Luc Delahaye, Jenin Refugee Camp, 2002 © Courtesy de Luc Delahaye et de la galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles

Luc Delahaye : le réel dé(re)composé

L’exposition Le bruit du monde, vernie le 6 mars dernier à Photo Elysée, englobe plus de la moitié de l’œuvre des vingt-cinq dernières années de carrière du photographe français Luc Delahaye, présenté en Suisse pour la première fois. Margarita, rédactrice de L’Agenda, s’y est rendue et vous partage ses impressions.

Texte : Margarita Makarova

Photo de haut de page: Luc Delahaye, Jenin Refugee Camp, 2002
© Courtesy de Luc Delahaye et de la galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles

Le sujet principal des photographies de Luc Delahaye — ou, plus précisément, vu leurs dimensions, de ses tableaux photographiques — est le conflit. Tant la guerre d’Irak que les conférences de la COP : ce sont des scènes de bataille.

Le·la spectateur·ice s’attend à une représentation documentaire; on présume que photo veut dire réalité — d’autant plus lorsqu’il s’agit de guerres et de conflits mondiaux. Luc Delahaye, au contraire, utilise, entre autres, deux techniques tout à fait inhabituelles dans ce contexte : la composition sur ordinateur et la mise en scène.

Luc Delahaye, Taxi, 2016 © Courtesy de Luc Delahaye et de la galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles

Pour la réalisation de la photographie Taxi (2016), qui représente un taxi collectif en Palestine, l’artiste a organisé un casting.

Luc Delahaye, 132nd Ordinary Meeting of the Conference, 2004 © Courtesy de Luc Delahaye et de la galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles

132nd Ordinary Meeting of the Conference (2004) est la première œuvre constituée de plusieurs clichés assemblés par le photographe, sans que la composition ait été définie à l’avance. Trading Floor (2013) et Soldats de lArmée syrienne, Alep, novembre 2012 (2013/2023) suivent et utilisent la même technique. Avec les postures presque chorégraphiques des personnages, elles paraissent un peu grotesques. Le panneau explicatif sur le mur nous indique : « Ce sont les moins réalistes de toutes les images de son répertoire ».

Une question se pose alors : la retouche de photographies ainsi que leur mise en scène visent-elles à atteindre le réalisme ? Luc Delahaye lui-même semble répondre par l’affirmative en parlant de « fragments de réel », de « documents photographiques » et de « reportage » :

« Le moment des prises de vue dans ces mises en scène est un moment de tension intérieure qui, pour moi, est exactement équivalent à la prise de vue en reportage. […] Je documente. […] »

« Mes photos “construites” reposent toujours sur le reportage. Elles sont constituées de fragments de réel, de moments d’expérience, qui ont pour moi la valeur de documents photographiques ».

Il est vrai que la photographie est un objet qui a toujours peu ou prou subi une forme d’édition, à l’ère numérique mais aussi avant son avènement. Une photographie, en tant que capture instantanée immuable, a-t-elle jamais réellement existé ? Il est difficile d’imaginer l’objectivité d’une photographie, ne serait-ce qu’en raison de la présence de son auteur, qui choisit une prise de vue, sans parler des procédés tels que la mise en scène ou la composition sur ordinateur. L’auteur est en effet bien présent et oriente discrètement notre regard vers tel ou tel élément mis en exergue par la modification.

Luc Delahaye, A Rally of the Opposition Candidate Alexander Milinkevich, 2006 © Courtesy de Luc Delahaye et de la galerie Nathalie Obadia, Paris-Bruxelles

Si la photographie du rassemblement public à Minsk documente spontanément un vieux monsieur — espérant sans doute l’abolition de la dictature et restant en même temps méfiant envers toute autorité —, d’autres œuvres retravaillées nous emportent dans un monde basé sur l’existant, mais imaginé par l’artiste.

Ce constat autour de la composition, on peut le transposer au sujet des photographies lui-même : le conflit militaire est réel et irréel en même temps, puisqu’il est noyé dans la pluralité des opinions, transformé par la mémoire collective et les médias, réécrit dans les livres d’histoire, et ainsi de suite.

Luc Delahaye – Le bruit du monde

Du 6 mars au 31 mai 2026
Photo Elysée, Lausanne
www.elysee.ch

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