Suno, Mureka, Udio, Mubert, Boomy ou encore AIVA, les plateformes de création musicale basées sur l’intelligence artificielle se multiplient, permettant de créer une chanson en quelques clics seulement. Alors que la Société suisse des auteurs prévoit une perte de 24% des revenus des créateur∙ice∙s de musique d’ici 2028, les récents partenariats entre Suno et Warner ou encore entre Universal Music Group et Udio confirment l’orientation prise par l’industrie. Dans un contexte de développement technologique rapide, les questions sur l’éthique et les droits d’auteur demeurent plus que jamais centraux.
Sujet: Eugénie Rousak
Sauriez-vous reconnaître un morceau entièrement produit par l’IA ? Rien n’est moins sûr ! Selon une étude menée par Deezer et Ipsos en 2025, 97% des auditeur∙ice∙s seraient incapables de distinguer une musique composée par l’IA d’une œuvre humaine. Une confusion compréhensible tenant compte du fait que les contenus générés artificiellement s’imposent sur la scène musicale actuelle. Rien que sur Deezer près de 40 000 morceaux, soit 34%, sont rajoutés au quotidien.
Mais au-delà des titres, parfois l’artiste lui-même est une technologie. Le groupe The Velvet Sundown, projet « Not quite human. Not quite machine » (en français : « ni tout à fait humain, ni tout à fait machine »), a ainsi fait irruption durant l’été 2025 avec son univers de rock indé des 70s. Il a rapidement dévoilé ses 3 albums, attirant plus d’un million d’auditeur∙ice∙s sur Spotify !
Les nouvelles possibilités avec l’IA
Si l’IA générative tient désormais une place centrale dans l’actualité médiatique, ses usages dans le monde musical restent moins connus. Pourtant, ses possibilités sont multiples tant comme outil d’assistance à la création pour les artistes, que comme véritable moteur de production autonome. Cette nouvelle réalité fait évoluer les codes de l’industrie. Dans certains cas, elle permet la génération de morceaux en utilisant l’ensemble de la base musicale existante. Le prompt peut donner les indications du style ou de l’époque, mais ne se réfère pas explicitement à un interprète particulier. En 2025, l’Université de Bâle avait organisé un concours type « Eurovision », invitant les participant∙e∙s à générer une chanson dans le style musical du pays représenté. Au-delà des expérimentations académiques, certain∙e∙s artistes indépendant∙e∙s ont construit leur univers avec la création musicale avec l’IA. « Ma stratégie est de poster tous les jours une chanson entièrement générée artificiellement. La plupart de ces titres passent inaperçus, mais quelques-uns explosent en visibilité. Sans label, ni budget marketing, j’ai réussi à être dans le top 25 des clips YouTube les plus regardés, juste derrière un titre de Billie Eilish. Cette situation montre qu’une production indépendante générée par l’IA peut rivaliser avec les sorties des grandes stars » explique Neow.ai, artiste suisse dont le pseudo ne laisse aucun doute sur son utilisation de l’IA.
Dans d’autres cas, la génération avec l’IA s’inscrit dans une démarche plus ciblée sur un style très particulier. Le violoncelliste Florian Colombo a, par exemple, généré l’hypothétique Dixième symphonie de Beethoven en reprenant ses codes musicaux, alors que le compositeur et pianiste Richard Rentsch a entrainé le programme SOMAX pour prédire la suite de ses morceaux selon les probabilités dans l’enchainement des notes. Le tout dans une performance hybride entre l’humain et la machine.
Ces exemples illustrent les capacités techniques impressionnantes de l’IA, qui ne cessent d’évoluer, tout en soulevant ses limites artistiques. Une jolie succession de notes aussi harmonieuse soit-elle ne suffit pas toujours à offrir une performance d’exception au public.
« Au-delà de l’aspect technique de la maitrise de l’œuvre, la performance d’un orchestre comporte une dimension artistique et émotionnelle essentielle. Difficile à définir ou à expliquer, elle permet néanmoins de comprendre pourquoi certaines interprétations touchent profondément toute la salle. Cette question est centrale dans la réflexion autour de l’IA dans l’art. Étant techniques et pas intuitives, les machines, selon moi, ne peuvent pas créer spontanément ce type de performances magiques. L’être humain reste donc indispensable à l’expérience artistique » se positionne Paavo Järvi, chef d’orchestre et directeur musical du Tonhalle-Orchester Zürich.
