Du 22 octobre au 1er novembre, au Bateau-Lune à Cheseaux, Loc Nguyen, alias Honorable Scarabée, fait étalage de tout son talent oratoire dans une performance d’une heure. Il y confronte, avec humour, rythme et poésie, cet immense ami-ennemi que semble représenter l’Intelligence Artificielle.
Texte de Grégoire de Rham
Au soir du 21 octobre, la maison d’édition de Thélyson Orélien annonce qu’elle interrompt sa collaboration avec l’auteur présumé de C’était ça ou mourir suite au scandale initié par la suspicion d’utilisation de textes générés par IA. En quelques semaines, nous avons pu faire face à la première grande polémique ayant trait, en Francophonie, à l’intelligence artificielle dans le milieu littéraire. Cette création qui donne désormais aussi bien les détails de la recette du gratin de choux-fleurs que ceux d’un lancement de missiles a, en quelques mois, en quelques années, envahi nos vies au point que l’on ne saurait déjà plus très bien s’en passer. Et voilà qu’un auteur à l’ouvrage primé se voit empêtré dans une affaire tellement insoluble que tout artiste tremble à l’idée qu’un robot puisse un jour prendre sa place et faire tout aussi bien que lui.
Au soir de ce même 21 octobre, dans un petit théâtre des environs de Lausanne a lieu, dans une intimité confidentielle, la répétition générale du nouveau spectacle d’un slameur au nom de sage bouddhiste. Quel rapport entre ces deux faits concomitants, me direz-vous ? Le rapport se trouvait ce fameux 21 octobre sur la scène du Bateau-Lune à Cheseaux-sur-Lausanne. Le rapport y proposait un nouveau spectacle de son cru. Le rapport s’appelle Loc Nguyen, quoique beaucoup le connaissent davantage sous son nom de scène : Honorable Scarabée.
Intelligents artificiers, la toute fraîche création de cet artiste protéiforme s’articule précisément autour de cette nouveauté technologique qui effraie autant qu’elle fascine. Succession de petites scènes slamées (ou peut-être sont-ce des slams scénographiés), son quatrième spectacle questionne la place grandissante de ces intelligences alternatives dans le monde de l’art scénique. Poétisant le numérique et raillant les datas, celui qui a décroché en 2025 le titre de vice-champion du monde de slam fait résonner sa verve poétique dans ce lieu à l’ambiance intimiste. Une heure durant, longeant ce fil rouge auquel il se raccroche souvent, il y évoque tour à tour les méthodes d’apprentissage de l’allemand, l’esprit patriarcal d’un réparateur de photocopieuses ou les peintresses oubliées.
Intelligents Artificiers -Loc Nguyen ©Pierre-Benoît Querton
Mais c’est encore quand il parle de lui que l’on atteint une strate supérieure. On découvre alors un être pétri de doute, un Loc Nguyen qui, de par sa timidité presque maladive, s’est effacé au profit d’Honorable Scarabée, un double à la fois rassurant et étouffant, dont il tient à se défaire pour faire jaillir pleinement ce lui-même qu’il peine à retrouver. On se prend à quelques soupirs effarés devant le racisme ordinaire qu’a enduré dès l’enfance celui qui demeure fier d’être né ici. On s’attache avec compassion à cet ado en quête d’un sens à donner à sa vie et qui finit, sur scène, par trouver la façon la plus adéquate d’exprimer tout ce qui n’avait eu de cesse de s’imprimer en lui. Une part toute personnelle et un courage certain pour dévoiler un peu de soi, encore magnifié par l’échange opéré entre l’artiste et son metteur en scène, le tout nouveau directeur des lieux Fabian Ferrari.
Le sujet épineux pour lequel on imagine que tout artiste ne peut s’empêcher de prendre parti pourrait aisément virer à la diatribe facile ou au pamphlet militant. C’est pourtant avec une habileté certaine que le comédien-slameur évite cet écueil. Loin de nous crier sa haine de l’IA, de maudire Anthropic ou de cracher sur les chatbots, il parvient, sans rien théoriser, par le simple art des mots et par une démonstration d’absurdités à nous montrer les limites d’un système dont on s’imagine déjà qu’il nous remplacera demain.
Mais une question pourra tarauder le·a spectateur·ice provocateur·ice : et si Loc Nguyen/Honorable Scarabée nous faisait en ce moment l’entourloupe la plus maligne qui soit ? Et si tout ce spectacle avait été généré par Claude, ChatGPT ou Microsoft Copilot ? Et si l’arrosé était en fait arroseur ? Avouez que la tromperie serait habile…
Il est pourtant des signes qui ne trompent pas et qui ne nécessitent pas la médiation d’un logiciel de détection aux résultats litigieux. Le premier perle aux paupières de celui qui semble imprégné de chaque mot qu’il prononce. L’émotion est palpable et on ne peut l’imaginer simulée quand bien même on aurait affaire à l’acteur le plus talentueux qui soit. Le deuxième réside dans cet art si particulier du slam pour lequel la précision dans le maniement des mots, dans l’enchaînement des rimes, des allitérations et des assonances est telle, qu’on doute qu’un cerveau autre que sensible ait pu en écrire ne serait-ce qu’une ligne. Enfin, si vous n’êtes pas convaincu·e par ces premiers éléments, une simple discussion avec le principal intéressé vous démontrera sans équivoque qu’il est pleinement auteur de chacune de ces lignes.
Quant à savoir si cet article a été écrit par un· humain·e, je vous en laisserai seul·e juge…
Intelligents artificiers
Du 22 octobre au 1er novembre 2026
Bateau-Lune, Cheseaux-sur-Lausanne
www.bateaulune.ch/spectacles/intelligents-artificiers

