C’est la rentrée du livre ! 461 romans paraissent en librairie cet automne. Chaque semaine jusqu'à la remise du Prix Goncourt 2026, Zaza lit, alias notre chroniqueuse Isabelle Falconnier, partage ses coups de coeur, conseils et rencontres.
Photo de haut de page: © Alexandrina Birsan
Épisode 6/13
Lou van Nijen, Thomas Binggeli et un miracle nommé La Veilleuse
Florence Robins, fondatrice des éditions La Veilleuse en 2023, est en passe de réussir son pari : faire rayonner sur la scène suisse et francophone des auteurices littéraires unique tout en leur offrant un accompagnement éditorial sur mesure. Les deux premiers romans de sa rentrée 2026, « Le lit au roi » de Lou van Nijen et « Virginia dans les tours » de Thomas Binggeli, incarnent avec grâce cette dynamique. Attention : maison, et auteurices, à suivre !
Ça ne vient pas de nulle part, un primoromancier ou une primoromancière, autrement dit une nouvelle plume. C’est un miracle, une nouvelle plume. Tant de conditions doivent être réunies pour que l’on puisse saluer la naissance d’une nouvelle plume. Un désir d’écriture, lui-même né du désir de transformer la vie avec ce qu’on a à disposition, qui se résume parfois à de simples mots ; du souffle ; un regard sur le monde ; une sensibilité ; de la volonté, une patiente, opiniâtre volonté ; du temps volé sur la vie ; de la vie tout court ; un narcissisme judicieux, équilibré mais suffisamment fort pour estimer que ce que l’on a à dire peut intéresser les autres ; une rencontre avec de bonnes fées qui aident à accoucher de mots, de phrases, de chapitres ; une maison d’édition qui sera comme une nouvelle famille, des bras ouverts sur toutes les émotions, les extases, les blessures contenues dans chaque mots qu’on a posé sur la page. Sachant tout cela, sachant à quel point cela ne vient pas de nulle part, un primoromancier ou une primoromancière, je salue bien bas l’apparition, sur la scène littéraire de Suisse romande, de Lou van Nijen et Thomas Binggeli, qui viennent agrandir le cercle de la famille La Veilleuse, maison rare lancée par l’éditrice Florence Robins en 2023 à Lausanne.
Lou van Nijen est née à Genève en 1996 de parents franco-néerlandais. Le Lit au roi est un premier roman d’inspiration autobiographique qui évoque la relation entre Léocadie et son père, Jean, personnalité débordante, artiste déchu qui l’aime d’un amour fusionnel, étouffant, abusif. Colérique, instable et bipolaire, Jean ne supporte pas la séparation d’avec la mère de ses enfants, se réfugie dans leur maison de campagne perpétuellement en chantier, prend l’amour de Léocadie en otage. Plusieurs années après avoir coupé les ponts avec lui, la jeune femme croise dans les rues de Genève ce père qu’elle évite depuis des années. Le choc de la rencontre brise le mur de silence bâti autour de son enfance. Léocadie-Lou se met à lui écrire, exorcisant son enfance douloureuse, affrontant à sa manière cet ogre devenu secret de famille, reprenant la maîtrise d’une relation destructrice et culpabilisatrice. Lou van Nijen réussit un récit d’une grande maturité, intense et poétique, empathique mais lucide, heurté et violent autant que d’une immense cohérence intime.
→ L'Agenda a rencontré Lou van Nijen
Thomas Binggeli est né, lui aussi à Genève, en 1993. Diplômé en littérature anglaise et histoire de l’art ainsi qu’en création littéraire à la Haute école des arts de Berne, il enseigne les arts visuels. Virginia dans les tours est l’histoire d’une amitié entre un jeune homme et la flamboyante Virginia, deux rêveurs éveillés qui arpentent les couloirs et étages d’une vaste tour où des personnes âgées, malades, solitaires, attendent leur part de rêve, ou la mort. Tous deux tentent de réenchanter le quotidien d’une institution où la maltraitance n’est jamais loin, la violence psychologique quotidienne, la tendresse humaine trop rare. Un roman d’une grande finesse, qui réussit un magnifique grand écart entre onirisme espérant et réalisme désespéré.
Le Lit au roi est en lice pour le Prix littéraire de la vocation, qui dévoilera son lauréat le 23 septembre à Paris. Virginia dans les tours est en lice pour le Prix du livre de la Ville de Lausanne – vous pouvez voter pour lui jusqu’au 31 décembre 2026.
Isabelle Falconnier
5 questions à Florence Robins, éditrice
Isabelle Falconnier: Qu’est-ce qui vous a séduit dans ces deux premiers romans, Le lit au roi de Lou van Nijen et Virginia dans les tours de Thomas Binggeli ?
