La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier
« Betty Bossi. Recettes à succès. Inratables depuis 1956 »
Betty Bossi existe-t-elle ? Enfant, c’était une question récurrente, juste après « Le Père Noël existe-t-il ? » C’est que nous possédions ses œuvres complètes à la maison. Un vaste rayonnage qui s’étoffait à chaque nouvelle parution, « Savoir recevoir » ou « La cuisine italienne » rejoignant « Biscuits et friandises », « Menus de fêtes » ou « Gâteaux, cakes et tourtes », édité en 1973, best-seller absolu avec 1,35 million d’exemplaires écoulés.
Betty Bossi, c’était un nom sur la couverture d’un livre, d’abord. Donc, une auteure. Rassurante : elle avait réponse à tout, et rien ne pouvait nous arriver en cuisine si l’on suivait ses recettes. J’ai appris à lire et à cuisiner dans ses livres. Je m’y plongeais avec autant de plaisir que dans Astérix ou la collection des Tout l’Univers héritée de mon grand-père. J’étais une lectrice de Betty Bossi. Sa prose – noms de légumes, de fruits exotiques, de desserts, termes de cuisson – m’ouvrait à un imaginaire culinaire et gustatif fantastique. Je rêvassais à ce nom étrange, Betty Bossi. Si « Betty » me paraissait d’une ringardise extrême, dans « Bossi », j’entendais « boss », « patron », trouvant cela parfaitement normal, puisqu’en cuisine, c’était « Betty », ou ma mère, et d’une manière générale toutes les femmes, qui commandaient.
Nous savions que c’était suisse allemand. Nous nous méfions ainsi des recettes de pâtes et d’une manière générale de toutes les recettes italiennes, que la gentille mais ignorante Betty déformait honteusement en ajoutant de la crème à la Carbonara. Et nous évitions soigneusement tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des recettes de riz Casimir avec fruits en boîte, intolérables à notre palais de Welsches.
Je suis ravie de découvrir aujourd’hui la vie secrète de Betty Bossi, via le biopic de Pierre Monnard racontant le destin de la rédactrice publicitaire zurichoise Emmi Creola-Maag, créatrice d’un personnage de fiction et d’une marque désormais mythique. Mais Betty Bossi restera pour moi un nom imprimé sur des livres posés sur la table de la cuisine, ma mère et moi qui nous activions autour, ensemble, pour concocter un repas qui ferait plaisir.
Et puis j’ai quitté la maison. Lorsque je me suis « installée », comme on dit, ma mère m’a donné quelques-uns des dizaines de volumes de sa collection. Je ne les ai jamais utilisés. Je n’ai pas continué à la compléter avec les titres plus modernes qui paraissaient, « One pot », « Pains cocotte » ou « Végane ». Mes enfants trouvent désormais leurs recettes sur les réseaux sociaux. Si je devais classer mes livres de Betty Bossi, je les mettrais avec les albums photos. Ils appartiennent à cet espace-temps que l’on appelle « la maison », ce passé de l’enfance et des liens affectifs qui nous construisent. Les applications ont ringardisé les livres pratiques, qui ne méritent pas ce dédain. Ce sont des livres performatifs. Comme les guides de voyage, les livres de mécaniques, les livres Chanson Vole et les bons livres érotiques. Ils vivent avec nous.
Isabelle Falconnier
« Betty Bossi. Recettes à succès. Inratables depuis 1956 », Betty Bossi
Hallo Betty, film de Pierre Monnard, 2025
www.swissfilms.ch

