Le week-end dernier, Hoops of Iron a présenté sa nouvelle pièce de théâtre, Two Point Oh ! à Onex. Le choix de cette œuvre se révèle pertinent puisque cette pièce soulève des questions actuelles et essentielles sur l’intelligence artificielle.
Texte : Alice Marion
Two Point Oh ! est la deuxième pièce de l’écrivain et dramaturge américain Jeffrey Jackson. Elle a été créée pour la première fois en 2013 et a reçu d’excellentes critiques. Dans cette mise en scène de la compagnie franco-genevoise anglophone Hoops of Iron, Phineas Clark, assisté de Sofie Qwarnström, l’a adaptée et mise en scène.
Cette pièce se centre sur le personnage d’Elliott Leeds (Phineas Clark), fondateur de Paradigm, une multinationale spécialisée dans les logiciels pionniers. Devenu richissime et très connu, il ne cesse de voyager pour ses affaires afin de promouvoir son entreprise et ses innovations. Sa femme, Melanie (Leopoldine Apra), regrette ses absences répétées qui contrecarrent son désir d’enfant et de famille unie. Lorsque le jet privé de son mari s’écrase, elle est dévastée. Mais elle découvre la dernière invention d’Elliott : une application basée sur l’intelligence artificielle qui possède le visage, la voix et même les souvenirs de son mari. La veuve, complètement anéantie, perd la notion de ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ; elle vit désormais avec la version virtuelle de son époux dont elle devient totalement dépendante. Melanie a vécu dans l’ombre d’Elliott ; sa vie a tourné autour de lui et de sa réussite. Quand elle perd son mari, elle perd non seulement son partenaire mais aussi son identité. En pensant le retrouver, elle croit recouvrer une part d’elle-même. Elliott 2.0 parle, répond aux questions et interagit comme le ferait un humain. Ces discussions avec l’application effacent, dans une certaine mesure, la douleur et le chagrin sans toutefois lui apporter une joie pérenne. Ce rapport unissant Melanie et le logiciel interroge les relations entre les individus : peuvent-elles réellement garder ce nom lorsque l’autre est une reproduction virtuelle de l’être aimé dépourvue de toute enveloppe corporelle et brillant par son absence physique ? Cette application se transforme d’ailleurs rapidement en une prison de laquelle Melanie ne parvient pas à s’échapper. Ben Robbins (David McClenaghan), meilleur ami d’Elliott et co-fondateur de Paradigm, tente de mettre fin à cette obsession ; cependant, lorsque que l’IA ne se contente plus de reproduire ce qu’on lui a enseigné et qu’elle commence à exprimer et développer des idées inédites, il se laisse convaincre lui aussi et imagine que son ami n’a jamais disparu.
Tout au long de la pièce, Elliott Leeds apparaît uniquement sur un écran ce qui nous place dans la même position que Melanie. Si nous savons qu’un comédien bien réel joue à travers la télévision placée sur la scène, nous ressentons dès le départ une certaine distance avec le personnage. Ne voyant jamais la totalité du corps d’Elliott mais seulement son visage à travers un média, l’ambiance devient de plus en plus pesante. Cette sensation de malaise s’intensifie lorsque l’IA, dont les compétences progressent, se révèle capable de manipuler Melanie. Cette application illustre l’ambition démesurée de son auteur ; car si Elliott 2.0 affirme avoir été créé dans le seul but d’interagir avec sa femme, il apparaît aussi sur les écrans de son entreprise dont il veut reprendre le contrôle. Ce logiciel tyrannique nous laisse entrevoir la personnalité de son créateur : celui-ci a choisi de passer des milliers d’heures à enregistrer des informations et des conversations sur son application pour la rendre la plus réussie possible, cherchant à assouvir son ambition personnelle. Il souhaite se maintenir « en vie » malgré les conséquences sur son entourage, et empêche finalement le deuil de son épouse et la continuation logique des événements. Cette pièce n’est pas sans évoquer la mégalomanie de certains dirigeants du monde de la tech et manifeste tant le refus de tomber dans l’oubli, de laisser sa place que la volonté de conserver un pouvoir sans limite temporelle – même si cette possibilité demeure une illusion puisqu’elle se réalise par le biais d’un double virtuel.
Ces scènes alternent avec la représentation d’une émission télévisée, The Straight Story, présentée par Jerry Gold (Guillaume Torriano) qui tente de comprendre et d’expliquer les rumeurs concernant Elliott 2.0 pour maintenir son audimat. Ce programme souligne notre intérêt pour la vie, la carrière et les scandales des personnalités en vue. Nous nous plaisons à commenter leurs comportements mais, ce faisant, nous leur donnons une visibilité accrue et un pouvoir plus important.
Tout en construisant une intrigue entrainante, la pièce pose des questions sur ce que signifie être humain et sur notre rapport au monde virtuel, au temps accordé aux nouvelles technologies ainsi qu’à la réflexion qu’il conviendrait de mener concernant l’IA. En se penchant sur l’assouvissement des désirs d’un homme puissant, elle convoque en filigrane l’image d’une plutocracy.
Ne vous méprenez pas : cette pièce de théâtre fait certes réfléchir mais également rire. Plusieurs passages sont très drôles, en particulier les conversations entre Ben Robbins et Catherine Powell (Mundey Young), la nouvelle CEO de Paradigm qui voit sa nomination compromise par le logiciel ayant l’aspect d’Elliott.
Les cinq comédien∙ne∙s jouent extrêmement bien et Mundey Young interprète avec brio et sans aucune fausse note la variété d’états que connaît son personnage. Les acteur∙ice∙s sont investi∙e∙s dans leur rôle et touché∙e∙s par le sujet de la pièce comme le montrent leur disponibilité et leur écoute lors de la discussion qui a suivi la représentation. Cet échange a révélé l’intérêt du public qui s’est senti concerné par les diverses interrogations soulevées par la pièce et portant sur la conscience, l’immortalité, la notion de responsabilité et l’absence de limites éthiques au progrès technologique. Finalement, l’humanité n’a-t-elle pas plus à perdre qu’à gagner en n’apposant aucune restriction à l’IA ?
Information
Hoops of Iron promeut le théâtre en anglais dans la région du Grand Genève et d’Auvergne-Rhône Alpes.
Pièce en anglais avec surtitres en français. Accessible à tous.
Two Point Oh !
Du 4 au 6 septembre, Manège d’Onex
Du 9 au 12 septembre à Lyon (Acte 2)
Du 18 au 27 septembre, Théâtre les 50, Saint-Jean-de-Gonville


Two Point Oh nous invite à réfléchir à l’impact de l’IA sur nos vies. À travers un exemple concret, la pièce met en scène un couple dont l’un des membres décide unilatéralement de se faire remplacer par une IA. Ensemble, ils se démènent pour retrouver un sens, alors qu’ils sont confrontés à leur humanité imparfaite. L’IA y est incarnée en un personnage glaçant, tandis que les humains y dévoilent leurs failles, voire leur lâcheté.
Pour nous aider à réfléchir sur l’éventualité d’une pensée à la fois indépendante et virtuelle, le spectacle vivant reste sans égal. Ce sujet, qui occupe la une de l’actualité, est le sujet théâtral par excellence d’autant que les acteurs de Hoops of Iron, qui on déjà démontré leur niveau, transcendent ce texte visionnaire (donné la première fois en 2013) de Jeffrey Jackson.