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L’Orchestre des Nations au Victoria Hall: Quand l’orchestre symphonique mime la musique électronique 

Dimanche dernier, le Victoria Hall accueillait l’Orchestre des Nations et le compositeur de musique électronique Manuel Oberholzer. Le concert était en deux parties et gravitait autour du thème de la mort et de la finitude des choses. Deux interprétations de ces thèmes universels, séparées par 160 ans d’évolution musicale et technologique, ont pu cohabiter: celle de Manuel Oberholzer avec la première d’une œuvre électro-orchestrale intitulée FINITE et celle du compositeur allemand Johannes Brahms avec Ein deutsches Requiem. Retour sur cette soirée qui a partagé les spectateur∙ice∙s.

Texte d’Éloïse Vibert
Photos de Christian Meuwly

Pas le temps d’admirer les dorures environnantes, à 17h, la salle se retrouve plongée dans le noir et une partie du public dans la confusion. Seul phare dans la tempête : Manuel Oberholzer, installé derrière son synthétiseur modulaire. En guise d’introduction, des nappes électroniques un peu abruptes commencent à s’articuler. Le compositeur prend le parti de la stagnation méditative plutôt que de celui d’une progression claire et intuitive.

« Quelle drôle d’idée » chuchote une spectatrice, le sourire aux lèvres. À la décharge de cette dernière, les nappes électroniques, si émotionnellement impactantes lorsqu’elles enveloppent l’auditeur∙ice, se perdaient dans la salle et peinaient à arriver jusqu’aux spectateur∙ice∙s. L’artiste, que l’on connait également sous le nom de Feldermelder réussit pourtant ce pari d’accaparer l’auditeur∙ice avec des textures électroniques organiques dans ses albums Euphoric Attempts ou dernièrement Dual ǀ Duel en collaboration avec la violoncelliste Sara Oswald. Ces nappes un peu lointaines dont on ne distinguait que trop peu les nuances n’étaient donc probablement qu’une question d’acoustique peu adaptée à ce genre de performance.

La « drôle d’idée » sera expliquée à la fin de l’introduction. Une voix d’Intelligence artificielle retentit et l’Orchestre des Nations s’installe, suivi par le Chœur de Chambre de l’Université de Fribourg, avec pour seul applaudissement les explications de l’IA sur l’importance de revenir à l’essentiel, sur la finitude et l’impermanence des choses. La voix s’applique à expliquer devant un public attentif, ce que nous nous apprêtons à voir. L’orchestre – nous dit-elle – jouera ainsi une pièce en imitant les procédés de la musique électronique et sera samplé en temps réel, ce qui fera de lui la source de sa section supplémentaire.

En théorie et jusque-là, la « drôle d’idée » est donc une bonne idée. En pratique néanmoins, les avis semblaient partagés à l’entracte. Les satisfait∙e∙s auront remarqué les notes entêtantes et obsédantes qui semblaient presque sortir d’un ordinateur, l’imitation des arpèges et des notes longues à la manière d’un synthétiseur. Il y avait quelque chose d’à peine humain dans cette performance, malgré son exécution par un orchestre et un chœur en chair et en os. Si l’intérêt ou la fascination de la performance ne faisait aucun doute pour certain∙e∙s, les plus sceptiques ont cependant été perturbé∙e∙s par ce manque d’humanité. L’accumulation de climax dans l’œuvre rendait la reconnaissance et l’identification à des émotions difficiles. De l’espoir parfois et puis, beaucoup d’agitation, de l’anxiété peut-être: FINITE semblait être une succession de fins, et si sa part « électronique » lui conférait un intérêt intellectuel, celle-ci rendait précisément l’immersion et l’abandon difficile.

Qu’importe, à l’entracte, les avis divergents ont pu profiter d’une mise en bouche par le débat pour se préparer à écouter Ein deutsches Requiem de Brahms.

L’orchestre et le chœur reprennent alors vie. La deuxième partie est ponctuée par des apparitions des chanteur∙euse∙s Kathrin Hottiger et Vincent Casagrande et efface progressivement tout manque d’humanité.

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L’exécution de ces deux performances si différentes l’une de l’autre force à constater que l’Orchestre des Nations, bien que composé de musicien∙ne∙s amateur∙ice∙s, n’a rien à envier aux orchestres professionnels. Dirigés avec passion par Antoine Marguier, secondé par Pascal Mayer à la direction du chœur, les musicien∙ne∙s ont en effet su se mettre au service d’une pièce contemporaine avec brio et faire justice à la panoplie émotionnelle que renferme l’œuvre de Brahms. Que cette soirée ait laissé∙e rêveur∙euse, pantois∙e ou inspiré∙e, elle n’a en tout cas pas laissé indifférent∙e.

Finite – Ein Deutsches Requiem
Orchestre des Nations
Dimanche 5 novembre à 17h au Victoria Hall

Date à venir :
Samedi 18 novembre à 20h à l’Aula Magna de Fribourg

orchestredesnations.com