C’est la rentrée du livre ! Chaque semaine, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de cœur, conseils et rencontres. Cette semaine, Zaza a lu « Le Petit Nicolas. Je reviens ! », les douze nouvelles histoires du mythique Petit Nicolas écrite par Anne Goscinny, la propre fille de son créateur René Goscinny.
Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan
Épisode 10/13
Le Petit Nicolas revient, et c’est très bien
Quand j’étais une petite fille, j’aimais beaucoup le Petit Nicolas.
Ses aventures, écrites une vingtaine d’années avant que je ne les lise, distillaient un parfum à la fois familier – la famille, l’école, les copains, les vacances et leurs mini-tragédies et joies simples, je connaissais – et déjà résolument, et délicieusement, rétro. Je n’avais pas de proviseur, les classes étaient naturellement mixtes, les garçons ne juraient que par Goldorak et ma mère partait au travail tous les matins. Le Petit Nicolas était une sorte de petit frère du passé que je regardais faire ses bêtises en sachant que tout finirait toujours par un goûter de pain et de chocolat.
– annonce –
Alors lorsqu’Anne Goscinny a annoncé, début octobre, la sortie de nouvelles aventures du Petit Nicolas, non pas « simplement » des inédits posthumes retrouvés de son papa mais des histoires toutes neuves, écrites de sa propre main, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai été partagée entre curiosité, admiration devant son courage et agacement devant cette énième exploitation du personnage.
J’ai donc lu les douze nouvelles histoires de Le Petit Nicolas. Je reviens !. Je les ai lues sans déplaisir. « Le Nouvel-An », où les parents finissent par rester regarder la télévision avec le Petit Nicolas et sa mémé au lieu de sortir s’amuser, et « Je joue de la flûte », dans laquelle Nicolas se voit offrir deux flûtes à bec le même jour pour finir par les utiliser pour se battre avec Alceste « comme des mousquetaires », sont les plus réussies. J’ai passé un moment sympathique, oui, mais rien de plus ; comme lorsqu’on regarde une comédie franchouillarde qui nous fait pouffer et perdre notre temps à la fois.
Je me suis surtout demandée : à quoi bon !? Entre 1959 et 1965, René Goscinny a écrit et publié plus de deux cents vingt histoires du Petit Nicolas, d’abord dans les colonnes du journal Sud-Ouest Dimanche, puis dans des recueils publiés par les éditions Denoël. Le Petit Nicolas était né une première fois en 1955 sous le trait de crayon de Sempé : entre 1955 et 1956, une vingtaine de planches BD signée Sempé et Goscinny paraîtront dans le magazine belge Le Moustique. Mais Goscinny est viré de Moustique pour activités syndicales et Sempé n’aime pas la bande dessinée – c’est sous la forme de ces petits contes en prose, illustrés de deux ou trois dessins de Sempé, que la série du Petit Nicolas trouve son succès populaire durable. Cocasse : le jeune personnage doit son nom à la chaine de magasins de vin éponyme, dont une publicité figure sur un bus qui passe sous les yeux de Sempé lorsqu’il s’agit de baptiser le garçonnet qu’il vient de dessiner… À quoi bon !? Car en sus des plus de deux cents histoires du Petit Nicolas publiées du vivant de Goscinny, se sont ajoutées dès les années 2000 plusieurs dizaines d’histoires inédites, retrouvées et éditées par Anne Goscinny, qui fonde pour cela les éditions IMAV, maison désormais éditrice de l’intégralité des livres du Petit Nicolas (15 volumes) et gestionnaires des droits d’adaptation et merchandising dans le monde entier. Et ça marche : en 2009, à l’occasion des cinquante ans de sa création, c’est non seulement un nouveau recueil d’inédits qui sort mais en sus un film à succès avec Kad Merad et Valérie Lemercier, ainsi qu’une série animée pour la TV. À quoi bon, alors que le grenier à provisions est bien rempli, qu’il y a amplement de quoi se mettre sous la dent et consommer du Petit Nicolas des années durant, écrire de nouvelles histoires ? D’autant plus qu’Anne Goscinny ne fait pas la révolution en décidant par exemple de raconter les histoires d’un gamin parisien du 21e siècle : elle se contente, explique-t-elle, d’avancer dans le temps d’une petite décennie, saisissant les années 1970, le moment où les écoles deviennent mixtes (c’est en 1976 que la mixité, de légale dès 1957, devient obligatoire dans les écoles primaires françaises), où les mamans se mettent pour de bon à aller au travail comme les papas et où déguster du saumon fumé à Nouvel An devient un incontournable des tables familiales.
Je pense que la réponse est ailleurs. Anne Goscinny est née le 19 mai 1968. Ce qu’elle raconte, ce sont ses propres années d’enfance. Ce qu’elle raconte, c’est l’enfance dont son papa n’a pas été témoin, ou si peu, parce qu’il est mort le 5 novembre 1977, lorsqu’elle avait 9 ans. Le Petit Nicolas. Je reviens !, c’est Anne qui raconte à son papa la vie lorsqu’on est des filles et des garçons dans la même classe, ce que lui n’a pas connu enfant. Le Petit Nicolas. Je reviens !, c’est Anne qui raconte à René ce monde post Mai-68 qu’il aura si peu connu, qui lui raconte comment la vie a continué, après sa mort survenue bien trop tôt.
C’est ainsi que les écrivains survivent dans le cœur de leur fille et que les filles d’écrivains parlent à leur père mort trop tôt. Il n’y a pas de meilleure raison.
Isabelle Falconnier

