Au centre de la salle de répétition du Cercle Littéraire Yverdon trône un fauteuil, l’iconique fauteuil d’Argan, protagoniste du Malade imaginaire. Ici, la troupe répète entre quatre murs entièrement verts : la superstition n’est pas de mise, apparemment ! La plus célèbre pièce de Molière, s’il en faut, se jouera au Théâtre Benno Besson le 31 décembre et en tout début d’année 2026.
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Ce fauteuil-là est un peu plus pimpant que l’original, exposé aujourd’hui à la Comédie Française. Vincent Jaccard, qui interprète Argan et met en scène la pièce, ne compte pas en faire usage plus que de raison. « Quand on lit la pièce en repensant aux circonstances dans lesquelles elle a été écrite, ça fait bizarre », admet-il, faisant référence à la condition de l’auteur. En effet, lorsqu’il écrivait Le Malade imaginaire, Molière souffrait déjà de tuberculose et, quand les représentations débutèrent à Paris en 1673, il ne put tenir le rôle d’Argan que pendant quatre représentations avant de mourir. « On comprend dans le texte qu’il y avait des scènes entières où il n’était pas obligé de bouger. Il était même certainement assis la plupart du temps », relève Vincent.
Ce choix de mise en scène statique – plus pragmatique qu’artistique, on s’en doute –, Vincent ne l’a pas retenu. Les problèmes de santé de son Argan sont bel et bien imaginaires, et ne lui enlèvent en rien le plaisir rageur de se lancer à la poursuite de sa servante Toinette, vexé lorsque celle-ci fait preuve de plus d’esprit que lui. Quelle jubilation de les voir courir autour du fameux fauteuil, se houspillant mutuellement !
Tout attachée qu’elle soit à ce patriarche, Toinette en est convaincue : « Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser ». Et comme il se trouve qu’effectivement, il ne songe pas à ce qu’il fait (quelle idée, vouloir marier sa fille contre son gré à un jeune médecin pédant ! Et s’apprêter à signer un testament rédigé par un notaire douteux !), elle s’emploiera à le redresser, à coups de stratagèmes costumés.
Le Malade imaginaire, c’est un mariage arrangé et des travestissements de classe, situations chères à Molière, mais aussi une critique de la médecine. Ou plutôt… d’une certaine façon de la pratiquer, note Vincent. « Molière ne critique pas la médecine elle-même, mais le charlatanisme, les personnes qui profitent de la crédulité ou de l’anxiété d’autrui, qui jettent de la poudre aux yeux et n’ont pas la sagesse de garder une certaine humilité face à leur savoir ». Anecdote pour le moins intéressante : le metteur en scène attitré du CLY est médecin dans la vie ! Étonnant d’ailleurs qu’il ne se soit pas penché sur cette pièce si célèbre avant. « En fait, ça fait longtemps que j’ai envie de la jouer, répond-il. Je l’avais relue en pleine pandémie, mais j’ai eu comme l’intuition que ça n’aurait pas été le bon moment. Il y avait tellement de conflits, de controverses… ça n’aurait servi qu’ajouter de l’eau au moulin des conspirationnistes. Au contraire, ce texte a besoin d’être pris avec beaucoup de recul. »
Le moment est donc venu de s’attaquer à cette pépite du répertoire, que l’humour parcourt bras-dessus bras-dessous avec la critique : ici un bon mot, là du comique de situation, une haute dose d’auto-dérision, ou encore quelques ficelles de la comédie italienne.
Le Médecin volant, répétition
Photo de haut de page: Le Malade imaginaire, répétition
Photos: © Dwayne Toyloy
Pour mettre en relief toute la palette d’humour de Molière, le CLY jouera, en première partie, une autre pièce : Le Médecin volant, l’une des premières écrites par l’auteur. Ce court texte aborde également les thématiques du mariage, de la fourberie et de l’identité usurpée, mais dans un tout autre style, celui de la Commedia dell’arte. L’occasion pour la troupe de faire un travail plus physique, sur le masque et le corps. En assistant à une répétition menée par la metteuse en scène Ophélie Steinmann (la Toinette de l’autre pièce), nous y avons découvert avec joie un Sganarelle à l’agilité ultra-vitaminée, un fier Valère à la diction claire et au visage expressif, deux bougres(ses) bourrues, impayables dans leurs manières engoncées d’interagir… ça promet !
Le Malade imaginaire
Du 31 décembre 2025 au 3 janvier 2026
Théâtre Benno Besson, Yverdon
www.cly.ch

