La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier
« Le peintre célèbre du village voisin », de Blaise Hofmann
« Brigitte Lahaie à l’écoute du monde », de Barbara Polla
« Les dernières années de Rainer Maria Rilke », de Maurice Zermatten
Trois rencontres au sommet à se mettre sous la dent cette semaine : Barbara Polla en visite chez Brigitte Lahaie, Blaise Hofmann auprès du Maître de l’Atelier de Saint-Prex Pietro Sarto, et enfin Maurice Zermatten qui retrouve, par-delà la mort, le poète Rainer Maria Rilke.
Barbara Polla a peur des chiens depuis qu’enfant elle s’est fait mordre les mollets en pédalant à bicyclette. Elle a même développé une allergie qui peut se transformer en asthme. Mais voilà : il a fallu faire avec les chiennes de Brigitte, et faire face à la meute installée sur le canapé à ses côtés, durant les longues heures de discussion. Miracle : à la fin, Barbara s’est surprise à poser sa main sur la tête de l’une d’elle, un jeune lévrier noir.
Dans Brigitte Lahaie à l’écoute du monde, l’écrivaine, galeriste et médecin raconte, avec une empathie admirative, complice et solaire, le destin de la reine du cinéma pornographique des années 1970 devenue, sur RMC puis Sud Radio, la confidente préférée des Français pour tout ce qui touche la sexualité, mais aussi et surtout l’amour, couple, le désir – ou son absence. Un destin hors du commun, étonnant : pionnière du Minitel en créant 3615 Lahaie, elle est aussi écrivaine à succès avec Moi, la scandaleuse, écrit lorsqu’elle arrête de tourner des films pornos, ou Réussir son couple, c’est possible en 2019, passionnée tout à la fois par la nature, les animaux, la psychanalyse, la philosophie, la sexologie ou les théories de l’interprétation des rêves.
Chez Pietro Sarto, il n’y a pas de chien mais une chatte de 18 ans, Mimi-Juliette. Ce qui en âge humain en fait bientôt une centenaire, explique le peintre à Blaise Hofmann, installé à la grande table du salon de Saint-Prex peuplé de fantômes. Comme moi, précise-t-il. Sarto, 94 ans, « désormais moitié enfant, moitié vieillard », raconte, dans le désordre, l’enfance à Chiasso, les bistrots de Montparnasse avec Giacometti, Ramuz, à qui la chatte doit son deuxième prénom (Juliette comme l’héroïne de La Beauté sur la terre), les souvenirs de son premier atelier de taille-douce, à Villette dans les années 1960, déjà sur les bords du Léman. Mais Sarto est fatigué, il doit se reposer et met le visiteur dehors. Le peintre célèbre du village voisin se mue alors en enquête sur cet artiste extraordinaire, à la renommée internationale, qui a reçu la visite d’une First Lady ou de Cartier-Bresson, dont le visage et le nom sont en train de s’effacer. Blaise Hofmann rencontre alors ceux qui ont créé avec Sarto, ceux qui l’aiment, qui l’aident. Le président des Amis de Sarto, les galeristes, les lithographes, les amis artistes, écrivains, les petites mains de l’atelier, les amoureuses cachées. Il parcourt les paysages que Sarto a peint, dessiné, gravé durant presque un siècle. À Lavaux, il emprunte le chemin de la Dame qui plonge depuis Chexbres sur le village de Rivaz, où durant des décennies Sarto vient « mesurer le ciel », jusqu’à ce qu’on inaugure en 2016 une très officielle « La Petite barrière à Sarto ». Il comprend le déracinement de l’enfance, lorsqu’on arrache Pietro, 8 ans, à son Tessin natal pour s’installer à Neuchâtel. Le peintre célèbre du village voisin raconte avec minutie et jubilation l’esprit de liberté et de résistance créatrice unique que Sarto instille dans ses ateliers, à Villette puis à Saint-Prex depuis les années 1970, sa clique – Pierre Tal Coat, Jean Lecoultre, Hans Erni, Albert Chavaz, Jacques Chessex -, les honneurs, le succès, l’indépendance affective revendiquée.
