Lily en visite

LILY EN VISITE – JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries

Common Ground
JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries (GE)
Du 5 novembre 2025 au 16 janvier 2026

Lors de la Nuit des Bains à Genève, j’avais croisé un artiste que je connaissais, Hadrien Dussoix, et en regardant son actualité, j’ai vu que ses œuvres étaient présentées dans une exposition collective intitulée Common Ground, au sein d’un espace, ou plutôt, comme indiqué sur le site, d’une maison d’art que je ne connaissais pas : la galerie JAGAL à Chêne-Bougeries, en périphérie de Genève, en dehors des quartiers où on a l’habitude de voir des galeries. J’étais donc curieuse de découvrir le lieu. À mon arrivée, bien que les horaires indiquaient que l’espace était normalement ouvert, la porte était fermée. Il est des jours où ma peur de déranger m’aurait fait rebrousser chemin, mais l’envie de découvrir la galerie et d’en faire une chronique a été la plus forte : j’ai appelé le numéro sur la porte.

Jérôme Ruffin, le fondateur et propriétaire, m’a répondu très gentiment, s’excusant que je sois tombée sur une porte close : il était simplement un peu en retard en raison d’une livraison qu’il avait dû effectuer. Avant ma visite, j’avais lu sur leur site que Jérôme Ruffin tenait à être personnellement présent pour accueillir les visiteur·euse·s et échanger autour de l’art contemporain. Sur place, j’ai très vite compris que la rencontre et le dialogue sont réellement au cœur de l’identité de JAGAL Maison d’Art. La naissance de cet espace, comme le parcours de son fondateur, sont particulièrement intéressants. En 2015, Jérôme Ruffin est alors directeur de l’hôtel Windsor à Genève, un établissement fondé par son grand-père. Collectionneur passionné d’art urbain, il commence à y organiser des expositions et invite des artistes de Street art à investir certaines chambres de l’hôtel, transformant peu à peu ce lieu en un espace de création inattendu.

En 2016, l’hôtel est vendu et Jérôme Ruffin choisit alors de se consacrer pleinement à sa passion et crée iDROOM, la première galerie spécialisée en art urbain contemporain à Genève. 

Quelques années plus tard, il repense la direction artistique et c’est ainsi que, le 28 août 2025, iDROOM devient JAGAL Maison d’Art. L’exposition présentée est la seconde depuis cette transformation. Elle réunit cinq artistes : Hadrien Dussoix, Maurice Mboa, Simon Berger, Ricardo Passaporte et Manon Steyaert. Quand j’attendais Jérôme Ruffin, j’ai remarqué que l’une des vitrines semblait brisée. Connaissant déjà le travail d’un second artiste de cette exposition collective, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de vandalisme mais d’une œuvre d’art. L’auteur de cette œuvre, Simon Berger, un artiste suisse né en 1976, a développé une pratique très singulière autour du verre. Ce n’est pas tant le matériau qui peut surprendre, mais la manière dont il le travaille. À l’aide d’un marteau, il frappe la surface vitrée, transformant un geste associé à la casse en un véritable processus de création. Les impacts provoquent des fissures qui, loin d’être destructrices, font émerger des visages.

Simon Berger, Sans titre, Verre sécurisé brisé au marteau, 50x50cm

Chaque geste est précis, maîtrisé, pensé à l’avance. Selon la force et le rythme des frappes, le portrait se précise ou, au contraire, reste plus ouvert, presque abstrait. Simon Berger connaît parfaitement les réactions du verre et exploite ses tensions internes pour faire apparaître les formes. La lumière joue alors un rôle essentiel, traversant les fissures et révélant les visages. Le portrait ne s’impose jamais totalement, il se devine.

J’ai découvert un autre type de portraits dans les œuvres de Maurice Mboa, artiste né à Yaoundé au Cameroun en 1983, qui vit et travaille aujourd’hui à Genève. Au cœur de sa démarche artistique se trouve une exploration du monde spirituel. Ses figures, que l’on identifie bien qu’elles soient sans visage, apparaissent au cœur de fonds de feuillages colorés et stylisés. Elles interpellent immédiatement et semblent nous regarder malgré l’absence de traits. Cette présence silencieuse est troublante, voire magnétique. Il ne s’agit pas de portraits au sens classique, mais plutôt de présences, de silhouettes, comme autant de figures possibles. Elles émergent du décor sans jamais s’en extraire complètement, fond et figure se répondent. Chaque silhouette est différente, tout en restant sans traits identifiables.

