ZAZA LIT Ulysse

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« L’odyssée de l’Odyssée », de Christophe Ono-dit-Biot

« Aide-moi à rentrer chez moi ! Help me go home ! » C’est le cri du cœur que lance Matt Damon à Charlize Theron dans le nouveau film à grand spectacle du réalisateur anglo-américain Christopher Nolan, à qui l’on doit d’extraordinaires opéras cinématographiques tels que Dark Knight, Inception ou Interstellar. Et qui est le héros de cette superproduction à voir sur grand écran dès le 15 juillet ? Ulysse ! Le héros de L’Odyssée, suite de L’Iliade, vaste épopée en vers signée d’un mystérieux Homère dont nous ne saurons jamais s’il s’agit d’un seul homme, d’un groupe de poètes de la Grèce antique, ou de poétesses, ou même d’un patchwork de récits hérités d’histoires fabuleuses que l’on se racontait autour du bassin de la Méditerranée depuis des millénaires – à l’instar d’un autre livre fameux, La Bible.

« Aide-moi à rentrer ! Help me go home ! » Allez voir l’histoire d’Ulysse qui veut rentrer chez lui, retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque, ou tout au moins les souvenirs qu’il en conserve, après tant d’années retenu captif, puis tant d’autres à errer dans un monde inconnu rempli de monstres et de magiciennes, de mangeurs d’oubli et de princesses, de sang, d’écume et de caresses. Mais je vous en supplie, avant, ou après, lisez le merveilleux livre que Christophe Ono-dit-Biot publie pour l’occasion, L’odyssée de l’Odyssée. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les aventures d’Ulysse sans avoir jamais lu Homère. Promis : vous apprendrez tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Ulysse sans avoir lu Homère. Surtout : vous apprendrez pourquoi certaines histoires se racontent encore plus de trois mille ans après avoir été imaginées, pourquoi Christopher Nolan a eu besoin lui aussi de nous la raconter, et pourquoi le personnage d’Ulysse ne tombe pas du ciel, mais du passé immémorial des hommes et femmes que nous sommes.

Ono-dit-Biot parle en amoureux de longue date : le 12 octobre 1981, l’automne de ses 6 ans, le journaliste et écrivain rencontre Ulysse. Plus précisément : l’adaptation en dessin animé qu’en font pour la télévision le duo Jean Chalopin et Nina Wolmark sous le titre Ulysse 31, transposant les épisodes marins dans l’espace, en 26 épisodes de 26 minutes. Depuis, Christophe Ono-dit-Biot s’est immergé dans les grands mythes méditerranéens et le monde antique pour n’en plus ressortir que pour partager sa passion. L’odyssée de l’Odyssée raconte, décrypte, explique. Mais aussi incite, invite, engage. Ono-dit-Biot s’y fait tour à tour pédagogue, romancier, poète, convoquant son érudition avec autant de simplicité que ses souvenirs d’enfant. Il dit sa tendresse pour Télémaque, fils orphelin d’un père non pas mort, mais disparu, ce qui est peut-être pire, et qui doit défendre sa mère contre les prétendants jaloux du trône. Il justifie sa fascination pour Pénélope, tout sauf la femme au foyer qui attend passivement, stéréotype façonné au 19e siècle, mais la maîtresse du temps, tirant ses fils avec ruse et finesse. Il est question de la conversation la plus émouvante de L’Odyssée : lorsqu’Ulysse explique à Calypso, amoureuse de lui au point d’en avoir fait son quasi esclave sexuel durant sept ans, pourquoi il préfère renoncer à l’immortalité que la nymphe lui offre plutôt qu’à la perspective de retrouver Pénélope. « Calypso découvre ce que les dieux ne peuvent pas connaître, écrit Ono-dit-Biot : la possibilité de la perte, l’urgence d’aimer, la saveur incomparable du moment présent. » Et puis la scène la plus poignante du récit, la voici : une femme qui n’a pas vu son mari depuis vingt ans, désespérée, alors qu’il est là, devant elle, mais qu’elle ne le sait pas parce qu’il est déguisé ; un homme qui se retient de la prendre dans ses bras, confit dans une méfiance inhumaine, devant encore lui prouver que oui, c’est bien lui, Ulysse. « Patience, mon cœur », se dit cet homme, dans ce qui est aux yeux de l’helléniste Jacqueline de Romilly qui en fit un livre éponyme merveilleux, l’un des vers les plus forts de l’épopée.

