Notre part féroce

ZAZA LIT le 24 décembre

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Notre part féroce », de Sophie Pointurier

Au moment où le monde se pâme devant le film animé publicitaire de la chaîne Intermarché mettant en scène, au son de la chanson Le Mal-aimé de Claude François, un loup esseulé qui arrête de manger de la viande pour se faire des amis, historiette d’une grande mièvrerie, il est bon de se plonger dans Notre part féroce de Sophie Pointurier. Paru à la rentrée d’août, c’est le livre avec lequel je vous conseille de terminer l’année. Il y est question pêle-mêle de rapports mère-fille, de l’enfance, des réactions passionnelles que déclenche le retour du loup dans nos forêts et campagnes, et de notre part sauvage, celle que l’on occulte, bâillonne, domestique, et qui parfois surgit au détour d’une conversation, d’un rêve ou d’une promenade dans les bois. Loin d’aseptiser notre part sauvage pour nous fondre dans la masse, de chercher à se faire aimer à tout prix, Notre part féroce en reconnait la légitimité, l’effroi qu’elle suscite. Sophie Pointurier ne dissout pas le loup dans un océan de bons sentiments, mais lui rend son identité biologique naturelle, qui n’est ni d’être un ami, ni un ennemi, mais de vivre sa vie de mammifère carnivore.

Anne, l’héroïne de Notre part féroce, est journaliste. Elle enquête sur le retour du loup en France et des attaques de troupeaux dans la région de Gap. Un jour, un agriculteur se retrouve au tribunal pour avoir tué sans autorisation une jeune louve lors d’une battue au sanglier. Pour avoir contesté son geste, Anne reçoit des menaces de mort. Sa rédactrice en chef l’envoie au bord de la mer passer des vacances et retrouver les témoins de l’apparition d’une mystérieuse Dame Blanche, trente ans auparavant, pour un sujet estival sur les phénomènes étranges. Anne part avec sa fille adolescente, Scarlett, et sa mère Louise, éternelle hypocondriaque avec qui la journaliste entretient une relation compliquée. L’inexplicable ne tarde pas à se manifester. Un poney est retrouvé déchiqueté par un loup non loin. La mère d’Anne présente d’étranges griffures sur le cou, et ne se sépare jamais d’un étrange duvet de fourrure. Depuis qu’elle est enfant, Anne n’a connu sa mère qu’épuisée, souffrante et consommant à l’excès des médicaments pour le ventre ou les maux de tête. Son état semble s’aggraver. Lorsque son voisin Vassili lui glisse un carnet rempli de notes sur les lycanthropes, les hommes-loups, elle commence à entrevoir que la personnalité de sa mère est plus complexe qu’il n’y parait. Et s’immerge dans l’univers parallèle des Dames Blanches, loups-garous et autres vampires.

Écho fictionnel du livre culte Femmes qui courent avec les loups de la psychanalyste et conteuse amérindienne Clarissa Pinkola Estes, Notre part féroce se lit comme un roman réaliste – comment s’assurer que sa mère, lorsque qu’elle se transforme en loup-garou, ne se fasse pas tirer par un tir de chasseur ? – tout autant qu’une fable puissante sur les émotions refoulées qui s’accumulent au fil des années et qui un jour explosent de manière furieuse, déroutante, animale peut-être. Longtemps, avant sa démonisation par les théoriciens du christianisme, la lycanthropie était vue comme une forme de mélancolie, qui amenait certaines personnes à se prendre pour des loups et à errer la nuit près des cimetières, à l’instar des chiens et des loups. Pour la psychanalyse, le loup-garou, ou l’homme-loup, est un puissant symbole de l’autre qui est en nous.

Après Femme portant un fusil, où dans une communauté de femmes une mère de famille doit répondre du meurtre d’un homme, Sophie Pointurier plonge ainsi à nouveau dans milieu féminin pour porter une belle réflexion genrée des figures de nos légendes. Elle ne dit pas qu’il faut s’intégrer à tout prix, comme le loup mal-aimé d’Intermarché, se dépouiller de ce qui nous caractérise, devenir une version consensuelle et acceptable de soi-même. Elle ne dit pas qu’il faut s’apprivoiser, comme le renard et le Petit Prince. Au contraire, Notre part féroce sépare celles qui s’aiment. Troublant, dérangeant, intéressant.

Isabelle Falconnier

« Notre part féroce ». De Sophie Pointurier. Phébus, 206 pages

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *