Isabelle Falconnier

ZAZA LIT Martin Suter

La chronique littéraire d’Isabelle Falconnier

« L’Amour et la fureur », de Martin Suter

Pendant cinq ans, au début des années 2010, je n’ai pas pu rencontrer Martin Suter. J’avais interdiction de l’interviewer. En tant que critique littéraire, c’était professionnellement ennuyeux, et personnellement décevant. Pourtant, je l’avais déjà rencontré à de nombreuses reprises, à ma – et j’espère sa – grande satisfaction. J’avais même fait le voyage d’Ibiza, où il passait plusieurs mois par an à vivre une vie de gentleman-farmer avec sa femme Margrith dans une vaste hacienda entourée d’oliviers, pour un long portrait-reportage paru dans le newsmagazine romand qui m’employait alors. Mais le malheur avait frappé. En 2009, son jeune fils de 4 ans était décédé accidentellement et le quotidien populaire Blick avait publié une photo de sa tombe, fraichement fleurie, dans un cimetière zurichois. Martin Suter n’avait pas pardonné. Il avait demandé une lettre d’excuses au patron de Blick, lettre qui ne lui était jamais parvenue. Il avait décidé de ne plus jamais donner d’interview à aucun des titres du groupe Ringier, auquel appartenait Blick, ainsi que le newsmagazine L’Hebdo. Ma petite personne journalistique était donc un dommage collatéral de cette indélicate paparazzade. Tout en trouvant cette décision personnellement injuste, je ne comprenais par ailleurs que trop bien son chagrin dévastateur – et surtout l’indécence qu’il ressentait devant les photographes de Blick guettant les preuves tangibles de son deuil. D’autres que lui n’auraient pas réagi avec cette vigueur, admettant que lorsqu’on est une star, ce qu’il était alors de manière incontestable depuis le succès international de Small World et Un Ami parfait, tout ce qui nous arrive suscite la curiosité des médias et du public.

Mais Martin Suter a la pudeur dans le sang. Les costumes-cravates élégantissimes qu’il porte invariablement, chez lui comme à l’extérieur, ne sont pas seulement un héritage de sa vie de patron d’une boîte de pub à succès et d’observateur privilégié de la vie économique zurichoise. Plus esthétiques qu’une armure, ils disent la même chose : mes émotions me regardent, vous n’aurez pas mes épanchements, et ce que je montre – mes costumes, mes livres – est tout ce que vous aurez de moi. Le seul film documentaire qu’il a accepté de tourner, sorti en 2022, s’intitule « Tout sur Martin Suter, sauf la vérité ». On a beau l’y voir en famille, dans son salon, le titre est parfaitement justifié.

Ses livres lui ressemblent : élégants, sobres, poliment efficaces, intrigants, doucement ironiques, tout en retenue malgré les passions remuées. Le dernier ne fait pas exception. L’Amour et la fureur, best-seller annoncé de la rentrée littéraire d’hiver, met en scène Camilla et Noah. Elle est comptable, lui est artiste-peintre sans le sou. Ces deux jeunes gens s’aiment mais l’amour ne suffit pas toujours et Camilla quitte Noah du jour au lendemain en lui déclarant : « Je t’aime, mais je n’aime pas la vie avec toi. » Tandis qu’elle s’installe avec un riche entrepreneur qui la couvre de cadeaux, Noah se met à la peindre obsessionnellement, prêt à tout pour la reconquérir. C’est alors qu’il rencontre Betty, veuve d’un homme d’affaire poussé dans la tombe par son associé, prête à se venger – et pourquoi pas en faisant de Noah son bras armé contre une juteuse rétribution qui lui permettrait de récupérer Camilla. Mais un artiste se transforme-t-il facilement en tueur à gage, même lorsqu’il s’acquitte régulièrement de ses tirs militaires ?  L’Amour et la fureur décortique de manière jouissive et fine les jeux de l’amour, de l’argent, du marché de l’art, de la trahison et du pouvoir, multipliant les jeux de dupes et les trompe l’œil narratifs. Désabusé, amoral et candide tout à la fois, le roman nous emmène au pays des mirages : les projets et plans savamment orchestrés des uns et des autres s’évanouissent au fur et à mesure qu’ils se rapprochent. Cela ressemble furieusement à la vie.

Après avoir perdu son jeune fils en 2009, Martin Suter a perdu sa femme adorée, Margrith, en 2023. Elle était depuis quarante ans sa première lectrice. « Margrith est toujours ma première lectrice », écrit Martin Suter en fin d’ouvrage, au chapitre des « Remerciements ». L’interrogation « Qu’est-ce qu’elle en dirait ? » accompagne chaque page qu’il écrit. Cela ressemble furieusement à l’amour.

Isabelle Falconnier

« L’Amour et la fureur », de Martin Suter. Phébus, 284 pages.

PS: La rentrée littéraire d’hiver démarre cette semaine. 508 romans sont attendus d’ici fin février – le rendez-vous égale désormais, en volume, celui de l’automne. Celles et ceux qui vous donnent rendez-vous en librairie se nomment J.M.G. Le Clézio, Pierre Lemaitre, Mélissa da Costa, Aude Seigne, Marie-Hélène Lafon, Cécile Coulon, Delphine de Vigan, Philippe Besson, Jodi Picoult, Laurence Nobécourt, Lionel Shriver et tant d’autres. Il n’y a pas plus désintéressé et amoureux qu’un rendez-vous entre une lectrice ou un lecteur et son auteur.

1 réflexion sur “ZAZA LIT Martin Suter”

  1. Oui Isabelle – et je retourne ta conclusion – quel beau moment que la rencontre d’un auteur avec ses lecteurs ( en espérant qu’il y en ait plus d’un…). Je croise les doigts ! Goc

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