Bien sûr, Le peintre célèbre du village voisin et Brigitte Lahaie à l’écoute du monde parlent aussi de leur auteur. Si Blaise Hofmann s’intéresse à Sarto, c’est que depuis deux générations, une minuscule aquarelle signée de sa main est accrochée au-dessus du téléphone fixe de ses parent. Là où l’écrivain a grandi, le peintre est une légende familière, comme un vieil ami que l’on retrouve sur les murs des bâtiments officiels, aux parois des écoles. Barbara Polla s’intéresse à Brigitte Lahaie parce qu’elle a reconnu en elle une sœur, un esprit libre, comme Colette, qui leur sert de marraine affectueuse et tutélaire. Toutes les deux aiment l’amour, qu’elles considèrent comme un « mouvement vers le monde dans sa globalité », et la sexualité, qu’elles rapprochent de la spiritualité. Si Brigitte a accepté de se confier, de laisser Barbara écrire ce livre très personnel sur elle, c’est qu’elle a confiance en son amie écrivaine, d’ailleurs une invitée régulière de ses émissions radio.
Ni Blaise ni Barbara n’avancent masqués. Ils ne s’effacent pas devant leur sujet: c’est ce qu’ils sont qui les a menés à cette rencontre, à ce récit. Ils assument, disent « je » lorsqu’il le faut, s’immiscent, abondent, admirent, compatissent, commentent. En retour, quelle qualité de regard, d’écoute, de respect !
Notre troisième rencontre au sommet de la semaine a eu lieu il y a longtemps, et les deux protagonistes sont morts, et enterrés, depuis belle lurette. Mais par la grâce d’une réédition, voici à nouveau Les dernières années de Rainer Maria Rilke par l’écrivain valaisan Maurice Zermatten : publié une première fois en 1975 pour le centième anniversaire de la naissance du poète, revoici cette biographie toute personnelle à l’occasion, en cette année 2026, du centenaire de la mort de Rilke, préfacé par Marcel Lepper, directeur de la Fondation Rilke. Maurice Zermatten a 16 ans lorsque Rilke meurt à Glion après une longue maladie, 26 ans lorsqu’il publie son premier roman. Il ne le rencontre jamais en chair et en os, mais grandit avec, découvre à travers ses vers l’état de poésie. Il le raconte à de nombreuses reprises, touché que le poète allemand ait choisi son cher Valais pour ses dernières années, écrivant à Sierre ses plus belles poésies, et puis désignant comme dernière demeure le cimetière de l’église de Rarogne. Zermatten se place en témoin, en fan même, se décrit discrètement « aller et venir » dans les pièces de la maison-tour de Muzot, qui « garde l’air d’une qui attend » le retour du poète, s’assied au petit bureau. À la toute fin de son récit, Maurice Zermatten se permet d’intervenir franchement. C’est un matin d’été. Il est à Rarogne, devant la tombe de Rilke. Il n’est pas seul : quelques jeunes filles d’un pensionnat anglais écoutent religieusement leur professeur – « chevelu », nous sommes en 1970 – raconter la vie et l’œuvre du poète, puis commenter la fameuse épitaphe – « Rose, oh reiner Widerspruch, / Lust, / Niemandes Schlaf zu sein / unter so viel Lidern. » – d’un dépité : « Il n’y a rien à comprendre ! Rendez-vous au café du village pour les cartes postales. » C’est peu dire que le professeur chevelu en prend pour son grade.
Isabelle Falconnier
« Le peintre célèbre du village voisin », de Blaise Hofmann, Éditions Zoé, 256 p.
« Brigitte Lahaie à l’écoute du monde », de Barbara Polla, BSN Press, 104 p.
« Les dernières années de Rainer Maria Rilke », de Maurice Zermatten, Florides Helvètes, 224 p.

