Tavolo pour dru Carlo De Rosa

Tous les langages de l’amour

Midi théâtre, formule de repas-spectacles qui promeut des compagnies locales à travers la Suisse romande, lance sa nouvelle saison avec Tavolo pour drü. La nouvelle création de Tomoskar Productions joue avec les clichés linguistiques, les rince, les tord et les essore pour en faire une pièce vivante, drôle, légère, qui apporte le temps d’un date un peu de cohésion (inter)nationale. À voir dans huit théâtres romands jusqu’au 10 novembre.

Texte: Grégoire de Rham
Photos: Carlo De Rosa

Imaginez la scène. Vous ouvrez pour l’énième fois cette application de rencontre que vous avez téléchargée autant par espoir de trouver l’âme sœur que par dépit d’une solitude qui se prolonge. Votre profil matche enfin avec un autre : celui de Michel·Michèle. Physiquement autant qu’intellectuellement, il·elle vous plaît beaucoup. Vous tchatchez, la connexion se fait lentement mais sûrement et l’heure de la vraie rencontre approche. Vous vous donnez rendez-vous dans un joli petit restaurant pour enfin faire connaissance. Après des heures à trier votre garde-robe, vous choisissez votre plus bel habit, achetez un bouquet et passez un temps infini dans la salle de bain à vous recoiffer devant le miroir pour savoir de quel côté votre mèche sera la plus attrayante. Une fois votre look de séducteur·rice savamment préparé, vous vous rendez audit restaurant, cœur battant et fleur au fusil. Vous tremblotez un peu. Vous vous attendez à voir Michel·Michèle pour la première fois. Et là, en lieu et place de votre bien-aimé·e potentiel·le, ne se présentent que deux hurluberlu·e·s dont vous ne maîtrisez pas la langue.

C’est peu ou prou ce qui arrive aux trois protagonistes de Tavolo pour drü, la première création du nouveau millésime des Midi théâtre, présentée pour sa grande première à Nebia, à quelques dizaines de mètres de la gare de Bienne. Tomoskar Productions, compagnie locale menée par Tom Greder, s’y adonne une nouvelle fois à une forme encore trop rare sous nos latitudes : le spectacle multilingue. En compagnie de Veronica Del Vecchio et de Matthieu Sesseli, l’artiste globe-trotter y propose ce curieux date entre un francophone (Bastien), un suisse-germanophone (Klaus) et une italophone (Maria). Pas un seul ne parle le moindre mot de la langue des autres et pourtant, cette rencontre fortuite débouchera sur une série de dialogues plus savoureux les uns que les autres, sur un échange culturel qui ira au-delà des mots, sur des éclats de rire communs dont chacun·e aura compris autre chose.

Car sous ses airs de pochade comique, cette création trilingue soulève un problème on ne peut plus helvétique : celui de la communication. Et si la langue en est un point essentiel, il en va de même pour bien d’autres éléments plus discrets. Imagine-t-on un·e Schwytzois·e parler avec autant d’emphase et de gestuelle qu’un·e Sicilien·ne ? Est-ce qu’un·e Parisien·ne prendra autant de gants qu’un·e Romand·e pour ne pas froisser son interlocuteur·rice ? Imprégné·e de ses codes culturels, de ses références, de son débit de parole et de son accent, chaque personnage cherche tant bien que mal à rentrer dans cette bulle qui entoure les deux autres. Et peu à peu, au milieu des quiproquos, des mécompréhensions et des hésitations, se crée petit à petit un nouveau langage. Tou·te·s trois trouvent leurs marques, leurs repères, leurs conforts communs. D’abord dirigés vers l’autre, leurs sarcasmes se retournent peu à peu sur leur propre bagage culturel, sur leur timidité, sur leurs insécurités, sur leurs propres injonctions à « bien faire ».

Et quel territoire plus intime, plus périlleux et plus incertain que celui de la rencontre amoureuse pour explorer cette thématique tentaculaire ? L’autre que l’on veut séduire n’a-t-il pas lui aussi sa façon de communiquer, sa façon de penser, sa façon de parler l’amour ? Et si le besoin essentiel de comprendre un allophone servait indirectement notre relation à lui en remettant la communication au centre ? C’est autant de ces petites bribes de questionnements dans lesquelles on s’engouffre sans y penser tout au long de ces scènes de rencards on ne peut plus banales. Tomoskar Productions nous y invite subtilement, maquillant, comme le font les meilleurs artistes, les questions les plus profondes par quelques rires légers.

Tavolo pour drü

www.miditheatre.ch

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