Le·la musicien·ne et ses algorithmes
Du côté des acteur∙ice∙s de l’industrie, l’usage de l’IA suscite un intérêt croissant, tout en soulevant de nombreuses interrogations techniques et des craintes face aux évolutions et risques de distanciation vis-à-vis des nouvelles technologies. « À la rentrée 2025, pour la première fois, la HEM de Genève a ouvert au public une formation continue consacrée au numérique pour répondre à une grosse demande d’informations émanant des enseignants et des étudiants. L’idée est de faire appel aux experts des nouvelles technologies au sens large, issus notamment de la sociologie ou de l’ingénierie, ainsi qu’aux spécialistes dans le monde musical. Parmi eux, figure Gilbert Nouno, enseignant de la HEM et ancien chercheur de l’IRCAM, qui baigne dans le domaine depuis de nombreuses années » explique Anne Nicole, maître d’enseignement responsable numérique de la HEM.
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Ces formations permettent aux artistes de mieux comprendre les enjeux des nouvelles technologies pour décider des façons de l’inclure ou non dans leur travail. Ainsi, ils peuvent faire appel à l’IA comme un assistant pour suggérer les accords, faire un arrangement ou donner la base son de l’un des instruments, sans pour autant déléguer toute la partie créative. « Même si parfois je suis bluffé par le contenu que l’IA peut produire, je la vois surtout comme un outil supplémentaire pour exprimer sa créativité, au même titre que l’Auto-Tune il y a quelques années. Des interprètes talentueux ont toujours existé, mais le réseau ou la stratégie sont bien plus importants que la performance vocale. Les personnes qui accusent l’IA de tuer la musique en faisant de la concurrence aux artistes ignorent les codes de l’industrie où le talent n’est pas seule raison du succès » partage Neow.ai.
Mais qui est l’auteur ?
La question des droits d’auteur est depuis longtemps sur le devant de la scène. Avec l’IA, le sujet est d’autant plus d’actualité. En résumé : à l’heure actuelle, la loi sur le droit d’auteur protège une œuvre seulement si celle-ci constitue une création intellectuelle, littéraire ou artistique dotée d’un caractère individuel et issue de l’expression d’une pensée et se repose sur la volonté humaine pour bénéficier d’une protection juridique. « Les morceaux ou chansons générées par les machines à partir d’autres contenus ne peuvent donc pas bénéficier de la protection du droit d’auteur. En revanche, si un artiste utilise l’IA dans le cadre d’une vraie démarche créative humaine et si le résultat porte un caractère individuel, il peut obtenir un droit d’auteur sur l’œuvre » explique Céline Evéquoz, cheffe de division du service juridique et communication à Lausanne de la SUISA.
La difficulté actuelle réside aujourd’hui autant dans la définition de cette démarche artistique que dans le fonctionnement même de l’algorithme, étant donné que de nombreuses œuvres peuvent être utilisées pour entraîner la machine. Pour répondre à cette problématique, des détecteurs de l’IA permettent de savoir si la composition et les paroles ont été créées par l’être humain. « Les technologies numériques amplifient les enjeux actuels. Dans ce contexte, nous conseillons d’utiliser les licences Creative Commons, qui offrent aux artistes un moyen simple de déterminer les conditions d’utilisation de leur travail, tout en assurant une traçabilité des contenus. Mais aucun outil ne garantit cependant une protection totale, ce qui explique que certains musiciens choisissent de diffuser une partie de leur travail uniquement en live par exemple » explique Anne Nicole. Pour compléter ces protections, les initiatives légales, comme la motion Gössi, déposée au Parlement suisse, visent à renforcer la protection de la propriété intellectuelle face à l’utilisation des contenus par l’IA et notamment pour les entrainements des algorithmes.
Un autre aspect intéressant concerne la distinction entre les droits d’auteur, qui protègent l’auteur, et les droits voisins, qui visent à protéger le travail d’interprétation et d’enregistrement. « Si la musique et les paroles sont intégralement générées par l’IA, le morceau ne peut pas, par définition, bénéficier des droits d’auteur. En revanche, les droits d’artiste sur la prestation peuvent être reconnus et octroyés si les conditions prévues dans les articles 33LDA et 36LDA sont remplies » soulève Céline Evéquoz.
En conclusion, voici un couplet et un refrain, générés par ChatGPT le 8 janvier 2026 :
Des algorithmes qui composent à la vitesse de la nuit,
Des accords sans passé, des voix sans lendemain écrit,
Entre promesses de génie et copies bien polies,
La musique hésite encore entre machine et esprit.
Qui tient la plume quand la machine chante aussi fort ?
Qui signe l’émotion quand le code touche l’accord ?
Entre l’humain qui doute et l’IA qui sait tout faire,
La musique cherche son âme, quelque part entre les deux airs.

