© V. Flauraud

Estelle Revaz – Haute mer par beau temps

Fin avril 2025 au café Pages & Sips à Genève, où nous la retrouvons pour cette interview, Estelle Revaz est volubile, sereine, radieuse. Cela fait bientôt deux ans, depuis son élection à Berne en 2023, que la jeune femme conjugue les rôles de violoncelliste internationale et de conseillère nationale. Première artiste en activité à accéder au parlement, elle tient corps et âme à mener ses deux carrières de front. Une ambition qui semble lui conférer une force tranquille, à l’approche de projets réjouissants.

Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Photo de haut de page: © V. Flauraud

Que le temps passe vite ! C’était il y a trois ans déjà que nous échangions avec Estelle Revaz au sujet de son album Inspiration populaire, enregistré avec la pianiste Anaïs Crestin. Son combat pour une meilleure indemnisation des artistes durant le Covid était encore frais, et ses propos traversés de courants émotionnels forts. Aujourd’hui, son âme d’artiste semble voguer en haute mer par beau temps.

 

En automne dernier, elle sortait les Caprices pour violoncelle solo du compositeur baroque Dall’Abaco, un sixième album venant rejoindre sa discographie. Avec ce programme – mais pas uniquement – la musicienne est très active sur les scènes d’Europe et de la région. De beaux projets en perspective, qu’elle a partagés avec nous.

Katia, pour L’Agenda : Je n’avais jamais entendu parler de Dall’Abaco. Il est un secret bien gardé des musicien∙ne∙s?

Estelle Revaz : Même pas ! Car avant ce projet, je ne le connaissais pas non plus (rire) ! Un jour, j’ai reçu une commande d’un danseur qui voulait créer un spectacle sur certains de ses Caprices. J’ai dit « on va voir »… et en les écoutant, j’ai dit « waouh ». C’est une musique baroque, et en même temps elle a ce côté extrêmement moderne qui capte, qui captive. Par rapport à Bach, que je joue en bis lors des concerts, je me dis que Dall’Abaco était plus foufou ! À l’oreille, la différence est beaucoup plus grande que les quelques années qui les séparent. Comme ces œuvres sont rarement jouées, les seuls enregistrements que j’ai trouvés ont été faits sur des violoncelles baroques, accordés avec diapason baroque. Alors j’ai eu envie de leur donner un petit coup de modernité. Pour moi, ça allait dans l’optique du compositeur : il faut s’imaginer que pendant longtemps, le violoncelle a été un instrument d’accompagnement, jusqu’à ce que Bach arrive et que les violoncellistes commencent à s’imaginer en tant que solistes. Les sonates, les caprices de cette époque étaient en partie écrits dans un but de recherche instrumentale. Je suis sûre que Dall’Abaco aurait aimé tester les cordes en métal et un diapason plus propice à la brillance! D’après ce qu’il a écrit, j’ai l’impression qu’il aimait tester pas mal de choses (rire). C’est bien plus alambiqué que bien des partitions contemporaines dont on dit « c’est injouable »!

Depuis, quel chemin as-tu parcouru avec ces Caprices ?

Il y a eu plusieurs phases. L’enregistrement était presque la première pierre du projet. J’ai mené une réflexion très intellectuelle sur ce que je voulais, sur chaque note. Ce qui est intéressant dans ces œuvres, c’est qu’elles laissent une marge énorme à l’inspiration, dans le sens où elles ne donnent pas d’indication de tempo. En même temps, c’est génial car ça ouvre un champ des possibles quasi infini, mais c’est aussi plus de risques de s’éparpiller, de s’engager dans des impasses. Il y a eu beaucoup de recherche et de confrontation pour comprendre ce que je voulais faire entendre. Après l’enregistrement, je ne les ai pas touchées pendant presque une année – c’était au moment de l’écriture de mon livre (ndlr : La Saltimbanque, Éditions Slatkine, 2023). Une fois le livre paru, j’ai repris ces pièces en concert, ce qui m’a permis d’approfondir le rapport à l’improvisation. Puis le disque est sorti, et là j’ai entamé une tournée. En jouant beaucoup et de façon resserrée, dans différents lieux, avec différents publics, j’ai pu tester plein de choses. Dans certains lieux, la réverbération naturelle est comme un acteur supplémentaire dans l’interprétation qui me permet de jouer avec la polyphonie, alors que dans une acoustique sèche, je dois trouver d’autres moyens, faire d’autres choix de tempi et d’organisation. Parfois, les pianissimi à peine effleurés peuvent suspendre la salle, et une autre fois, perdre l’attention du public… Il faut savoir prendre et doser les risques! Chaque fois que je joue, beaucoup de choses sont remises en question. Arriver à cette capacité d’adaptation demande plus de rigueur dans le travail personnel.

As-tu eu l’impression que ton élection au Conseil national a donné plus de visibilité à ta carrière de musicienne ?

