Isabelle Aude Seigne rés.

ZAZA LIT Aude Seigne

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« Le Nord à contre-jour », de Aude Seigne

Qu’est-ce qui a bien pu prendre à cette grande bourlingueuse devant l’Éternel, lauréate du Prix Nicolas Bouvier au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo pour Chroniques de l’Occident nomade (Zoé, 2011), autrice d’un ample road-movie avec L’Amérique entre nous (Zoé, 2022), surfeuse du World Wide Web dans Une toile large comme le monde (Zoé, 2017), pour nous immerger ainsi dans les vacances d’une famille recomposée au Danemark, où le défi ultime sera de trouver le manège du parc d’attractions qui convienne à trois enfants de 5, 7 et 14 ans ?

C’est que, pardi, la famille recomposée est l’aventure ultime, la gageure majeure de nos civilisations occidentales, et sa réussite le Graal – autant dire l’impossible quête.

J’exagère à peine.

Ce que révèle Le nord à contre-jour, c’est qu’il n’est pas plus facile aujourd’hui qu’hier d’être la belle-mère, la marâtre. Malgré la banalisation des séparations, qui font partie de plus de la moitié des parcours des familles contemporaines, « belle-mère » est toujours un rôle ingrat. L’obsession de la narratrice, mère divorcée d’une fillette et nouvelle compagne de Luca, jeune veuf doté d’une ado et d’un jeune fils, à se sentir légitime, crève les pages, et crève le coeur.

Ce que révèle Le nord à contre-jour est une attention inouïe, démesurée, portée aux enfants, à leurs réactions, à leur sensibilité (supposée) et à leurs préférences – Luca attend deux ans avant d’évoquer la nouvelle femme de sa vie à ses enfants ! Au moment de l’annonce de la destination du voyage, il faudrait que les trois enfants s’extasient, et leur relative indifférence à l’idée de passer 15 jours au Danemark est quasi présage d’échec de l’entreprise aux yeux de la narratrice. Sur place, entre visite d’un village viking et poses-photos devant la statue de la Petite Sirène, il s’agit, du petit-déjeuner à l’histoire du soir, de faire plaisir à tout le monde, de choisir un restaurant où chacun trouvera nourriture à son goût, d’imaginer des divertissements qui vont plaire à tous. Il suffit d’un enfant grincheux, d’une dispute de gosses, d’une différence éducative qui éclate au grand jour, pour stresser le pauvre Luca. La pression que s’impose le couple à réussir ses premières vacances communes est épuisante. Rien qu’en tournant les pages, j’étais épuisée !

J’ai raté mes recompositions familiales, il faut dire. Il faut dire aussi que cela ne peut que rater, une recomposition : on quitte le père de ses enfants pour retrouver un amoureux, parce qu’on s’est laissé déborder par la vie domestique, et l’on se retrouve avec les enfants d’un autre en plus de siens, enfants que vous n’avez pas choisis, qui ne vous ont pas choisie. Vous les obligez forcément à trahir leur mère et eux viennent entraver votre nouvelle vie amoureuse, vous priver de la récompense post-divorce. Il est mille fois plus simple de prendre un amant.

L’exercice d’équilibrisme auquel s’est livrée Aude Seigne m’a rappelé la lecture des Choses de Pérec. Le nord à contre-jour raconte une histoire banale, triviale même, dans laquelle tout le monde peut se reconnaître. Son roman est littérairement très réussi tout en étant d’un grand intérêt sociologique. J’ai lu Le nord à contre-jour comme une satire, celle de jeunes parents intellos-bobos-écolos d’aujourd’hui avides de tout réussir, psychologisant à outrance chaque situation, se soumettant sans héroïsme à la douce dictature de leurs enfants – à tort ? À raison ? J’ai lu Le nord à contre-jour comme un ouvrage d’une grande délicatesse, empli d’une belle force vitale mais d’où surgit une étrange tristesse, parce que Luca et la narratrice se débattent comme des beaux diables et ne lisent pas leur propre histoire comme nous la lisons, sous la plume d’une Aude Seigne pas tout à fait dupe, parce que nous aimerions leur ôter cette pression inutile qu’ils s’imposent, cette culpabilité qu’ils nourrissent, tendus qu’ils sont vers la réussite dérisoire de leurs quinze jours de vacances au Danemark, comme s’ils y pouvaient quelque chose, comme si le bonheur ou le malheur futur de leurs enfants en dépendait, comme s’ils pouvaient les protéger de la vie.

Isabelle Falconnier

« Le nord à contre-jour », de Aude Seigne. Zoé, 170 pages

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