ZAZA LIT Lucy Sante et Letizia Muratori

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« D’elle à moi. Récit d’une transition », de Lucy Sante.
« Apparition de la fille », de Letizia Muratori.

J’ai mis beaucoup de temps à me comporter comme une fille. Je grimpais aux arbres, je faisais des grimaces peu gracieuses sur les photos, je portais sans sourciller les jeans usagers, et trop grands, de mes cousins. Enfant, je mesurais bien le fossé qui me séparais des « vraies » filles mais elles habitaient un continent trop lointain, peuplé de créatures à socquettes en dentelles aussi à l’aise avec leur mascara que Mary Poppins avec son parapluie. Je n’ai commencé à m’occuper de ma féminité qu’à l’adolescence. Parfois, j’aimerais retrouver la gamine qui ne savait pas qu’on la regardait, qui ne se comportait pas selon les attentes envers son genre.

Car, question à un million, qui est-on lorsqu’on ne se conforme pas ? Qui est-on lorsqu’on se libère du regard, et du jugement, des autres, proches ou lointains ?

Lucy Sante est une intellectuelle, critique littéraire, écrivaine et enseignante d’histoire de la photographie new-yorkaise reconnue. Née en Belgique, enfant unique de parents catholiques et ouvriers émigrés aux États-Unis, elle fréquente la scène artistique underground des années 1970, côtoie Patty Smith, Basquiat ou Nan Goldin. En février 2021, s’amusant avec l’application FaceApp sur son téléphone, celle qui est alors encore officiellement Luc, homme blanc cisgenre marié et père d’un enfant, teste l’option qui permet de changer de genre. Epiphanie : Luc se met à trembler de tout son corps, à pleurer. Il se reconnait enfin, ose affirmer, à 66 ans, ce qu’il sait depuis toujours, ce qu’il réprime depuis l’enfance : il est une femme. Lucy. Lucy prévient alors ses amis puis entame le voyage qui fera d’elle réellement une femme. « D’elle à moi », finaliste du Prix Pulitzer 2025, raconte l’année qui suit cette prodigieuse épiphanie, tout en plongeant dans son histoire intime – familiale, amoureuse, sexuelle – et la manière dont elle a joué à cache-cache toute sa vie avec sa vérité. C’est passionnant, instructif, chaleureux, touchant, drôle, subtil et, mais oui, très concernant : combien d’entre nous n’ont-ils, n’ont-elles, pas besoin de sortir de la « prison de déni » que nous nous imposons ? Qui peut dire qu’il se sent « entier » ? Savons-nous réellement ce que nous refoulons, acceptons, dévoilons, nommons ?

Une autre qui cherche à savoir qui elle est, c’est Nourit, une jeune femme de Tel-Aviv. Nourit est née d’un don de sperme. À 18 ans, elle part en quête de son père biologique italien, Giorgio. Elle a à peine l’occasion d’échanger quelques lettres avec lui qu’il décède. Qu’à cela ne tienne : la voilà qui inonde les frères, sœurs et ex-femmes de Giorgio de messages pour qu’ils lui racontent toute l’histoire de leur famille – la sienne, désormais –, semant une joyeuse zizanie entre Turin, Rome et Haïfa. « Apparition de la fille » est le premier roman traduit en français de l’écrivaine italienne Letizia Muratori, qui explore depuis vingt ans les thématiques de la construction sociale de la féminité et de la famille. Récit épistolaire polyphonique, il pose avec une fougue toute méditerranéenne des questions universelles: quelle place donner à une giclée de sperme dans sa propre histoire ? Pourquoi Giorgio tenait-il tant à faire un don de sperme en Israël ? Pourquoi ne trouve-t-on parfois jamais sa place au sein de sa propre famille ? Quelle importance donner à la biologie dans la construction de son identité ? Surtout : exhumer les non-dits qui entourent notre existence rend-il plus heureux ?

Pour Nourit, pour Lucy, la réponse est oui, absolument.

 

Isabelle Falconnier

« D’elle à moi. Récit d’une transition », de Lucy Sante. Phébus, 224 p.

« Apparition de la fille », de Letizia Muratori. Notabilia, 272 p.

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