Lorsque les règles du monde dans lequel on évolue ne correspondent pas tout à fait à ce à quoi l’on aspire, une possibilité est de se créer ses propres occasions. C’est ce qu’a fait la comédienne-chanteuse Camila Piccinini en fondant Tabou Théâtre. Du 11 au 13 septembre au Théâtre de Marens à Nyon, la compagnie monte sa première pièce, une version retravaillée de la comédie musicale culte Cabaret.
Texte et propos recueillis par Katia Meylan
Une Nuit à Berlin
Les 11, 12 et 13 septembre 2026
Théâtre de Marens, Nyon
billets
Cabaret, c’est l’histoire de Sally Bowles, Cliff, Fraulein Schneider, Herr Schultz et du mystérieux Emcee qui, tous autant qu’ils sont, tentent de vivre, d’aimer et de poursuivre leurs rêves alors que l’ombre du nazisme s’étend sur l’Allemagne des années 1930.
Pour mener la petite équipe qui racontera cette histoire (9 comédien∙ne∙s au plateau, qui seront rejoints par le Swiss Broadway Orchestra pour la musique live) Camila Piccinini – également interprète du rôle de Sally Bowles – s’est entourée d’Ellie van Gele à la création chorégraphique et de Lorraine Malherbe à la dramaturgie, mêlant leurs diverses expériences professionnelles dans un processus de création collaboratif et riche. Pour les trois jeunes femmes qui travaillent ensemble pour la première fois, le plaisir est à l’exploration, non seulement des possibilités qu’offre le texte mais aussi le jeu physique et la corporalité. Camila souligne: « J’adore travailler avec des femmes! Et surtout, je me sens soutenue. Il faudrait que ça devienne la norme, et non quelque chose de rare! ».
L’Agenda avait rencontré Camila Piccinini il y a deux ans!
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Un regard féminin
En tant que compagnie émergente avec un budget limité, Tabou Théâtre relève le défi d’adapter une comédie musicale de 2h30 impliquant des dizaines de postes artistiques à une version d’1h30 où chacun∙e multiplie les rôles. Les trois artistes à la tête du projet ont saisi cette occasion pour s’interroger sur ce qu’elles souhaitaient raconter aujourd’hui à travers cette version plus concise, et sur le cap dramaturgique à tenir au sein de leur trio féministe. « En nous penchant sur la version française du texte, on a relevé un fort regard masculin, qu’on aimerait faire basculer », racontent-elles. « L’image qu’on a souvent de Sally Bowles », donne Camila en exemple, « c’est celle d’une séductrice qui va d’homme en homme, qui use de son charme pour faire son chemin. En réalité elle est plus que ça : elle est co-propriétaire du Kit Kat Klub, elle a une présence forte. Oui elle a des relations avec plein d’hommes mais elle choisit où elle va et prend le contrôle sur sa vie – en tout cas, elle essaie. Pour moi qui l’interprète, je pourrais facilement jouer la coquette… Mais c’est intéressant d’explorer autre chose ! ». Et Lorraine d’ajouter : « On a travaillé le parcours des femmes, et plus généralement de tous les personnages de la pièce, en gardant le trajet de chacun du début à la fin. On s’est aussi beaucoup intéressées à la question d’intimité, de quoi sont faits les liens entre les personnages ». Ainsi, sans réinventer la pièce, les artistes en approfondissent certaines facettes choisies.
Lorraine Malherbe, Camila Piccinini et Ellie van Gele
Des numéros flamboyants, une époque sombre
Le choix s’opère également dans les numéros de cabaret diégétiques, chantés et dansés. Des chansons interprétées par les personnages du Kit Kat Klub telles que Mein Herr (qu’on voit souvent dansée sur des chaises) ou Don’t tell Mama (qui convoque l’imaginaire de la femme-enfant sexualisée), Ellie van Gele a gardé le caractère sensuel mais, là aussi, sous l’angle féministe. « La femme prend de la place, non pas pour plaire, mais pour explorer sa féminité totale, puissante et passionnante. Chaque Kit Kat Girl et Boy est un personnage unique ». Quant à la chanson Two Ladies, dans laquelle un homme se vante avec humour de son ménage à trois, Ellie avoue que c’est celle qui lui a donné le plus de fil à retordre. « Je suis partie sur beaucoup de pistes, dont politiques… et au final, ça s’est simplement transformé en célébration de la queerness! On y voit les dynamiques d’un polyamour, avec parfois deux personnes qui peuvent être sur la même longueur d’ondes et pas la troisième, un peu de compétition, de la joie, de la liberté – et on a gardé l’humour. Ça a tout son sens dans un spectacle dont le sujet est aussi lourd ».
La tension entre l’univers festif du cabaret et le monde extérieur, entre la prise de conscience impuissante des un∙e∙s et le déni des autres, entre la peur et l’espoir, est grandissante. Dans la musique de John Kander, la gaîté effrénée se bat avec les dissonances traînantes. Les voix sont souvent à l’unisson, comme refusant la complexité de la toile de fond sur laquelle elles évoluent.
La trame de la pièce glisse peu à peu vers le drame alors que le nazisme prend de l’ampleur et réduit les libertés des personnages jusqu’à les détruire. « Et ce sont des histoires qui se répètent encore et encore… » déplore Camila. « Dans notre Cabaret, avant que tout soit détruit, on veut chanter, s’amuser, célébrer la femme, célébrer et être ces artistes qui résistent! ».
Une Nuit à Berlin
Les 11, 12 et 13 septembre 2026
Théâtre de Marens, Nyon
www.taboutheatre.com

