Vue-de-l'exposition-Héliose

LILY EN VISITE – Heliose, Lausanne

Heliose
Rue des Oliviers 1, 1018 Lausanne
Du 12 février 2026 au 5 mars 2026

Dans cette nouvelle chronique, je vais aborder un médium qui m’est moins familier : la photographie. Je ne vais donc pas m’attarder sur des aspects techniques, mais plutôt sur ce que j’ai ressenti face aux œuvres, sur ce qui a retenu mon regard et éveillé ma curiosité. Je vais ainsi vous présenter le travail d’une photographe talentueuse, Marie-Lou Dumauthioz, dont le travail a notamment été récompensé par un Swiss Press Award mais aussi évoquer un aspect essentiel que l’on oublie parfois lorsque l’on visite une exposition : l’importance du curateur. Car au-delà des images elles-mêmes, il y a la façon dont elles dialoguent entre elles et trouvent leur place dans l’espace, sans qu’aucune ne prenne le dessus ni n’éclipse celle qui est à côté.

Mais avant cela, je voudrais revenir sur l’origine de cette exposition. C’est un projet entamé il y a plus d’un an. Une aventure née lors d’une résidence artistique dans les Alpes valaisannes, à La Forclaz, dans le Val d’Hérens, où se sont rencontrés Marie-Lou Dumauthioz et le curateur Alexandre Kaspar, historien de l’art et galeriste. Le paysage de montagne, la lumière particulière, un certain isolement, un moment propice à la réflexion, ont nourri les images du projet. Puis la découverte d’un espace singulier à Lausanne, devant lequel ils passaient régulièrement, est venue prolonger cette dynamique. Le lieu n’a pas simplement accueilli l’exposition : il en est devenu une composante à part entière. Et c’est là que le rôle du curateur a pris tout son sens. Car cette exposition intitulée Heliose ne se résume pas à un simple accrochage, mais à un dialogue entre une artiste, un curateur, des œuvres et un espace.

Vues d’expo – Heliose

Issu du vocabulaire médical, « héliose » renvoie aux effets et lésions provoqués par une exposition prolongée au soleil. Le terme évoque également ces sanatoriums où l’on croyait autrefois se soigner par l’air pur et le soleil, à une époque où l’on n’en mesurait pas encore les dangers. Sous ce mot se rejoignent plusieurs dimensions : la lumière, bien sûr, mais aussi l’intensité, l’exposition, la vulnérabilité. L’exposition au soleil, et par extension l’exposition aux autres. Et c’est précisément ce que l’on ressent face aux photographies.

Étrangement, les deux images qui m’ont immédiatement interpellée comptent parmi les plus sombres de l’exposition. Cependant, dans ces dernières, une source lumineuse semble émerger de l’obscurité. Une luminosité qui finalement n’est jamais totalement absente. J’ai été surprise par le rendu des détails et c’est Alexandre qui m’a révélé que cela avait été possible par l’utilisation d’un papier mat qui permettait de révéler les nuances les plus subtiles.

Echoes, 2025, 40 x 50cm, Tirage fine art sur papier Hahnemühle

La première œuvre, Echoes, m’a immédiatement attirée. En raison de la thématique de l’exposition et de son lien fort avec la montagne j’ai d’abord cru reconnaître un paysage alpin de nuit. Une masse sombre presque inquiétante qui se détachait dans l’obscurité. Puis mon regard s’est peu à peu adapté à cette pénombre. En m’approchant, quelque chose a changé car cette forme m’a rappelé une pièce textile que je possède. J’ai alors compris qu’il ne s’agissait pas de reliefs escarpés, mais bel et bien de plis de draps. L’image, qui paraissait d’abord révéler une nature sauvage et mystérieuse se transformait en une scène plus intime.

La seconde œuvre Linger est, elle aussi, plongée dans l’obscurité mais à la différence de la première photographie, elle laisse apparaître plusieurs sources de lumières chaudes. La première émane d’une porte ouverte qui nous révèle l’intérieur d’un mayen. Dans ce dernier on distingue la présence d’un personnage assis qui semble regarder en direction de l’extérieur. Cette zone chaude a quelque chose de réconfortant, presque protecteur, qui semble s’opposer à la montagne enneigée que l’on aperçoit au loin, plus froide, plus sauvage en apparence.

En contrebas d’autres points lumineux apparaissent, peut-être ceux d’une route ou d’habitations, signes d’une présence humaine. Puis, en m’approchant j’ai vu de petites lumières disséminées dans la montagne. Finalement, elle n’est pas si sauvage car l’humain y est aussi présent. La nuit n’est pas totalement opaque car il s’agit plus d’une nuit de pleine lune, rendue encore plus lumineuse par la présence de la neige. Cette luminosité si particulière laisse apparaître des détails que l’on distingue seulement si on prend le temps de regarder.

Vue de l’installation sur le mur en bois

En échangeant avec Alexandre, j’ai découvert que c’était lui ce personnage que je voyais. J’ai alors réalisé que cette œuvre pouvait presque incarner à elle seule le point de départ du projet. On y retrouve la montagne, la lumière, la solitude, la contemplation mais aussi le dialogue entre une artiste et son curateur.

C’est d’ailleurs autour de cette photographie que le travail de curation prend tout son sens. L’espace d’exposition présente une configuration particulière, avec une belle hauteur sous plafond, un grand mur blanc, un plus étroit, et un mur recouvert d’un lambris de bois. C’est sur ce dernier que ce tirage a été installé, en écho direct à ce matériau utilisé dans la construction des mayens. Placé au milieu du mur, il structure l’espace et est au centre de l’installation réalisée par Alexandre et Marie-Lou.

