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Afrosonica, le nouvel univers sonore du MEG

Depuis le 16 mai dernier, le Musée d’ethnographie de Genève propose une exposition qui nous fait voyager à travers les sonorités du continent africain. Afrosonica – Paysages sonores a été conçue par Madeleine Leclerc, conservatrice au MEG, et Ntshepe Tsekere Bopape  (Mo Laudi), artiste. Les deux co-commissaires nous invitent à une expérience sensorielle et immersive à travers un panel choisi d’instruments, de musiques et d’artistes.

Texte : Frida

L’atmosphère feutrée et envoûtante de l’exposition capte rapidement l’attention. La grande salle est divisée en cinq espaces : « connexions espace-temps », « musique de l’intime », « l’appel des ancêtres », « vibrer dans un paysage sonore » et une zone de convivialité. Ces espaces, s’intéressant au pouvoir et aux multiples rôles qu’occupe la musique, peuvent être parcourus dans l’ordre souhaité, au gré des états d’âme du moment.

Connexions espaces-temps

La musique peut devenir un moyen de résistance. Sur le continent africain, elle est souvent liée à des périodes très sombres de l’histoire, telles que la colonisation, l’esclavage ou encore l’apartheid. À ces époques, elle a permis de garder et de transmettre des identités que certains tentaient d’effacer, de maintenir une parole qui était entravée ainsi que d’établir un lien entre les générations et les continents. Nous apprenons que les chants de travail n’étaient pas seulement utilisés pour maintenir une cadence soutenue mais s’avéraient souvent subversifs. Ils partageaient des savoirs, des histoires et des proverbes. À différentes périodes, la tradition sonore africaine a donc exprimé la liberté et la solidarité. Des genres influents, comme le gospel ou le hip-hop, portent une histoire de résilience qui nous est narrée à travers des textes, des films et de la musique.

Debaa. Photographie de Elena Bertuzzi et Laure Chatrefou, tirée du film diffusé dans l’exposition

Musique de l’intime

Les musiques africaines peuvent également se faire le reflet de l’intériorité. Nous découvrons que certains instruments, comme les lamellophones, sont joués pour amener à un état méditatif. L’architecture de chaque instrument varie et permet ainsi d’exprimer des émotions différentes. Nous pouvons écouter des lectures de poèmes, réalisées par les grands noms de la littérature et du mouvement de la négritude que sont Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Jacques Rabemananjara. La voix de ces poètes et l’univers sonore de ces œuvres sont hypnotisants et nous perdent dans un état introspectif.

Au fil des explications, nous sommes étonnée d’apprendre que les instruments de musique peuvent aussi servir de moyens de communication. En reproduisant les sonorités d’une langue, ils permettent de transmettre des messages sur des distances parfois impressionnantes.

L’appel des ancêtres nous montre la connexion qui peut s’établir avec les esprits et les ancêtres par le biais de la musique. Certains instruments revêtent un caractère sacré et occupent une place essentielle lors de cérémonies et de rituels. L’exposition n’est pas seulement focalisée sur l’ouïe puisque la musique est souvent associée à la danse. Dans certains contextes, des masques sont portés et nous pouvons en voir quelques exemplaires dans des vitrines.

Vibrer dans un paysage sonore 

Nous pouvons également apprécier la diversité des instruments de musique créés en milieu urbain à partir d’objets récupérés et de déchets. Des raquettes de badminton se transforment ainsi en hochets et côtoient des instruments fabriqués avec des matériaux naturels. Les instruments reflètent donc un environnement particulier tout en l’interrogeant.

Tom othieno, lyre Soudan Anyuak, Shilluk. 20e siècle Bois, fer, corde Donnée au MEG en 1979 ; collectée par l’ethnologue Conradin Perner en 1978 MEG Inv. ETHMU 039943 © MEG, J. Watts

Tom othieno,  lyre, Soudan. Anyuak, Shilluk. 20e siècle. Donnée au MEG en 1979 ; collectée par l’ethnologue Conradin Perner en 1978. MEG Inv. ETHMU 039943 © MEG, J. Watts
Photo de haut de page: détail de ce même objet

L’exposition nous invite aussi à nous questionner sur le canon musical et les normes esthétiques valorisées ainsi que sur la réappropriation culturelle. Elle nous montre qu’il est utile de s’intéresser à la réactivation des instruments : des instruments anciens, ancrés dans une culture et un contexte spécifique, doivent-ils être maniés seulement des membres de leurs tribus d’origine ou peuvent-ils être joués par d’autres personnes, en qualité de novices ?

Les musiciens Etienne Ngbozo (lamellophone sanzi) et Arone Singa (hochets soko). République centrafricaine, pays Gbaya, Ndongué. Photographie de Vincent Dehoux. 1977. Collection Vincent Dehoux

Nous nous immergeons pleinement dans l’exposition grâce aux nombreux moments d’écoute qui nous sont proposés. Casque sur les oreilles, nous percevons la différence de sonorité du hochet, du hochet-double et du hochet sonnailles. Ou dans l’obscurité d’un petit espace, nous pouvons nous laisser porter par les compositions de Midori Takada ou écouter le son des rhombes. Cette exposition nous plonge dans les sonorités du continent africain, de leur histoire et de celle des diasporas qui les ont créées. Nous sortons de cette expérience interactive avec l’impression d’avoir accédé à un nouvel univers musical aux nombreuses facettes, et avec l’envie d’en apprendre davantage, de rechercher et de découvrir d’autres paysages sonores. Nous nous surprenons à prêter davantage attention à l’environnement qui nous entoure et aux bruits qui le peuplent.

 

Infos pratiques : Pour profiter pleinement de cette expérience, il est possible de participer à des visites commentées, à des parcours pour les enfants ou à des événements de danse, musicaux ou cinématographiques.

Afrosonica – Paysages sonores
Du 16 mai 2025 au 4 janvier 2026
MEG, Genève

https://www.meg.ch/fr/expositions/afrosonica-paysages-sonores