Maurice Mboa, Ancrage sur fond de mots,
technique mixte et gravure sur métal,
65 x 55cm

Maurice Mboa, Mirage sans visage, technique mixte et gravure sur métal,
65 x 55cm

Sa technique est elle aussi singulière. Maurice Mboa mêle gravure sur des feuilles de métal recyclées et techniques mixtes, allant de procédés chimiques à l’usage d’enduits et d’huiles. De ces œuvres se dégage une tension subtile entre le monde matériel et l’invisible, entre la mémoire et l’instant présent.

Les images du quotidien sont au cœur du travail de Ricardo Passaporte, né en 1987 à Lisbonne. Diplômé en stylisme et sans formation académique en arts plastiques, il se tourne vers le dessin et la peinture avec une grande liberté. Il raconte d’ailleurs que l’art était déjà très présent dans sa famille, avec un grand-père peintre et un arrière-grand-père photographe. Son style est souvent qualifié de figuration naïve, volontairement simple en apparence, presque enfantine, derrière laquelle se cache une réflexion plus profonde sur les images qui nous entourent.

Ricardo Passaporte, Cavaleiro, acrylique et spray sur toile,
190 x 160cm

Ricardo Passaporte, Dog, acrylique et spray sur toile,
150 x 120cm

Puis apparaissent des figures animales, telles que des chiens comme dans l’œuvre exposée. Sa peinture spontanée qu’il réalise à l’acrylique et la bombe a un aspect parfois flouté un peu comme quand les images surgissent et s’impriment dans nos mémoires entre apparition et effacement. Son travail humain et accessible questionne ainsi notre rapport aux images dans un monde saturé de visuels.

Les œuvres de Manon Steyaert m’ont, quant à elles, surprise. Née en 1996 en Belgique, elle vit et travaille à Londres. Elle a commencé, elle aussi, par des études de mode avant de s’orienter vers les arts plastiques, et cette double formation se ressent immédiatement dans son travail. Son premier intérêt pour le textile reste très présent, donnant naissance à des œuvres étonnantes et profondément contemporaines.

Mann Steyaert, Cover your eyes 3, silicone et pigments, 60-x-40cm
et Cover your eyes 2, silicone et pigments, 60-x-40cm

Son parcours l’a amenée à expérimenter des matériaux industriels comme le silicone, le latex ou encore la cellophane, qu’elle transforme en leur donnant l’apparence de drapés textiles. Ses œuvres troublent le regard. On ne sait jamais vraiment si l’on se trouve face à une peinture ou à une sculpture. Elle parvient à donner au silicone une texture et des couleurs inattendues. Son expression artistique brouille les catégories traditionnelles.

Et enfin il y a les œuvres d’Hadrien Dussoix, artiste genevois dont je suis le parcours depuis plusieurs années. Né en 1975 à Genève, il a grandi dans un environnement artistique et s’est formé aux Beaux-Arts dans sa ville natale. Très tôt, il développe un intérêt marqué pour le langage et pour la manière dont les mots circulent dans notre quotidien. Dans son travail, il sélectionne des phrases courtes, simples en apparence, parfois provocantes, qu’il inscrit en grandes lettres sur la toile. Mais ce serait une erreur de ne parler que de cette partie de son travail car il réalise également des œuvres plus abstraites, plus architecturales, avec des lignes verticales inachevées qui semblent plus simples mais qui soulignent un côté plus radical dans son travail. Il s’est également lancé dans des pièces de mobilier, étend sa pratique au-delà du mur. Des fauteuils deviennent des supports pour recevoir les œuvres de l’artiste, des prolongements de son travail, brouillant la frontière entre œuvre et objet fonctionnel, entre Beaux-Arts et arts appliqués. 

Hadrien Dussoix, Soleil du matin, acrylique sur fauteuil
Sans titre, acrylique sur toile, 50 x 60cm
Sans titre, acrylique sur toile, 130 x 100cm

Ce qui m’a particulièrement marquée dans cette exposition collective réunissant cinq artistes aux médiums et aux univers très différents, c’est que l’ensemble fonctionne. Cela ne donne pas du tout une impression de patchwork, ce qui, honnêtement, n’était pas gagné. Malgré la diversité des pratiques et des œuvres, une cohérence se dégage et crée un véritable dialogue.

Bien sûr, certaines œuvres m’ont davantage touchée que d’autres, mais tous les artistes m’ont surprise. Chacun développe un univers qui lui est propre, avec une présence forte et une véritable maîtrise de son médium. Je ne peux que vous conseiller de découvrir cette exposition et cet espace et surtout n’hésitez pas à parler avec son fondateur.

Chronique et photos: Emilie Thomas

Common Ground
JAGAL Maison d’Art, Chêne-Bougeries (GE)
Du 5 novembre 2025 au 16 janvier 2026
Du mercredi au dimanche de 14h30 à 18h00
https://jagal.swiss

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