Prix de la Sorge. Photo Cloé Houriet

Lever le voile sur la littérature universitaire romande

Le Prix de la Sorge, concours d’écriture organisé par L’Auditoire, le journal des étudiant·e·s de l’UNIL et de l’EPFL, a fêté jeudi dernier son 30e anniversaire. Retour sur un prix mettant à l’honneur les productions littéraires de la communauté universitaire lausannoise, dans une optique de préservation et de valorisation d’un patrimoine trop souvent oublié.

Texte et propos recueillis par Marine Pellissier

Jeudi dernier, dans la salle de la Grange, le centre des arts et sciences du campus de l’UNIL, il était difficile de trouver une place assise. La 30e édition du Prix de la Sorge a en effet attiré un public conséquent, en plus de son taux de participation record, le comité d’organisation ayant reçu un peu plus de septante textes mis au concours. Cet engouement révèle l’importance pour la population universitaire romande de valoriser et de diffuser ses productions littéraires, dans un milieu où la fiction est bien souvent éclipsée par la littérature scientifique. Ainsi, aussi bien enseignant·e·s qu’étudiant·e·s se sont prêté·e·s au jeu, et le 27 novembre dernier, quatre textes explorant le thème choisi – «Mettre les voiles» – ont été récompensés au cours d’une soirée musicale et conviviale. Le prix coup de cœur a été obtenu par Sofia Ounsi pour Saada, et le troisième prix par Elise Pierotti pour Vareuse Malheureuse. Les premiers prix ont été attribuées à Tala Chamsi pour Demain, dès l’aube, et à Marianne Savioz pour Eau Douce, les jurés s’étant décidés pour un prix ex-aequo. Au son de la musique du groupe de rock Blue Ginger et de la lecture d’extraits des textes primés par les lauréates, le public a pu constater, une fois de plus, la richesse des plumes du campus de l’UNIL et de l’EPFL.

Photos: Cloé Houriet

Festivaliser pour valoriser

Pour cette édition, L’Auditoire a fait appel à des jurés de choix. Parmi elles·eux, Antonio Rodriguez, professeur à la faculté des Lettres de l’UNIL mais également fondateur du Prix de la Sorge, a été d’accord de contribuer à nouveau à son histoire. «Quand le Prix est né, j’avais 22 ans, et le campus de Dorigny était naissant, bien morose, pris entre des coupes budgétaires et des contestations étudiantes. Le site restait fonctionnaliste; un lieu de travail principalement», explique-t-il. Des événements qui ne sont pas très éloignés de ceux que le campus traversent actuellement, soulignant ainsi l’importance de célébrer la culture universitaire alors que celle-ci souffre des conséquences des mesures d’austérité actuelles. D’une impulsion similaire naîtra, en 2015, le Printemps de la poésie. «Je veux plutôt agir poétiquement par des dispositifs. Un festival reste un “opéra fabuleux” – pour le dire avec Rimbaud – qui synchronise les acteur·ice·s littéraires, d’amener de nouveaux publics, de démocratiser et de diversifier un corpus élitiste», ajoute Antonio Rodriguez.

Pour départager les textes reçus, le professeur a délibéré aux côtés de Camille Hofmann, jeune écrivaine valaisanne, Avî Cagin, co-présidente du collectif littéraire lausannois Méluzine, et Alice Côté-Gendreau, co-rédactrice de L’Auditoire. Dans le choix de ce jury, le journal voulait ainsi mobiliser des acteur·ice·s qui contribuent à la diffusion et à la valorisation de la littérature romande. Côté étudiant·e·s, les lauréates des prix s’accordent également sur l’importance d’un tel concours. «J’ai beaucoup aimé le fait qu’il y ait un tel événement au sein de l’Uni, parce que je trouve que la littérature est un art qu’on isole un peu. On parle beaucoup de musique, on parle beaucoup de peinture. Mais pas assez de littérature, à mon goût, malheureusement», explique Sofia Ounsi, étudiante en droit. Pour Tala Chamsi, étudiante en médecine, ce genre d’événement représente même un vrai besoin: «Ce genre de concours est absolument nécessaire. Comme il est organisé par l’université, quand on est happé·e·s par ses études, une proposition de concours dans lequel on nous donne un thème, ça facilite le processus d’écriture. Et la soirée est vraiment agréable. C’est une très bonne expérience.» Ces impressions reflètent ainsi la nécessité de récompenser pour valoriser, en particulier lorsque cela concerne la production littéraire d’une minorité linguistique telle que la nôtre.

Être écrivain·e en Suisse romande

À la question de savoir si les écrivain·e·s romand·e·s sont assez mis·es en avant sur la scène littéraire francophone, Camille Hofmann, récemment publiée par une maison d’édition valaisanne, répond sans hésiter: «Non, je ne pense pas qu’on soit assez reconnu·e·s, à part peut-être ceux·celles qui commencent à devenir très établi·e·s, comme Nicolas Feuz par exemple.» L’auteur de polars neuchâtelois a d’ailleurs préfacé le premier livre de Camille, qui se devait de trouver un préfacier de renom pour que son éditeur publie l’ouvrage, preuve que même en Suisse romande, la logique économique dominant la littérature fonctionne aussi sur la renommée de certain·e·s écrivain·e·s. Également écrivain publié, Antonio Rodriguez indique ne pas avoir rencontré de difficultés majeures durant le processus, mais remarque également un manque de reconnaissance de la littérature romande. «Avez-vous lu Crisinel? Connaissez-vous l’œuvre de Burnat-Provins? Pourquoi Anne Perrier écrit-elle des haïkus? Peu de monde s’en occupe, et c’est pourtant de la poésie romande de qualité. C’est pourquoi nous lançons avec la Section de français de l’UNIL une série de colloques sur les poètes romand·e·s afin de mobiliser la critique et les acteur·ice·s de la poésie sur la nécessité de revisiter le patrimoine.» Intégrer la littérature romande au corpus universitaire semble être une nécessité qui transparaît dans la réponse de Sofia, qui avoue ne pas avoir beaucoup d’écrivain·e·s romand·e·s auxquels se référer. «La littérature romande pourrait être plus mise en avant, parce qu’on se concentre trop sur les écrivain·e·s les plus connu·e·s, et peut-être un peu trop sur la France. La Suisse romande a aussi droit à sa place», ajoute-t-elle. Pour Tala, si la littérature romande ne bénéficie pas de la visibilité qu’elle mérite, elle remarque tout de même même qu’«en Suisse romande, il y a une grande fierté quand un auteur se fait connaître, même si ce succès reste assez local.» Questionnées sur leurs futurs en littérature, Tala et Sofia indiquent toutes deux que la publication de leurs textes est un objectif qu’elles souhaitent poursuivre. Reste à savoir si les ressources mises à disposition des jeunes écrivain·e·s romand·e·s se révèleront suffisantes pour réaliser ces aspirations littéraires.

Photos: Cloé Houriet

Premiers événements de la série de colloques dédiés aux poètes romands
Les 30 avril et 1er mai 2026
Château de Dorigny, Lausanne
https://www.fabula.org/actualites/130001/edmond-henri-crisinel-une-dechirure-a-l-oeuvre-lausanne.html

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