Jouée en première mondiale les 6 et 7 juillet derniers au Théâtre du Jorat, INRI rassemble une quarantaine d’artistes dans une version jazz de la Passion selon Saint-Jean de Jean- Sébastien Bach. Le groupe No Square, la compagnie de danse ADN Dialect, le Sinfonietta de Lausanne et le choeur Post Tenebras Lux matérialisent la rencontre de l’écrit et de l’improvisé, du millénaire et du présent, du métaphorique et du tangible. On reste bouche bée du début à la fin.
À revoir à Yverdon le 1er novembre.
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Il est de ces projets qui attendent patiemment dans un coin de tête que vienne leur heure. « C’était une des énièmes fois que j’allais voir la Passion selon Saint-Jean à la Cathédrale de Lausanne. Je m’étais dit qu’on devrait essayer de la reprendre, se rappelle André Hahne, bassiste, compositeur et fondateur du groupe jazz No Square. Mais il fallait d’abord un concept ». Quelques années plus tard, le musicien partageait la création artistique de No Plan B, inspiré du concept de « jam » jouée et dansée, avec le chorégraphe Angelo Dello Iacono et le compositeur et arrangeur Ben Schwendener, qui travaillait sur Bach depuis des années. « J’avais trouvé les personnes qu’il me fallait! ». De plus, 2024 était le timing rêvé, marquant à la fois les 30 ans de No Square et les 300 ans de la Passion.
Le pilier Bach – respect des partitions et liberté
André Hahne s’empare donc de Bach et sa Passion comme base solide. « Les parties chorales sont chantées presque telles quelles – avec une certaine liberté dans leur ordre d’apparition. » Celles-ci sont interprétées par le Sinfonietta de Lausanne et Post Tenebras Lux, dirigés par Céline Grandjean. Une cheffe de choeur qui devient multi-tâches, incarnant un personnage tout en amenant l’orchestre et le choeur à enrober le quintet jazz, qui lui, interprète la partition de façon plus libre. « On aurait pu imaginer improviser autour de la cheffe… mais ça n’aurait pas marché », explique le bassiste. « Comme la musique n’est pas écrite à la base pour être jouée avec un time de batterie, l’impulsion doit partir du quintet ». Il ajoute que la musique d’Inri n’est pas vraiment une réécriture de l’oeuvre mais plutôt une analyse de chacune des parties. Ben Schwendener s’est ensuite attelé à fournir aux musiciens jazz la grille de la Passion, soit la structure harmonique et rythmique à partir de laquelle improviser. « Je me suis rendu compte que ces grilles – qui sont vraiment incroyables – ne sont pas celles dont on a l’habitude. Elles sont beaucoup plus compliquées que le langage de base qu’on a pour se comprendre en jazz. Bien sûr, Bach s’en foutait si tel passage faisait neuf ou sept mesures », rit le musicien, « alors ça demande plus de travail pour être aux rendez-vous. Mais on s’est aménagé des grilles dans lesquelles on peut se lâcher ! ».
Le pilier Jésus – foi en la gestuelle
Pour raconter l’histoire des derniers jours de Jésus sur terre, André Hahne et Angelo Dello Iacono, fondateur de la compagnie de danse ADN Dialect, metteur en scène et chorégraphe du projet, sont retournés aux textes. « J’ai une bible maintenant! », lance fièrement André. « Quelle version? », le provoque amicalement Angelo, sur quoi les deux artistes s’accordent pour dire que les divergences sont justement ce qui fascine. « Ce sont les phénomènes sociologiques qui m’intéressent. Mes réflexions portent sur la manière dont je peux les évoquer, sous forme vivante et multiple », exprime le chorégraphe. Dans ses propos, on reconnait aussi les valeurs de sa compagnie, qui mise sur la personnalité de chaque artiste plutôt que sur la chorégraphie souveraine. « Les artistes, qu’ils soient musicien∙ne∙s ou danseur∙euse∙s, joueront chacun∙e avec leur instrument, avec la même part de repères fixés que de liberté ».
L’engouement
Le soir de la première, au Théâtre du Jorat, le public était debout. Parmi les spectateur·ice·s, nous avions peine à refermer la bouche, tant nous avons été pris de frissons et d’émotion par ce qui se déroulait sur scène. Il y avait tant à voir à la fois! Les chanteur∙euse∙s et les musicien∙ne∙s (mention spéciale au saxophoniste Guillaume Perret) étaient magnifiques d’investissement corporel, aussi incarné∙e∙s que les danseur∙euse∙s. Les rôles se mêlaient et n’avaient de cesse de questionner.
Lors du bord de scène avec les artistes, quelques commentaires avaient témoigné de l’engouement du public: « Bach a dû se retouner dans sa tombe… mais pour mieux voir et mieux entendre! » lance un homme. « Ce soir, il s’est passé quelque chose d’important », professe un autre.
Informations pratiques:
Vendredi 1er novembre 2024 à 20h
La Marive, Yverdon-les-Bains
www.theatrebennobesson.ch