Pour éclairer le destin d’Ulysse, Ono-dit-Biot convoque l’Ulysse de Joyce bien sûr, le poète anarchiste Hakim Bey, Dante Alighieri, qui en fait l’une des figures les plus marquantes de son Enfer, mais aussi des films, E.T. de Spielberg, L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford ou Usual suspects de Bryan Singer. En fil rouge implicite et complice de ces 300 pages impatientes, la question que pose la philosophe Barbara Cassin dans son formidable livre sur La nostalgie : « Quand donc est-on chez soi ? » ou plutôt : Pourquoi ne peut-on jamais revenir à la maison ? Parce que la « maison » n’existe pas, que le mal du pays est inguérissable. Parce que, toujours en écoutant la belle Barbara, la nostalgie, « ce sentiment envahissant et doux est, comme l’origine, une fiction choisie qui ne cesse de donner les indices pour qu’on la prenne pour ce qu’elle est, une fiction, adorable, humaine, un fait de culture ».

La preuve par la fin des aventures d’Ulysse. Une fin bien éloignée du poème de Du Bellay popularisé par Brassens, « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, / Ou comme cestuy-là qui conquit la toison, / Et puis est retourné, plein d’usage et raison, / Vivre entre ses parents le reste de son âge ! ». Bien éloignée de tout happy end romantique. C’est qu’Ulysse, à peine revenu dans la couche conjugale en bois d’olivier, doit repartir. Lisez – le livre d’Ono-dit-Biot, ou carrément L’Odyssée traduite en vers par le poète Philippe Jaccottet, un must disponible en poche chez La Découverte – , vous comprendrez.  

Il y a de la politique dans L’Odyssée, de la fable initiatique, de la psychanalyse avant l’heure, une humanité folle, de la sociologie, de l’herméneutique, de la métaphysique, de la science de la mer et du ciel. On peut la lire comme une vaste métaphore du voyage de retour, le « nostos » qui, sans but, n’est qu’errance, à l’issue sans cesse différée par les épreuves imposées par le destin, dont celle, métaphorique en toutes, incarnées par le paradis artificiel des Lotophages qui encourage l’oubli définitif. Qui oublie ne pourra jamais retourner chez lui… Et quel merveilleux raconteur d’histoires est cet Ulysse, au point que ce talent le sauve dans l’île des Phéaciens, tout comme il sauvera Schéhérazade, lui donnera la liberté. « Vous me direz : Ithaque, c’est loin, conclut Christophe Ono-dit-Biot. Ces Grecs, c’est loin. Peut-être. Mais je crois que si ce poème a traversé les siècles, c’est parce que précisément, Ithaque, c’est un peu chez nous. »

Isabelle Falconnier

« L’odyssée de l’Odyssée », de Christophe Ono-dit-Biot
Grasset, 368 pages.

PS:

Pour le plaisir, le début de L’Odyssée, traduit par Philippe Jaccottet en 1955 :

 » Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif :

celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,

voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,

souffrant beaucoup d’angoisse dans son âme sur la mer

pour défendre sa vie et le retour de ses marins

sans en pouvoir sauver un seul, quoi qu’il en eût :

par leur propre fureur ils furent perdus en effet,

ces enfants qui touchèrent aux troupeaux du dieu d’En-Haut,

le Soleil qui leur prit le bonheur du retour…

A nous aussi, Fille de Zeus, conte un peu ces exploits ! « 

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