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Régine Detambel : « La littérature peut aider une personne en deuil à se relier à ce qui est encore vivant en elle »

Tout à la fois écrivaine et soignante, kinésithérapeute et romancière, Régine Detambel est une pionnière de la bibliothérapie en France. Autrice de « Lire pour relier » et « Les livres prennent soin de nous », elle nous dit comment la lecture peut être un refuge pour nos souffrances et nous aider à nous reconstruire après un drame personnel.

Propos recueillis par Isabelle Falconnier

Isabelle Falconnier : Comment et quand les livres peuvent-ils aider une personne touchée par un deuil?

Régine Detambel : Lorsqu’on est touché par un deuil, on ne peut plus lire! La sidération fait que plus rien ne circule. Notre psychisme est mort, tout est coupé, seules les fonctions vitales fonctionnent. Nous nous retrouvons dans un état d’hypervigilance, de terreur, qui empêche toute circulation vers l’imaginaire, la rêverie, ou même la concentration sur autre chose que les émotions qui nous dévastent. Il faut accepter cet état de fait. Mais ce qui est possible, et qui aide, c’est la voix d’une personne qui lit. Faisons l’offrande de notre voix aux personnes qui souffrent. Il n’y a rien de plus enveloppant qu’une voix qui lit pour nous, quel que soit le texte. Il y a des fonctions maternantes dans la voix qui permettent de revenir dans l’enfance, l’abandon et le lien à la vie qu’elle représente.

Quand retrouve-t-on l’envie de lire après un deuil et quels livres peuvent nous aider à ce moment ?

Il n’y a pas de calendrier. Quand la personne sera prête. Cela peut prendre des semaines, des mois. Mais un livre – que l’on nous offre, que l’on aime, que la personne défunte aimait – est aussi un doudou, un objet transitionnel, un compagnon discret. Je parle souvent de l’importance de la peau des livres, de leur couverture, du papier des pages : un livre ça se touche, se caresse, nous caresse. On va peut-être garder une pile de livre près de soi, les parcourir parfois, glaner un mot, une phrase… La lecture ne doit jamais être une injonction mais un possible. Un jour, j’ai vécu un deuil terrible. On m’a offert un livre de Christian Bobin, « Noireclaire ». Je ne l’ai pas ouvert, mais je l’ai laissé là, tout proche, et c’était déjà une présence amie.

Lire, écouter une voix lire, c’est bien. Écrire, c’est mieux encore ?

Roland Barthes, dans son « Journal de deuil », tenu dès le lendemain de la mort de sa mère, écrivait que le fait même que la langue lui offre le mot « intolérable », et qu’il puisse l’écrire, une fois, dix fois, cent fois sur le papier, rendait cet intolérable un peu plus supportable. Écrire sa colère, sa révolte, écrire aussi le bonheur que nous avons connu avec l’être cher, permet de donner une forme à notre détresse, de la déposer dans le papier. Écrire notre détresse permet d’éviter qu’elle ne se transforme en un gouffre sans fond. Même si c’est pour déchirer le papier après ! Griffonner, chantonner, retrouver des paroles de chansons qui nous appellent : les mots nous aident à nous remettre en mouvement, à nous relier à ce qui est vivant en nous. Un mot lu, un mot écrit, peut durant quelques minutes nous décoller de la douleur. Mais parfois, nous ne voulons pas être séparés de notre douleur, pas encore, il faut savoir l’entendre.

Comment les livres peuvent-ils prendre soin de nous dans la tristesse ?

Il ne s’agit pas de réparer mais de construire. On ne répare pas un être vivant, pas un humain en tout cas. Guérir n’est pas être réparé, guérir c’est devenir autre, être changé. Un humain ne se répare pas, il ne revient pas à son état antérieur. Je pense que la littérature est plutôt là pour nous construire, nous nourrir, nous étoffer. La littérature a ce pouvoir d’arracher à soi-même et à ses ruminations. Elle peut nous relier à des expériences et des émotions similaires à celle que nous vivons, mais pas forcément par identification directe : un roman qui parle d’exil, de chemins de vie douloureux, peut entrer en résonnance avec une personne qui ont vécu le deuil d’un proche.

Justement, quels genres de livres, romans, essais, témoignages ou poésie, peuvent accompagner une personne en deuil?

Je suis totalement opposée à la prescription, c’est-à-dire les personnes qui vous disent : « Vous vivez un divorce ? Lisez tel livre, ça va vous faire du bien. » D’abord, parce que c’est une prise de pouvoir sur l’autre ; ensuite, parce que ce n’est pas sûr que ça lui fasse du bien. Comment pourrions-nous imaginer que nous maîtrisons les effets produits par un texte sur l’autre ? Ce n’est pas parce que moi, ça m’a fait du bien que ça fera du bien à l’autre. Chaque deuil est singulier. Un roman qui parle de deuil parle d’abord du deuil de l’écrivain. Il ne faut pas écraser la personne que nous souhaitons aider avec le deuil d’un autre. Je privilégie les textes obliques, poétiques, sensoriels, les textes par fragments qui permettent d’ouvrir des paysages intérieurs, d’entretenir ce qui reste en vie dans la personne en deuil, ce qui est vivant tout au fond d’elle et qu’il faut soigner. Ce qui va l’aider n’est pas mental, pas rationnel, pas intellectuel. Ce n’est pas un livre de développement personnel, un guide sur les étapes du deuil, avec ce qu’il contient souvent implicitement de morale. C’est peut-être un poème qui parle du vent, de la mer, du soleil, d’une fleur, des paroles de chansons dans une langue étrangère, un mot à la musicalité vibrante, des phrases qui nous relient au cosmos, au vivant… Il s’agit, peu à peu, de ranimer la créativité de la personne, son psychisme, de permettre au vivant en elle de palpiter à nouveau. Donner un livre sur le deuil à une personne en deuil l’enferme dans sa tristesse et son drame, lui colle une étiquette. Ces jours, tous les matins j’ouvre un recueil du poète Rainer Maria Rilke. Je lis cinq vers, et ils m’accompagnent toute la journée, tant ils contiennent de force en eux.

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