La comédie musicale exige de ses interprètes de savoir chanter, danser et jouer ? Qu’à cela ne tienne, le collectif romand Watifique a décidé de convier un art de plus au tableau : le dessin. Dans Jours Ordinaires, adaptation en français de la pièce off-Broadway Ordinary Days, quatre comédien∙ne∙s font évoluer leur décor au stylo. Autant de traits sûrs, de perspectives biaisées, de destins esquissés, de parcours retracés et d’erreurs qui au fond n’en sont pas vraiment, car parfois il suffit d’une rencontre pour que change la vue d’ensemble.
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Ordinary Days, écrite et composée en 2008 par l’Américain Adam Gwon, est une comédie musicale intimiste pour quatre voix et un piano. Sur la forme du “sung-through”, le récit avance entièrement à travers la musique: 21 chansons pour raconter une tranche de vie de Claire, Deb, Jason et Warren, leurs jours ordinaires de jeunes adultes, leurs rêves, leurs peurs, leurs liens. Warren l’idéaliste et Deb l’étudiante cynique qui se rencontrent au hasard d’un livre oublié dans le métro, Jason et Claire qui s’apprêtent à emménager ensemble.
Chacun∙e traverse ses difficultés et ses révélations, chacun∙e a droit à ses moments de grâce, porté∙e par son interprète. Ainsi, Deb (Aubane Guex) mène théâtralement la pièce à fond de train dans ses tirades drôles et névrosées ; Warren (Lionel Robert Blanc) nous met dans sa poche dès les premières secondes par sa présence scénique ; Jason (Joachim Guex) touche au cœur dans sa chanson « Mes endroits préférés » ; et Claire (Clara Di Marco) est comme un lien entre deux mondes, frémissant de sincérité. Un peu à part, le pianiste (Renaud Delay) est affairé à ses partitions – pour le moins complexes. Parfois, c’est lui qui semble nous raconter l’histoire de ces quatre-là.
Tout au long de la pièce, le décor se transforme au gré du ballet de feuilles blanches sur lesquelles dessinent les comédien∙ne∙s. La troupe comptant un BDiste, une tatoueuse et un graphiste, intégrer le dessin à la mise en scène s’est imposé comme une évidence. Dans cette choré-graphique fluide, l’un∙e complète naturellement le tracé de l’autre, faisant apparaitre au fil de la pièce les endroits parcourus.
Jours Ordinaires
Création les 13 janvier et 1er février 2026 au Théâtre Barnabé (En Face)
Photos: Noam Perakis
C’est drôle, car en les voyant comme ça, sur scène, on a presque l’impression que les artistes nous parlent d’eux-mêmes. « Je pense qu’on est forcément attiré∙e par les œuvres qui nous ressemblent », admet Clara, traductrice de la pièce et co-fondatrice du collectif Watifique, en souriant. « J’adore les énormes comédies musicales qui font le show, avec des grands ensembles, un band,… mais j’avoue que j’ai un petit faible pour le côté plus intimiste du off-broadway, qui parle de la vie de Monsieur et Madame tout le monde ».
En septembre 2021, le collectif Watifique jouait son premier projet sur scène, Cinq (ou ce qu’il en reste). Dans le public, on avait découvert une nostalgie mêlée d’humour doux-amer, un besoin de s’exprimer sans se cacher derrière des expressions toutes faites, et un talent indéniable pour l’écriture.
Tout se confirme dans Ordinary Days. Le projet attendait son heure depuis des années dans la tête de Clara et d’Aubane. Les deux amies, rencontrées à la filière Comédie Musicale du Conservatoire de Lausanne, en rêvaient sans avoir le temps de s’y atteler, entre études et travail. Le déclic a été le voyage d’Aubane à New York pour se perfectionner en chant et en danse, il y a deux ans. « Je me baladais dans la rue, j’écoutais les chansons de la comédie musicale et je me suis dit, il faut qu’on arrête d’en parler maintenant, il faut le faire ! J’ai écrit à Clara et quelques semaines plus tard, elle avait fini de traduire toutes les chansons » raconte la jeune femme.
Aubane et Clara lors de notre interview au VagaBon café à Lausanne
Affectueusement qualifiée dans la foulée de « nerd de la traduction » par son amie ; Clara ne peut qu’acquiescer. Dans la bouche des personnages, les mots sonnent très juste. « Ma priorité, c’est le sens, la sonorité et la fluidité du texte final, pas la fidélité au texte original. Du coup je me suis permis de prendre pas mal de libertés, explique-t-elle. Dans tous les cas, j’ai dû faire valider ma traduction à Adam Gwon, c’est obligatoire lorsqu’on demande les droits. Je lui ai envoyé beaucoup de notes de bas de page où j’expliquais ce qui n’était pas littéral, et pourquoi ma traduction était super ! (rire) J’ai croisé les doigts… et il a adoré ! » « Il a même répondu qu’il était jaloux de ne pas avoir pensé à certaines choses lui-même », ajoute Aubane avec un sourire en coin. « Au final j’ai juste dû modifier quelques anachronismes qu’il avait relevés, vu que la pièce se passe dans les années 2000 et pas de nos jours », complète Clara.
Une fois le texte traduit, il y a eu le travail des 21 chansons. Parmi celles-ci, beaucoup de solos et de duos, quelques ensembles. La musique exprime la richesse intérieure des personnages, qui chantent très souvent tour à tour, comme s’ils s’évitaient, se cherchaient, s’apprivoisaient, avaient du mal à vraiment se comprendre. Alors quand l’harmonie vocale apparait, la vibration n’est pas anodine. « Ce qui me fait aimer cette comédie musicale très fort, dit Clara, c’est de constater à quel point l’auteur-compositeur a créé quatre personnages différents, et leurs singularités se reflètent autant dans leurs histoires que dans leur façon de parler et dans la musique qu’ils chantent, dans laquelle il y a une poésie folle ». « Les chansons ne sont pas des hits, comme ça peut être le cas dans d’autres comédies musicales, mais des parties d’histoire, relève Aubane. « Je trouve que cette écriture aide à l’interprétation. Comme la mélodie et la rythmique sont écrites en suivant instinctivement ce que ferait la voix dans une conversation, il y a juste à penser ce qu’on dit, et ça roule. « C’est vrai, ajoute Clara. Souvent, je n’ai même pas l’impression qu’on chante tellement c’est naturel. Peut-être parce que ça nous arrive de communiquer en chantant dans la vie de tous les jours ! » (rires).
Après deux semaines de création suivies de deux représentations au Théâtre Barnabé et une date à venir dans le cadre de la saison culturelle de Daillens, la troupe espère pouvoir continuer à faire vivre le spectacle dans d’autres théâtres, et on ne peut que le leur souhaiter !
Jours ordinaires
Vendredi 6 mars à 20h
Salle Jean Villard Gilles, Daillens
www.saisonculturelledaillens.ch
Mini questionnaire de Proust
Katia: Qu’est-ce que l’autre a en commun avec son personnage ?
Clara : Je dirais l’anxiété.
Aubane : … la difficulté à prendre des décisions.
C’est ce que vous auriez dit ?
Aubane : Oui.
Clara : Malheureusement oui !
Quelle est votre réplique préférée dans la pièce ?
Aubane (du tac au tac) : “Pour moi un frappuccino mocca decaf sans lactose ni chantilly, mettez ça dans un gobelet venti mais avec la quantité de café que vous mettez dans un tall, comme ça j’ai exactement la marge dont j’ai besoin pour ajouter mes propres épices sans risquer de tacher mon haut”.
Clara : Comme c’est moi qui ai écrit le texte, j’ai l’impression de me jeter des fleurs…!
Aubane : (complice) Tu as le droit d’être fière de toi, tu sais.
Clara : Alors je dirais… “À part peut-être quand ce qui est obscur, c’est Claire”.
Quel rôle de comédie musicale vous rêveriez de jouer ?
Aubane : Oh! Fraulein Sally Bowles dans Cabaret. En tout cas en ce moment.
Clara : Heather Chandler dans Heathers.