Florence Robins: Virginia dans les tours m’est arrivé sous forme de manuscrit il y a deux ans. J’ai senti une sensibilité particulière, à fleur de peau, et un immense potentiel qui m’a convaincu de m’investir sur la durée avec Thomas. Son livre a une manière unique d’aborder le grand âge, la maltraitance institutionnelle, des individus qui arrivent à rêver plus grand que le système. Thomas a beaucoup travaillé son texte, accompagné par une équipe formidable, dont notamment Bruno Pellegrino, qui m’avait recommandé le roman, et Pascale Kramer, sa mentore à l’Institut littéraire suisse de Bienne. Quant à Lou van Nijen, son livre Le lit au roi est un texte d’une grande force. Beaucoup de lecteurices peuvent se retrouver dans ce récit d’une relation entre une fille et son père complexe, douloureuse, marquée par la bipolarité du père, son emprise sur sa fille. Il mêle pudeur, honnêteté, respect. L’écriture se fait ici outil de résilience, force de survie et de clairvoyance, tout en se démarquant pas ses qualités littéraires. Lou m’a envoyé son manuscrit après son mentorat avec Noëlle Revaz à l’Institut littéraire suisse, qui l’a aidée à libérer sa voix et donner forme au texte.
Lou van Nijen et Thomas Binggeli sont deux nouveaux auteur·e·s La Veilleuse tout juste formé·e·s à l’Institut littéraire suisse de la Haute école des arts de Berne. Un hasard ? Une filière pour La Veilleuse ?
Je publie effectivement plusieurs personnes issues de l’Institut littéraire suisse. Ce n’est pas une démarche volontaire, cela se fait naturellement. Je reçois de nombreuses recommandations de la part d’écrivains qui y fonctionnent comme mentors, notamment. Et j’ai eu l’occasion de présenter La Veilleuse aux étudiants. Je pense que la sensibilité qui y est développée me correspond en tant qu’éditrice. Cette formation est une vraie richesse pour la scène littéraire suisse. Plusieurs générations qui ont passé par l’Institut se côtoient dans mon équipe, comme par exemple Valentin Décoppet, écrivain et traducteur, en charge du domaine allemand, ou la traductrice Camille Luscher.
Quelles sont les ambitions de La Veilleuse sur la scène littéraire suisse et francophone ?
Ma priorité était dès le départ de m’établir en Suisse romande, de continuer à suivre au sein de ma propre structure des auteurices que je publiais déjà notamment aux éditions L’Âge d’Homme, comme Fabienne Bogadi, Guy Chevalley ou Julien Burri. Ensuite, développer une plateforme pour de nouvelles voix littéraires avec un véritable accompagnement à l’écriture. Puis se profiler en France. Depuis une année, je suis surprise en bien ! Des librairies françaises commencent à me demander des services de presse spontanément et mettent en avant notre label, la presse française nous a remarquée. Nous avons récemment eu des articles dans Le Monde des Livres, Libération ou Madame Figaro. Je collabore avec une attachée de presse en France, c’est important, j’ai développé une newsletter ciblée et nous préparons une tournée en librairies en France pour présenter nos auteurices et notre catalogue. C’est un effort et un investissement pour la toute petite équipe que nous sommes, mais cela en vaut la peine !
Comment définissez-vous la ligne de La Veilleuse ?
Nos textes racontent l’aspérité du monde, plongent dans les luttes qui sont les nôtres aujourd’hui, luttes sociales, politiques ou intimes. Les hommes et femmes que je publie choisissent d’y répondre par le biais de l’écriture. Nos textes, même les plus poétiques, sont profondément en prise avec les enjeux du monde actuel. Je crois en l’engagement autant qu’en la puissance de l’imaginaire. J’attends d’un texte qu’il soit singulier et nécessaire dans un marché du livre déjà saturé. Je travaille en réseau : les auteurices et leur texte sont portés par des mentors, des lecteurs avisés et bienveillants. Veiller les uns sur les autres à l’intérieur d’un écosystème solidaire fait partie des valeurs essentielles de la maison. Du côté de notre catalogue, nous allons ajouter dès 2027 à nos collections Nuit blanche, Nuit noire, Feu pâle et Filaments une collection dédiée à l’oralité ainsi qu’une collection dédiée aux romans pour adolescents. Mais pas plus d’une quinzaine de livres par an, pour pouvoir tous bien les accompagner !
Avez-vous une figure d’éditeur ou d’éditrice en tête, qui vous inspire ?
J’aime beaucoup le travail des éditions du sous-sol ou l’Arche. En termes de personnalités, l’éditrice Luce Wilquin, qui a fondé sa propre maison à Lausanne puis en Belgique, m’a beaucoup inspirée. Elle était d’une grande bienveillance, et d’une grande exigence aussi. Elle m’a encouragée à oser me lancer dans l’édition. Un jour, elle m’a dit que si quelqu’un devait reprendre sa maison, ce serait moi. Ses paroles m’avaient bouleversées. Luce est décédée en 2022, c’est une personne qu’il ne faudrait pas oublier.
Le lit au roi
De Lou van Nijen. La Veilleuse, 252 pages
Rencontres et dédicaces :
- Payot Morges, 3 octobre de 10h30 à 12h
- Payot Vevey, 10 octobre de 10h30 à 12h
Virginia dans les tours
De Thomas Binggeli. La Veilleuse, 148 pages
Rencontres et dédicaces:
- La Maison des Feuilles, Renens, 26 septembre à 16h
- Lectures Canap, dans un appartement, Genève, 8 novembre 17h
- Plateforme 10, auditorium MCBA, 14 novembre à 11h

