton Ellis, insuffle ici à son écriture foncièrement ironique et satirique une profonde mélancolie. Fini de rire ; on peut commencer à sourire. Rendez-vous sur l’autre rive est le roman le plus pudique de McInerney, automnal, faussement matérialiste, inquiet et serein à la fois, peut-être parce que le roman se termine par un mariage et un enterrement. McInerney y dit adieu à « son » New York tout en l’offrant aux générations suivantes. C’est rare, d’écrire une satire qui soit tout à la fois aussi une élégie.

Me voici réconciliée avec New York. Reste l’Amérique. À nous deux.

Isabelle Falconnier

« L’attrape-cœurs », de J.D. Salinger.
Nouvelle traduction de Jean Esch et Alice Déon.
La Table Ronde,
302 pages.

« Rendez-vous sur l’autre rive », de Jay McInerney.
Traduction Thierry Decottignies.
L’Olivier,
332 pages.

PS

Le lauréat du Prix Goncourt 2026, annoncé mardi 3 novembre prochain, figure parmi ces quatre finalistes :

  • Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie (Gallimard)
  • Philippe Jaenada, L’inconnue du Quai de Javel (Flammarion)
  • Clémentine Mélois, Choses que je croyais perdues (L’Arbalète/Gallimard)
  • Sylvain Prudhomme, De l’autre côté du lac (Minuit)

Mon pronostic (et mon souhait) ?

Philippe Jaenada pour L’inconnue du Quai de Javel, roman-fleuve, enquête obsessionnelle et intime inoubliable.

Chances : 9/10

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