De part et d’autre, deux œuvres disposées en diagonale en reprennent les tonalités chaudes. L’une d’elles, Spill, capte l’intensité d’un feu dans l’obscurité. On n’en voit pas directement les flammes, mais plutôt ce qu’il en reste dans l’air : une fumée, des éclats incandescents qui se dispersent comme une pluie d’étincelles. La lumière surgit du bas de l’image et se propage dans la nuit. Une image réalisée lors du carnaval d’Evolène qui dévoile sans le mentionner un moment de partage et de chaleur. La seconde, Surge, est beaucoup plus abstraite. Réalisée à travers une surface volontairement floutée, elle ne laisse apparaître qu’une forme diffuse, baignée de rouge et d’orange. On perçoit une présence, sans parvenir à la définir immédiatement. Ce n’est qu’en apprenant qu’il s’agit de la main de l’artiste que l’image change de lecture. Ce que je prenais pour un simple halo lumineux devient trace du corps. Cette diagonale fait dialoguer les trois œuvres entre elles. Le regard circule de l’une à l’autre, guidé par les tonalités chaudes qui les relient. Peu à peu, on passe de l’abstraction à quelque chose de plus intime, entre éclats de lumière et traces de présence humaine, entre ce qui apparaît clairement et ce qui reste suggéré.

Vues d’expo – Heliose

Deux autres photographies sont dominées cette fois par des tonalités beaucoup plus froides qui rappellent la présence de la neige dans la pièce centrale.

La première intitulée Cleave, m’a fait penser à un pan de montagne et des coulées de neige. Mais en m’approchant, j’ai réalisé qu’il s’agissait en réalité de bois comme si la matière elle-même faisait écho au lambris du mur sur lequel l’œuvre est accrochée. Le paysage que j’avais cru voir laissait la place à quelque chose de plus domestique, plus proche, créant un dialogue entre nature et intérieur. La seconde photographie, Veil, présente une étendue blanche et cette fois, c’était bien de la neige. Pourtant, là encore c’est en regardant de plus près que j’ai réalisé qu’il y avait un objet presque transparent que je ne reconnaissais pas et ce sont les explications de Marie-Lou et d’Alexandre qui m’ont permis de découvrir qu’il s’agissait en réalité d’une gouttière dentaire photographiée dans la neige. Là encore un fragment de l’intime était présent. Et finalement, les montagnes ne sont-elles pas parfois décrites comme des dents ? L’image m’a d’autant plus parlé que je vis moi-même face aux Dents du Midi.

Dans cette seconde diagonale, le regard circule donc autrement. Il oscille entre illusion de paysage et révélation de la matière, entre immensité supposée et détail presque microscopique. Comme si l’exposition jouait en permanence avec nos repères, brouillant les échelles et déplaçant notre perception.

Plusieurs œuvres de Marie-Lou font référence à ces instants très brefs que l’on traverse parfois sans même pouvoir les retenir. Des sensations qui surgissent puis disparaissent presque aussitôt en un éclair comme des flashs. Pour traduire ces fulgurances, Marie-Lou a utilisé la macrophotographie. L’image se rapproche à l’extrême, au point que les repères habituels se brouillent. On ne sait plus ce que l’on regarde, on l’imagine. Les formes que l’on croit déceler ne sont pas ce qu’elles semblent, les photographies se transforment en perception ou sensation plus qu’en ce que l’on pense être la réalité

De gauche à droite:
Yield, 2025, 30 x-40 cm;
Clench, 2025, 40 x 50 cm;
Threshold, 2025, 70 x 100 cm, Tirages fine art sur papier Hahnemühle

Cette question de perception est aussi présente dans l’œuvre Yield. En la découvrant, j’ai visualisé un paysage flou, presque en mouvement. J’ai pensé à une tempête, peut-être des tornades, une impression renforcée par les traits verticaux que j’ai pris pour de la pluie. Au loin, je croyais distinguer des sapins. Mais là encore c’est en l’observant de plus près mais aussi grâce aux explications reçues, que j’ai compris que l’image n’était pas celle que j’imaginais. Réalisée en très gros plan, l’image s’est révélée être celle d’un verre gravé d’un cerf et ce que je prenais pour des tornades était en réalité le bas de ses pattes. Comme Alexandre l’expliquait, ces images rappellent les rêves que l’on peut faire dans des états fiévreux où les échelles se brouillent, et où l’on ne sait plus ce qui est proche ou lointain, immense ou minuscule.

Je pourrais continuer à vous décrire d’autres œuvres, mais je préfère m’arrêter ici. Car la force de ce projet réside justement dans ce moment de doute, lorsque ce que l’on croit voir n’est pas ce que l’on regarde réellement. Ce léger trouble fait partie de l’expérience. Il est vrai que l’espace permet d’apercevoir presque toute l’exposition depuis l’extérieur. On peut donc voir la majorité des images sans entrer, mais ce serait une erreur. Car à distance, on ne perçoit que ce que l’on pense reconnaître. En poussant la porte, mon regard a changé, et je suis certaine que cela vous arrivera aussi. Tout se transforme alors. Les échelles se brouillent, les matières apparaissent, les détails se révèlent, et l’on saisit enfin toute la sensibilité du travail de Marie-Lou.

Chronique et photos: Emilie Thomas

Heliose
Rue des Oliviers 1, 1018 Lausanne

Du 12 février 2026 au 5 mars 2026
Lundi au vendredi : 18h-20h
Samedi et dimanche : 10h-18h
Et sur rendez-vous

www.marieloudumauthioz.ch

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *