Chronique Isabelle Falconnier

La rentrée littéraire de Zaza lit – Épisode 8/13 – Vu de Pologne : le désir d’amour et de liberté des femmes

C’est la rentrée du livre ! Chaque semaine jusqu'à la remise du Prix Goncourt 2026, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de cœur et rencontres. Cette semaine, destination la Pologne romanesque de Joanna Bator et Agnieszka Szpila.

Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan 

Épisode 8/13

Vu de Pologne : le désir d’amour et de liberté des femmes

Naître avec huit vagins est-il une chance inouïe ou un terrible handicap ? Avons-nous toutes en nous une lézarde ou un orang-outan prêts se réveiller lorsque le désir animal en nous refait surface ? Pourquoi ce qui nous excite le plus est aussi masochistement ce qui nous fait, ou nous a fait, le plus souffrir ? Qu’est-ce qui suscite une lignée de filles-mères où les hommes ne laissent, génération après génération, que béances, amertume et blessures ?

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Je ne suis jamais allée en Pologne. Qu’à cela ne tienne. La Pologne vient à moi cet automne à travers deux extraordinaires femmes écrivaines, très populaires dans leur pays, Joanna Bator et Agnieszka Szpila. Rien de plus différents a priori que leur livre respectif. Mais leur est commune, contagieuse et bienvenue, une énergie unique, débridée, imaginative, qui a l’odeur des vastes forêts primitives, d’une rage de vivre vivante et d’une éternelle insurrection. Ce sont des femmes qui mettent en scènes d’autres femmes créatives, curieuses, hardies, parfois vengeresses, parfois en colère de trop d’années sous le joug d’un homme stupide. Homme lecteur trop, ou pas assez, sûr de toi, passe ton chemin. Tous les autres, plongez, laissez-vous griser, apprenez.

Agnieszka Szpila, écrivaine écoféministe et activiste née en 1977, associe le vivant – la terre, les animaux, les plantes – à une profonde réinvention de la jouissance et pense la jouissance comme condition à un profond changement de société. Son précédent Hexes – salué comme une « torpille » par la nobelisée Olga Tokarczuk – célébrait la force subversive d’une folie contemporaine capable de bouleverser l’ordre capitalistico-patriarcal. Recueil de cinq nouvelles décapantes, Octopussy se chauffe du même bois, enflammant les sens autant qu’il titille l’âme, rageur, joueur et habité, livrant une vision des relations entre les sexes littéralement bouleversante.

Joanna Bator, voix importante de la littérature polonaise contemporaine, née en 1968, appartient à la génération d’Olga Tokarczuk et son nouveau roman, Amer, amer, nous emmène en Basse-Silésie, célèbre à l’époque où la région était allemande pour son air vivifiant et ses sanatoriums, région familière des lecteurs de Tokarczuk – relire son beau Le Banquet des Empouses. Épique, ample, ambitieux, limpide et émouvant, Amer, amer raconte la destinée de quatre générations d’une lignée de femmes: Berta, Barbara, Violetta et Kalina. C’est la plus jeune, notre contemporaine, qui raconte. Elle vient d’acquérir une maison centenaire d’un village de montagne en Basse-Silésie, avec en prime « un chien à gueule de loup ayant le corps d’un ours polaire qui se serait roulé dans la poussière ». Kalina a été élevée par sa grand-mère. Sa mère, Violetta, revenait parfois, lui offrant un cadeau sans même tenter de se faire pardonner. Enfant, elle avait toujours l’impression « d’avoir plusieurs mères et de n’en avoir aucune ». À l’adolescence, elle décide un jour de brûler un par un tous les cadeaux de sa mère, dans un rituel purificateur, croyant naïvement qu’ils se transformeraient en cendres aussitôt – hélas, la cérémonie se transforme en purge interminable et puante. Berta, son arrière-grand-mère, la première de la lignée, grandit sans mère du tout, avec un père boucher qui la reluque. Fille-mère, elle donne naissance à Barbara, qui grandit à l’orphelinat, pâle, muette, presque invisible. Adoptée à l’âge de 6 ans, Barbara prie avant de s’endormir que sa nouvelle maman ne la rende pas. Barbara donne naissance à Violetta, qui elle-même sera abandonnée par le père de sa fille Kalina. Après une vie d’aventures, Violetta devient serveuse à l’Auberge Tradition, affublée d’une costume pseudo-folklorique avec corset moulant et jupe plissée à rayures, jouant un rôle presque comme sur une scène, son rêve de toujours, la situation du restaurant au bord d’une route lui donnant l’illusion qu’à tout moment, son destin peut basculer et l’emmener loin, très loin. Quant à Kalina, elle comprend enfin qu’il lui faut cesser d’attendre son amour d’enfance, qui lui manque, mais à qui elle ne manque pas. Joanna Bator procède par cercles concentriques, s’autorisant de féconds allers-retours dans le temps, des impitoyables années 1930 aux étranges années communistes, le passé éclairant forcément le présent ; et racontant, en douce, l’histoire de la maison centenaire d’un minuscule village de Basse-Silésie que la descendante de Berta, Barbara et Violetta a acheté.

Isabelle Falconnier

 « Amer, amer », de Joanna Bator. Noir sur Blanc, 672 p.

« Octopussy. La fille aux huit vagins et autres histoire postporno », de Agnieszka Szpila. Noir sur Blanc, 200 p.
Sortie le 1er octobre

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