Les salles de la tournée Dall’Abaco étaient pleines, mais ça, c’est plutôt un signe de bonne santé de la curiosité du public ! Ma carrière artistique avait déjà un rayonnement international, alors que mon rayonnement comme politicienne reste à l’échelle fédérale. Hors de Suisse, personne ne sait que je suis Conseillère nationale, c’est une anecdote!  En tant qu’artiste, ce qui te fait connaitre, ce sont les valeurs que tu défends et comment tu te positionnes. J’ai toujours réfléchi à ce que signifie être artiste, à notre place dans la société et à comme la faire évoluer de la façon la plus positive possible. Mon engagement à Berne, c’en est le prolongement. Car après la réflexion, si tu veux faire bouger les choses, il faut être là où les lois se font !

Comment s’équilibrent tes deux casquettes ?

On m’a dit « la politique va ruiner ta carrière ». Ca ne ruine rien du tout : cette année j’ai 65 concerts, dont une tournée en Asie et en Amérique du Sud. J’assume simplement que désormais je mène deux vies très exigeantes en parallèle, alors je prends ça sur le temps de sommeil et la vie privée (sourire). Je ne dis pas que c’est parfait ni que c’est toujours facile, mais je dis que c’est possible, et en montrant que c’est possible, j’espère que ça pourra susciter quelques vocations, car en tant qu’artiste, on a une vision qui peut être utile au pays. Faire de la musique de chambre et faire de la politique, c’est l’art du compromis dans l’instant, c’est exprimer sa vision du monde et être attentif à celle des autres, négocier au sein de la marge de manœuvre, rebondir aux propositions pour jouer ensemble. Et quand ça marche, c’est beau.

La tournée Dall’Abaco se calme, qu’est-ce qui t’occupe présentement ?

En ce moment je fais une orgie de musique germanique ! Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms… Tout à coup, je suis plongée dans un tout autre monde que celui du récital. Pendant la période qui a suivi mon élection, j’étais contente d’avoir des concerts solo, c’était plus simple en termes d’organisation et ça m’a permis de trouver mes marques au parlement tout en menant ma vie de musicienne. Mais maintenant c’est une joie de retrouver une phase avec plus de travail collectif.

Parmi les programmes de tes prochains concerts, soit les Folles Journées J.S. Bach le 23 mai à Lutry, les Musicales de Coppet le 25 mai et le concert en faveur de l’association Bilifou-Bilifou avec Christian Chamorel et Damien Bachmann au Victoria Hall le 6 juin, qu’est-ce qui te réjouit particulièrement ?

… tout ! En reprenant ou en apprenant les œuvres ces derniers jours, je me rendu compte de la chance j’avais d’être auprès de ces chefs d’œuvres, qui ont chacun dans leurs styles des moments de grâce inouïs ! Le Trio des Esprits de Beethoven, moi qui adore les fantômes, je suis servie. Et Le Trio de Schubert… ce deuxième mouvement ! [Elle fredonne la mélodie du violoncelle] c’est tellement de mélancolie… Pour le concert caritatif au Victoria Hall avec Christian Chamorel et Damien Bachmann, on a choisi des pièces qu’on avait emmenées en tournée en Asie il y a dix ans, un programme qui permet de projeter, d’éblouir mais aussi de réfléchir à ce qu’engendre la musique chez les auditeurs. Ce sont des pièces qui font partie de mon « best of » de musique de chambre, avec lesquelles je me sens à la maison. Et à l’inverse, je prépare aussi des œuvres que je n’ai encore jamais jouées, comme le Quintette à deux violoncelles de Schubert (Coppet) ou les Inventions à 3 voix de Bach (Lutry). À 35 ans, je découvre encore des œuvres du répertoire comme si j’étais une ado ! 

Pour avoir un aperçu complet, il faut venir vous écouter tout l’été? :)

En tout cas, les trois dates à venir seront très différentes ! Au Victoria Hall, ce sera un programme « feu d’artifice ». Le festival de Lutry, qui a une esthétique et une réputation de longue date, représente bien, pour moi, ce que fait la Suisse en terme de concerts : de la qualité dans des petits lieux adorables. Et la date des Musicales de Coppet est la proposition la plus atypique, sur le modèle des Schubertiades, avec six concerts et un fil rouge fort. Le public vient passer une journée avec Schubert, qui est la « star » du programme, et nous, les musicien∙ne∙s, on apporte notre contribution à ce moment chaleureux.

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  • Estelle Revaz, Christian Chamorel et Damien Bachmann
    Œuvres de Beethoven, Brahms, Schnyder etc.
    Vendredi 6 juin 2025 à 20h
    Association Bilifou-Bilifou, au Victoria Hall, Genève

Cet été, Estelle prendra notamment part à la cérémonie d’ouverture du Verbier Festival le 16 juillet, avec la Rhapsodie hongroise de Popper. Pour les lèves-tôt, elle jouera un programme Amor y pasión avec la harpiste Laudine Dard le 12 août aux Bains des Pâquis.

Voir tous ses prochains concerts sur : www.estellerevaz.com/agenda